La Rive – Nouvelle.

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Quelque part ailleurs,

dans un monde aux frontières hachurées,

un bout de monde, une fin de terre, quelque part vers Orsenna ou Maldoror peut-être, aux confins d’un nouveau Farghestan, ou ici, ou pas très loin, là de l’autre côté du périphérique ou à l’orée de cette forêt touffue, ailleurs, il y a une ancienne métropole oubliée, une ville fantôme, une cité hantée. C’est ce moment juste avant l’aube, quand tout est plus sombre encore. Ce moment où la pièce jetée en l’air tourne sur elle-même dans cet air dense et humide. Là-bas, à ce moment précis, il y a cette ville, aux contours incertains, mal définis, aux rues mal dessinées, traits de craie, déchirures cimentées, ravines déformées, elle est envahie de brume cette ville, ou de pollution, on ne sait plus très bien, c’est l’hiver, ou pas d’ailleurs, on ne sait plus. Là-bas, dans cette ville aux contours incertains, à cet instant précis, sombre et indécis, il y a un homme, moi je suppose, cet homme déambule, à la recherche de son amour échappé, d’un abri de fortune, des chimères égarées ou d’un trésor caché, d’un passage, d’une trouée, d’un balcon en forêt, d’une foi nouvelle ou d’un brin de poésie. Il a froid, j’ai remonté le col de mon manteau usé, pas un chat dans les rues, juste quelques chiens redevenus sauvages et des rapaces agressifs qui se battent pour les débris d’une carcasse gelée sur les trottoirs défoncés, comme si une guerre n’avait jamais pu être effacée. Au milieu d’une grande avenue balayée par des rafales de poussière noire, au tournant d’une vitrine brisée, il y a cette allée, comme préservée, deux ou trois arbres encore entiers pointent le bout de leurs branches millénaires, nous sommes au bout de la ville semble-t-il, le bruit y est plus sourd, l’air plus léger, nous sommes là où plus personne ne vient depuis longtemps. Pas même les chiens redevenus sauvages, pas même les rapaces décharnés. L’homme s’engouffre dans cette voie désertée, je marche péniblement, le poids de tant de morsures, d’erreurs de parcours, ou de dérapages simplement routiniers, banalement communs. Bonheur, malheur, les mots ne signifient plus rien ici, là-bas, tout dépend des heures, il n’y a plus d’humeurs je crois. Je ne sais pas où je vais, mes pieds épuisés me guident, il y a ces quelques rayons qui percent au bout de ce qui est devenu un chemin de terre, des éclats de lumière, des ondes qui semblent danser, la promesse de l’eau. C’était peut-être cela qu’il était venu chercher. Une ligne de démarcation, une frontière, un chemin, une solution, une promesse. Au bout du chemin, la terre s’arrête, il y a la rive. Enfin. Recouverte d’une herbe qui a été verte, prisonnière d’un givre qui semble ancestral, là juste au sommet de ces berges pentues, bercées par une rivière caressante. En contrebas, le lit accueillant et peu profond de ces eaux vives et transparentes. La vie de retour. Au loin, de l’autre côté, alors que l’aube allume ses premiers feux, les brumes tenaces, les champs coupés, les restes de quelques tiges glacées qui se brisent au moindre coup de vent, quelques ombres. Au loin. Plus loin encore, par jour clair, il est paraît-il possible d’apercevoir la mer, les dunes, les caps, une jetée, dernier obstacle de granit avant le grand départ, les fonds marins, l’abime, les abysses. Il sait que c’est ici. Je suis arrivé. Je sais que c’est sur cette rive que le voyage va s’achever. L’homme