Tony Scott par Aubry Salmon (Jean Thooris)

dominoUn ouvrage intime consacré à Tony Scott. Son auteur, Aubry Salmon (dont nous connaissions la plume pour le site Rockyrama), rédige ici un premier livre très touchant et sincère.


Consacrer un ouvrage au cinéaste Tony Scott est un geste fort, inévitablement passionnel, mais plutôt osé. Aubry Salmon, en ouverture de cette étude amoureuse, précise bien le problème rencontré par « l’homme à la casquette rouge » : malgré des films tels que Domino ou Man on Fire, malgré l’invention d’un look 80’s ayant façonné les blockbusters américains des trente dernières années, malgré l’acharnement du cinéaste à briser son image réductrice de « mercenaire issu de la pub », jamais Tony Scott ne reçut l’approbation de la critique américaine et encore moins française – ni même une réhabilitation tardive.

Par chez nous, si Les Prédateurs (premier Scott) avait conquis certains journaux, la suite du parcours s’assimila au rejet intégral. En octobre 86, Les Cahiers du cinéma plaçaient Top Gun en couverture avec l’accroche lapidaire « cinéma américain : chute libre ? », Starfix traitait le réalisateur de vendu, Jours de tonnerre fut égratigné sans pitié, et même True Romance ne devait sa côté de sympathie qu’au seul script de Quentin Tarantino.

Aubry Salmon remet la filmographie de Scott dans le contexte de chaque décennie. Rejeté par Hollywood qui détestait Les Prédateurs (jugé trop arty et poseur), Tony Scott n’eut d’autres solutions que de s’adapter aux désidératas de l’époque. Avec beaucoup de difficultés et de souffrances morales : Top Gun et Le Flic de Beverly Hills 2 (ce dernier étant le moins personnel de son auteur) obligèrent le cinéaste à de nombreux compromis, à l’impossibilité d’offrir la vision souhaitée (Simpson et Bruckheimer veillaient à ce que le résultat corresponde aux critères du public). Revenge, film très personnel qui aurait certainement permis à Scott d’échapper aux figures lisses de Maverick et d’Axel Foley, fut massacré par ses producteurs (jusqu’au ratage absolu). Le Dernier Samaritain (avec Bruce Willis) était trop hybride pour y déceler les ambitions de Scott (des répliques Shane Black, un regonflage Joel Silver, et un cinéaste qui n’apparait que par intermittence).

En 1990, impossible de prendre au sérieux Jours de tonnerre, qui marque les retrouvailles entre Scott et Tom Cruise quatre ans après Top Gun. Vu en salle au moment de sa sortie, j’avais détesté cette relecture mercantile des aventures de Maverick (la même histoire, mais sur un circuit automobile plutôt que dans le cockpit d’un avion de l’US Navy). Or, redécouvrant Jours de tonnerre bien des années plus tard, sans a priori, l’enjeu du film me sautait aux yeux : Tony Scott, au sommet de sa popularité commerciale, refaisait Top Gun en mieux. Il apportait à son hit de 86 tout ce que Simpson et Bruckheimer lui avaient refusé : un héros friable, l’amitié compétitive avec l’alter ego (Michael Rooker remplaçait Val Kilmer), une logique dans les morceaux de bravoure (les scènes d’avions de Top Gun ne voulaient rien dire, alors que dans Jours de tonnerre chaque course automobile détient un enjeu précis). Aujourd’hui, je considère Jours de tonnerre comme le premier film personnel de Tony Scott depuis Les PrédateursTop Gun et Le Flic ont trop de compromis pour satisfaire, malgré des idées soudaines (Aubry Salmon insiste sur la poussière rouge qui ouvre et conclue Le Flic).

Dans son ouvrage (pourtant chronologique), Salmon pousse l’obsession jusqu’à démarrer le premier chapitre par une longue analyse de Jours de tonnerre. Preuve qu’en dépit d’un échec relatif au box office lors de sa sortie, Daytona selon Scott, avec le temps, mérite un second regard.