se laisse tomber sur un reste de banc en bois vermoulu. Je tombe de fatigue. Le bout du voyage. Mes yeux se ferment. Mais l’homme n’arrive pas à dormir, il y a cette ritournelle lancinante qu’il croit sortie de sa tête mais dont il se rend vite compte qu’elle est bien réelle. La musique redémarre. C’est d’abord la voix qui pénètre mes pores, sa peau tout entière se relâche et laisse passer cette chaleur pure, tellement singulière. Je cherche d’où cela peut bien venir. Un vieil immeuble plus loin, une bâtisse abandonnée, un ancien casino, ou une ancienne église peu importe. Une école peut-être. Quelques murs un jour posés juste là, sur la rive. Par les hommes d’avant. D’avant tout ce gâchis. Comme temporaires. De passage. L’homme mobilise les quelques forces qu’il lui reste pour porter son corps charpenté mais amaigri par la route jusqu’à la porte du bâtiment d’où sortent ces mélodies doucement amères, joliment mélancoliques, pures et nues, dans leur plus simple appareil, comme issues directement du cœur d’un instrument, sans passer par les mains de l’homme. Je pousse la porte entrouverte, l’homme se traîne le long d’un interminable couloir. Au bout du couloir il y a cette salle. Est-ce une ancienne salle de classe, un réfectoire ou un tribunal ? Peu importe. On ne sait pas. Une lumière hésitante dans un recoin. Une vieille table de cuisine en bois massif martyrisée par des générations d’enfants turbulents. Une chaise, un vieux canapé. Il y a deux hommes. L’un joue, l’autre chante. Une guitare, l’écho de ces murs humides, les décombres, ils n’en n’ont que faire. L’un joue, l’autre chante. La voix est belle, sereine, vraie. La musique est pure, ouverte, accueillante. Quelques gouttes suintent du plafond. L’homme n’ose pas aller plus loin. Il est figé devant ce spectacle insolite, là au milieu de ces ruines, du chaos, la sérénité inquiète et tranquille à la fois. L’un joue, l’autre chante. Ils n’ont pas remarqué ma présence, totalement investis dans ces chansons à la beauté résistante. Un panache démodé mais assumé. Le goût du travail bien fait. Je m’approche un peu, transi d’émotion, mais je ne peux pas aller plus loin. Les artisans intimident l’homme suspendu à ces notes éthérées. Chair de poule. Je ne peux pas briser cette osmose. L’un joue, l’autre chante. L’impression d’un sacrilège. Les laisser. L’homme recule alors, refait le chemin, à l’envers, fébrile, il revoit ses amours perdues, sa vie malmenée, la grâce fugace des moments de joie, les espoirs balayés, les nouvelles espérances, la foi chancelante mais toujours en vie. Touché en plein corps, je sors, il referme la porte. L’hiver sur son cœur est tombé. Peu importe, il n’a plus besoin d’été. Sur la rive il est de retour. Son cœur arrimé. Laisser dériver ses pensées, il ne se souvient plus d’où il vient. Pourquoi il est arrivé ici. Sur la rive. Au loin des fumées grimpent au ciel. De l’autre côté. C’est si loin. Ne plus sentir, la rancœur, les oublis, les doutes. Jeter dans la rivière les scories impétueuses et insolentes d’une saison en effort. Balancer au fond les promesses non tenues. Au loin les fumées de l’incendie. Accepter mes failles. Retourner dans cette chapelle, cette salle de classe, ce casino, s’asseoir et écouter. L’un chante, l’autre joue. Rester là. En secret. Sur mon cœur l’hiver est tombé. Amoureux. S’installer ici. Attendre. L’un joue, l’autre chante. Sur la rive on sait bien que la vie n‘a jamais été un long fleuve tranquille.

 


Quelque part, ailleurs,

dans un monde aux frontières hachurées,

un bout de monde, une fin de terre, quelque part vers Orsenna ou Maldoror peut-être, aux confins d’un nouveau Farghestan, ici ou ailleurs, peu importe, là-bas il y a une vallée oubliée. C’est ce moment juste avant l’aube, quand tout est plus sombre encore. Là-bas, à cet endroit précis, à ce moment indécis, il y a cette veille femme. Vous peut-être. Ou votre mère, votre sœur. Votre fille, qui sait. Elle avance voûtée et bringuebalante dans la nuit qui va bientôt mourir. Ce n’est pas tant le poids des années dont les traces évidentes ont envahi son visage et son corps entier qui la voûte, que celui de cette nouvelle transhumance, seule à travers les collines brûlées de ce qui a été une terre fertile et accueillante. On ne le sait pas, on ne le sait plus mais elles ont été vertes et vivantes les collines de cette vallée oubliée. Là à l’abri des imposantes montagnes dont certains sommets gardent encore les traces des brûlures des glaciers. C’était il y a tellement longtemps. Avant la folie, avant l’ordalie, les bûchers. Elle avance, vous trébuchez parfois, elle se redresse, pose ses mains ridées sur ses hanches squelettiques et reprend la route. Enfin plutôt le sentier. Ou ce qu’il en reste. C’était il y a tellement longtemps, les arbres, les rivières, les animaux sauvages, les fruits en abondance. C’était avant les camps, de transit, de travail, de mort, avant qu’elle ne se retrouve à devoir choisir entre sa vie et celle de ses enfants, avant la disparition de son mari. Bien évidemment, le choix elle l’a fait. Sa vie importait peu. Ils devaient vivre. Mais la cruauté des bourreaux n’a pas de limite. Ils l’ont laissée vivre et partir. Vivante. Ils l’ont tuée. Non ce n’est pas le poids des ans qui la voute, qui fait pencher votre mère, votre sœur, votre fille vers ce sol craquelé. C’est celui de la culpabilité, du remord, de l’impuissance. Les collines sont de plus en plus chauves, de plus en plus sèches, de plus en plus pentues, l’ombre des montagnes dont certains sommets gardent encore les traces des brûlures des glaciers, l’ombre de cette chaîne qui ceint cette vallée perdue, commence à envahir le sentier dont la pente est devenue si raide que vous vous demandez si vous allez atteindre ce col qu’on devine à la base des nuages anthracites qui surplombent ce coin de terre et de pierre depuis la chute de l’empire. Alors elle avance, vous avancez, elle avance. Votre mère. Serrant contre elle deux précieux sachets. Elle essaye de lever les pieds comme avant pour éviter les pierres tranchantes et les os calcinés de quelques veaux d’or euthanasiés. Comment en est-on arrivé là. Comment a-t-on pu laisser faire. Tout était tellement prévisible. Ça commence dans votre propre famille, comme un égoïsme quotidien, un laisser-aller, une routine, on se dit que c’est passager que ça va aller, que ça va aller. Peu importe, c’est du passé maintenant. A chaque halte vous vérifiez le contenu de vos précieux sachets et votre sœur se demande pourquoi et comment elle est encore en vie. Elle récite les poèmes d’avant l’exil. Ceux qu’elle composait en cachette. Puis elle repart. Elle se remet en route, le sentier est long, sans nuance et pourtant vous arrivez encore à lui trouver du charme. Elle sait au fond d’elle où elle va. La fatigue n’est déjà plus la fatigue, elle fait partie de son corps, de son chemin, ses jambes chancellent sous le poids de ce nouvel exode, encore un, encore la folie des hommes, cela ne cessera donc jamais, vous vous souvenez des autres disparus dans ces étranges baraquements, les corps décharnés, aperçus au détour d’une allée. Elle a encore la force de laisser couler quelques larmes à l’évocation de ces souvenirs. Le sommet est proche. L’air y est un peu moins suffoquant malgré l’altitude. Elle respire mieux, ses articulations semblent se détendre. Les larmes sont rentrées, elles ont imprégné l’épiderme desséché de celle qui a dû être poète, avant. Soudain le col est là, étroit, des restes de végétation subsistent et ont fusionné avec les pierres, comme le seuil d’une porte en ruine d’un vieux temple khmer. Elle ferme les yeux, vous inspirez. Vous ouvrez les yeux, elle expire. Elle est prête, votre fille, votre mère, elle le sait, une résistante, c’est ce qu’elle est. Pas une survivante non. Une résistante. Vous vous souvenez. Les maquis, les carnets de vers et de mots remplis. Le sang, les camps. Tout cela encré sur sa peau. Elle soulève un pan de son châle, ouvre l’un des sachets et en éparpille le contenu vers le vide qui se trouve maintenant devant ses pieds creusés. La poussière se mêle à la poussière. Vous vérifiez le contenu du deuxième sachet et entamez votre descente. On ne voit pas à plus de dix mètres, les nuages, le brouillard, la poussière, un magma poisseux et pénétrant, elle glisse à plusieurs reprises sur ce sentier humide. Vous avez l’impression d’avoir changé de continent. Au bout de quelques heures enfin la lumière. Diffuse d’abord, éthérée, des trouées, des éclairs, puis plus nette, plus tranchante, ses yeux souffrent, ont du mal à se réhabituer à cette clarté revenue. Elle est épuisée. Elle s’endort là à même le sentier, la tête posée sur un rocher. C’est la musique de son rêve qui la tire du sommeil. Votre sœur. Votre mère. Nous sommes à peine quelques minutes plus tard ou alors deux heures ou peut-être cinq ans. Qui sait. Peu importe. Encore engourdie elle réalise que la musique ne provient pas de son rêve mais semble venir de la vallée qu’elle aperçoit maintenant nettement. Pas très loin, là en contrebas. Il y a cette ville, aux contours incertains, mal définis, aux rues mal dessinées, traits de craie, déchirures cimentées, ravines déformées, elle est envahie de brume cette ville, ou de pollution. Elle ne sait pas. Puis juste devant vos yeux, à l’extrémité de cette métropole abandonnée, au bout d’un chemin de terre il y a la rive qui domine cette rivière, là juste en haut de ces berges pentues. De loin l’eau semble douce et claire. Et toujours cette musique à peine perceptible, et pourtant elle la reçoit pleinement, comme si elle était juste à côté, non, comme si la voix était en elle, dans son histoire, la musique coule dans ses veines, elle imagine une chapelle ou un préau, l’un chante, l’autre joue, ils sont seuls au monde, l’un joue, l’autre chante, une salle de classe ou un cabaret. Elle sait qu’elle est arrivée. C’est alors qu’elle aperçoit un homme assoupi sur un banc. Les larmes reviennent. Elle en était sûre. Elle n’est pas seule. Elle n’est pas seule. Vous le saviez. Vous pouvez vous rendormir, vous reposer quelques heures avant de descendre, elle n’est plus pressée. Votre mère, votre fille, votre sœur. Elles se laissent bercer par la mélodie déchirante d’une chanson qui parle surement d’un amour perdu. L’un chante, l’autre joue. Elle dort.