Un autre point est remarquablement étudié par Salmon : comment Tony Scott chercha durant longtemps sa propre liberté artistique. L’axe central de la filmographie scottienne, et l’écrivain insiste longuement dessus, est très certainement True Romance. Moins pour les qualités du film (pas négligeables non plus, même si, personnellement, je trouve l’objet assez mineur mais distrayant) que pour le final cut offert par le producteur Samuel Hadida au cinéaste anglais. À partir de ce film charnière, trop heureux d’enfin pouvoir s’exprimer sans pression extérieure (pour la première fois depuis Les Prédateurs), Tony Scott s’est lancé dans des œuvres de plus en plus extrémistes, totalement à contre-courant de la norme hollywoodienne. Car si USS Alabama est un remarquable « film de sous-marin » (un genre en soi), si Ennemi d’État, d’après Aubry Salmon, est « un de ces techno-thrillers futuristes à leur sortie mais très vite ringardisés par la suite (…) un film ni ancien ni moderne », Man On Fire et surtout Domino voient Tony Scott faire feu de tout bois !

Je considère Domino comme un véritable chef-d’œuvre. Là où Man on Fire permet à Scott, comme il l’avait fait en 90 avec Jours de tonnerre qui corrigeait Top Gun, de proposer sa véritable version de Revenge, Domino, inversement, est un objet d’une liberté totale ne devant rien à personne. C’est un condensé de toute la technique Tony Scott (les filtres, la pub, le découpage hallucinatoire), de tous ses thèmes (comme l’explique Salmon : le passé et la modernité, la fatigue des professionnels brisés, la filiation), mais à un niveau… autre. Certes : Domino ne s’offre guère aussi facilement, et il serait tentant, lors d’une vision initiale, de trouver le film hystérique, criard, punching-ball. Ce n’est qu’en le redécouvrant, une année après une première lecture exténuante, que je l’ai profondément aimé – un principe inhérent au cinéma de Scott : lui offrir une deuxième vision.

La critique française, qui détestait le film, comparait Domino aux travaux d’Oliver Stone. Il est vrai que Tony Scott, de prime abord, semblait violenter l’image, l’avaler puis la recracher dans un geste iconoclaste tel qu’auparavant pratiqué par Stone durant Tueurs nés et U-Turn. Sauf qu’inversement à Stone, Tony Scott, avec Domino, ne proposait aucun sous-texte, aucun pamphlet social, aucun message codé. En soi, Domino, malgré toutes ses folies visuelles, est un film vierge. Scott y affirme enfin ce qu’il souhaitait montrer depuis toujours : des personnages humains, touchants (Mickey Rourke y est incroyable) mais au destin tragique, le tout dans une suite d’images pas très loin du fatalisme. Un engin de mort (comme, plus tard, le train fou d’Unstoppable, métaphore explicite du cinéma de Scott, qui plus est avec son acteur fétiche – Denzel Washington).

Aubry Salmon prend bien soin de ne pas surévaluer la filmographie de Tony Scott (il se montre très sévère, à juste titre, avec Le Flic 2 et The Fan, deux films perdus pour la cause), mais il cherche à comprendre la psychologie de son cinéaste fétiche. Il décortique Top Gun et Le Dernier Samaritain pour mieux voir ce que Tony Scott aurait voulu ou pu faire (si simplement le final cut lui avait été accordé), il s’intéresse à la lente évolution d’un cinéaste finalement prisonnier du duo Simpson / Bruckheimer mais n’espérant qu’à une légitimité d’auteur. Ainsi, Salmon dresse le portrait d’un insatisfait boosté par l’adrénaline, d’un boss (qui rendit admiratif Robert Redford, vedette avec Brad Pitt de Spy Game) néanmoins rongé par cette terrible reconnaissance qui ne venait jamais…


© Jean Thooris


Aubry Salmon – Tony Scott : le dernier samaritain (Rockyrama)


Publicités