 


Quelque part ailleurs,

dans un monde aux frontières hachurées,

un bout de monde, une fin de terre, quelque part vers Orsenna ou Maldoror peut-être, aux confins d’un nouveau Farghestan, ici ou ailleurs il y a une mer vaste et sans horizon. C’est ce moment juste avant l’aube, quand tout est plus sombre encore. Il y a cet homme qui dérive perdu dans l’immensité marine. Il s’accroche à ce bout de bois à peine plus grand qu’un bouclier, à quelques brassées de la planche où il aperçoit sa chevelure blonde. Encore un effort, ignorer la tentation des abysses, des fonds qui appellent, qui réclament leur dû. Il y a dans cette mer vaste et sans horizon, plongée dans le noir absolu, cette femme allongée sur une planche de bois, la main dans le vide. Un cadrage plus large montrerait qu’il n’y a rien autour de ces corps détrempés, à la dérive, de ces chairs fripées, là dans cette mer vaste et sans horizon. Comment en sont-ils arrivés là. Personne ne sait, l’aventure était pourtant belle, là-bas sur la jetée, l’appel du large, la tentation de la traversée, nous en sommes tous là, prêts à embarquer sur un coup de tête. L’envie d’Amériques. De tout plaquer, d’effacer et de recommencer ailleurs. L’attrait de la facilité. Trop de souvenirs. Trop de bagages. Partir l’esprit libre. Voyager léger. Il n’est plus qu’à quelques centimètres de ce corps qui le fait encore rêver malgré les années, les lâchetés, les écarts. Elle lui sourit comme elle peut, elle semble transie. Ils ne se souviennent pas vraiment de ce qui est arrivé, quelques bruits sourds, une explosion, plusieurs, une collision, des hommes qui montent à bord, des cris, des hurlements plutôt, toujours ces bruits sourds, et puis plus rien, le froid, l’immensité, toute cette eau, cette dérive, cette façon de se laisser porter qu’ils pensaient avoir abandonnée derrière eux, sur cette jetée, quelque part non loin du Cap Fréhel, cette façon de laisser faire, il pensait qu’elle était restée à terre, là-bas, elle pensait que c’était terminé tout ça. Ils ne se souviennent pas de ce qui est arrivé. La jetée, le bateau, le départ, la pointe du Grouin, le cœur léger, les membres tremblants, et puis le trou, le noir, le vide. Comme si la fuite n’avait servi à rien, comme elle n’avait fait que se déplacer sous l’effet d’un Gulf Stream malfaisant, de quelques vents capricieux, vicieux. Et les voilà voguant sur des planches de bois vermoulu. Ils ne se parlent pas, ils n’en n’ont jamais eu besoin, ils ne se parlent pas, ils n’ont jamais vraiment su ce que c’était que de se parler. Enfin pour se dire les choses. Pas les banalités d’usage. Il se souvient de la première rencontre, le choc de sa beauté incroyablement pure, et l’emballement, et la fuite, et la dérive. Elle se rappelle la première nuit, la chaleur, l’humidité, les corps qui s’ouvrent puis se tassent si vite, et puis la fuite, la dérive. La nuit s’est enfoncée au plus profond de ces eaux pâles, le vent se fait moins fort, les vagues plus douces. Ils se sourient, les visages sont figés, comme s’ils venaient de passer de l’autre côté. Leurs mains se touchent. Ils ne savent toujours pas quoi dire. Il voudrait qu’elle lui pardonne, les absences, les oublis, la paresse, elle voudrait lui expliquer, les raisons, le comment. C’est le moment. Non bien sûr que non. Ce n’est plus le moment depuis longtemps. Il la regarde. Elle lui sourit comme elle peut. C’est étrange pense-t-elle ces oiseaux qui nous survolent. Elle n’avait tout d’abord pas réalisé qu’ils n’avaient pas aperçu de créatures vivantes depuis le naufrage. C’est étrange se dit-elle ces oiseaux qui nous survolent. Alors elle tourne la tête et tente de se relever pour voir. Au même moment lui aussi la voit, elle est là juste à quelques dizaines de mètres, la terre, une côte quelque part dans cet empire en ruine, là à portée de radeau, quelques dunes pas bien hautes mais entaillées, du sable, quelque chose qu’on pourrait difficilement appeler une plage, mais la terre est bien là. Ils se regardent et se sourient. Ils ne disent toujours rien ils n’ont jamais su. Ils se sourient et s’endorment. Quand ils se réveillent ils sont sur ce bout de terre, vivants, dérivés mais vivants, en fuite mais vivants. Ils savent qu’ils ne doivent pas rester là, qu’il faut utiliser les dernières forces pour s’enfoncer dans les terres, marcher, trouver un second, un troisième, un millième souffle. Il faut continuer, alors ils marchent, suivent le tracé sinueux de cette rivière qui débouchait là où ils s’étaient échoués, ils remontent le cours de l’eau, de leur dérive, de leur histoire, en silence. Ils s’arrêtent le moins possible de peur de ne plus pouvoir repartir, ils marchent maintenant main dans la main, il a failli dire quelque chose avant de se raviser, elle a failli lui dire merci, elle n’a pas osé, elle n’a jamais su, alors ils continuent à se sourire, à marcher. Mais parfois le corps supplie, à genoux. Alors, malgré le sentiment d’urgence, ils s’endorment, collés l’un à l’autre, encastrés, comme avant la dérive, avant la fuite. Ils s’endorment dix minutes, trois heures, un mois. Et reprennent leur marche au réveil. Et s’arrêtent quand leurs corps les supplient. C’est la musique de leur rêve commun qui les tire du sommeil. Quelques minutes plus tard ou alors deux heures ou peut-être cinq ans. Peu importe. Encore engourdis ils réalisent que la musique ne provient pas de leur rêve mais de la rivière. Non pas de la rivière, là juste après le tournant qui se trouve à quelques mètres de leurs corps. Ils se lèvent aussi vite qu’ils le peuvent, leurs muscles brûlent, les os craquent, ils veulent savoir d’où ces mélodies proviennent. Et c’est alors qu’ils voient, là juste au tournant de la rivière. Il y a ce qu’on dirait être le bout du bout d’une ville, aux contours incertains, mal définis, au-dessus d’elle plane une forte brume, ou la pollution. On ne sait pas, ils ne savent pas. Puis juste devant leurs yeux plissés, à l’extrémité de cette métropole abandonnée, au bout d’un chemin de terre il y a le prolongement de la rive sur laquelle ils marchent depuis, des heures, des jours, des années, cette rive qui domine cette rivière, leur rivière, là juste en haut de ces berges pentues. Ils aperçoivent un homme sur un banc, une vieille femme à ses côtés, ils semblent écouter la musique et la voix qui sortent de cette bâtisse, là sur la rive, une ancienne chapelle ou un ancien casino. Ils se regardent et se sourient. Il ouvre sa bouche et lui dit « on dirait que la musique vient de cette porte entrouverte là-bas, on dirait qu’ils sont deux, enfin c’est comme ça que je l’imagine : l’un chante, l’autre joue, ils sont seuls au monde, c’est si beau ». Elle sait alors qu’ils sont arrivés. Qu’ils ne sont pas seuls. Sur cette rive. Là où l’un chante, et l’autre joue. Elle sourit et murmure : « Merci… ». Il répond : « Pardon… ».

 


Quelque part, ailleurs,

dans un monde aux frontières hachurées,

un bout de monde, une fin de terre, quelque part vers Orsenna ou Maldoror peut-être, aux confins d’un nouveau Farghestan, ou ailleurs, ici peut-être ou pas très loin, là de l’autre côté du périphérique ou de l’autre côté de cette forêt touffue, de l’autre côté de ces montagnes dont certains sommets gardent encore les traces des brûlures des glaciers. Là bas à cet endroit précis il y a une jungle abandonnée. C’est ce moment juste avant l’aube où tout est plus sombre encore. À cet endroit précis, à ce moment indécis, il y a ces enfants. Les enfants qui avancent deux par deux, deux par deux, deux par deux, trois fois deux, ils sont six, six, si différents, si semblables, si joyeux malgré les centaines de kilomètres parcourus seuls au milieu des ces étendues autrefois luxuriantes. Dans cette jungle autrefois luxuriante, à quelques centaines de kilomètres de là, un peu plus tard peut-être ou un peu plus tôt dans la nuit, il y aussi ces deux vieillards dont la peau est desséchée, les os apparents. Pourtant, portés par une force inconnue ils continuent à marcher dans ce dédale d’arbres devenus statues, de végétation à moitié calcinée, de racines coupantes, ils continuent à marcher, ils cherchent on ne sait quoi, une ligne de démarcation, une frontière, une rivière, un fils, des parents, une raison de vivre. Qu’est-ce que vous cherchez dans cette jungle ? Dans cette jungle abandonnée, aux confins de ce qui est peut-être un nouveau Farghestan, au pied des montagnes derrière lesquelles paraît-il, avant, il y avait une vallée faite de collines vertes, fertiles et accueillantes, dans cette jungle il y aussi ces hommes et ces femmes, vous, nous, eux, ces hommes et ces femmes qui se tiennent encore debout, malgré tout ce qui est arrivé ces dernières années, malgré les massacres, malgré les camps, malgré les tempêtes et autres explosions de la nature, malgré la montée des eaux, l’affaissement des montagnes, le réchauffement, malgré les séparations, des déchirements, les lâchetés, les trahisons. Là-bas, à cet endroit précis, dans cette jungle abandonnée il y a ces gens. Cette jungle abandonnée qui peu à peu se liquéfie, se désagrège, pour brutalement déboucher sur une ancienne métropole oubliée, une ville fantôme, une cité hantée. Il y a ces enfants et ces deux vieillards. Les enfants qui avancent deux par deux, deux par deux, deux par deux, trois fois deux, ils sont six. Les vieillards sont deux, ils cherchent leurs femmes défuntes, leurs vies défaites. C’est ce moment juste avant l’aube, quand tout est plus sombre encore. Quand la jungle s’arrête d’un seul coup, net comme hachée, tranchée, il y a cette ville, aux contours incertains, mal définis, aux rues mal dessinées, traits de craie, déchirures cimentées, ravines déformées, elle est envahie de brume cette ville, ou de pollution, on ne sait plus très bien, c’est l’hiver ou pas. Peu importe. Ce qui importe ce sont les trajectoires, les orbites, les mouvements, l’ensemble. Dans ce monde imprécis, déchiré, épuisé, sur ce bout de terre crevassé, sec et vidé de sa sève, là-bas, là où se rencontrent une jungle abandonnée, autrefois luxuriante, une métropole oubliée, le versant d’une montagne dont les sommets portent encore les traces des brûlures des glaciers, là où coule cette rivière paisible et claire, là vont bientôt se rencontrer ces trajectoires. Peu à peu les routes des enfants qui avancent deux par deux, de ces deux vieillards en quête d’un dernier combat, de ces hommes et de ces femmes, vos routes, nos routes, leurs routes se resserrent, les trajectoires se rapprochent, dans des arabesques incertaines elles vont bientôt fusionner, ne faire plus qu’une. C’est ce que l’on pourrait voir du ciel si on observait leurs trajets respectifs dans cette jungle abandonnée mais autrefois luxuriante. C’est ce que l’on pourrait voir si l’on parvenait à percer, à découper cette canopée momifiée qui pour le moment encore couvre leur marche, leur exode. Mais dans un moment ils vont se percuter, se retrouver, peut-être allez-vous même vous reconnaître, reconnaître votre voisin, votre fille, votre sœur. Là, juste à la sortie de cette jungle ils vont déboucher tous en même temps, dans un seul mouvement. Des années, des années qu’autant de personnes n’avaient pas été unies dans un même mouvement, une même trajectoire, sans en connaître la raison, pas consciemment du moins. Mais nous anticipons. Pour le moment ils suivent chacun leur chemin. Avec le peu de forces qu’il leur reste. Guidés par leur instinct qu’ils ont enfin décidé d’écouter. C’est lui qui les emmène, vous savez très exactement où maintenant, vous savez qu’ils vont à un moment ou un autre sortir de cette jungle autrefois luxuriante, épuisés. Ils vont se poser là, juste à la sortie de cette jungle, rassurés par la vue du bout du bout d’une ville. Ils vont se poser là à quelques mètres les uns des autres. Ils vont s’endormir exténués. Ils vont vite rêver de leurs vies passées, de cet exil, de cette transhumance. Puis une musique va les sortir de leurs cauchemars. Au même moment, tous ensemble ils vont dresser l’oreille, lever la tête, tenter de se redresser. Cette musique vous la connaissez maintenant. Comme vous ils vont l’entendre. Ils vont d’abord croire qu’ils rêvent. Puis réaliser que non. Ils vont finir par se relever, les deux vieillards vont d’abord voir ces six enfants, ceux qui se tiennent par la main, deux par deux, puis tous ces gens sortis de la jungle. Ensemble ils plisseront les yeux pour voir jusqu’au bord de cette rivière qui les appelle, là juste quelques dizaines de mètres plus loin, aux abords de cette ville oubliée. Alors ils verront le banc. Une vielle dame montrant le contenu d’un sachet à un couple. Un homme assis sur le banc, les yeux fermés. Ils se rendront compte que l’homme écoute une musique qui sort d’une vieille bâtisse, un vieux bâtiment défraichi posé là sur la rive, ils ne sauront dire si c’est une ancienne école, un vieux casino ou une chapelle abandonnée. Ils suivront du regard le fil invisible des notes magnifiques qui va de cette vieille bâtisse jusqu’au bord de la rive. Ils observeront d’abord les mouvements de ces personnes, allant et venant de la rive jusqu’à cette porte entrouverte, puis ils réaliseront qu’ils sont enfin arrivés là où ils devaient être, peut-être, sûrement que quelques uns d’entre eux pleureront, en réalisant d’un seul coup qu’ils ne sont pas seuls comme ils le croyaient. Puis ils iront rejoindre la vieille femme, l’homme sur le banc, le couple. Ils iront eux aussi dans ce couloir qui vous est maintenant familier écouter ces deux artistes seuls au monde. L’un jouera, l’autre chantera. Là-bas, sur la rive. Là où l’on sait très bien que la vie n’a jamais été un fleuve tranquille. L’un chantera, l’autre jouera. Là-bas, sur la rive. Sur la rive.

 


Quelque part, ailleurs,

dans un monde aux frontières hachurées, un bout de monde,

une fin de terre, quelque part vers Orsenna ou Maldoror peut-être,

aux confins d’un nouveau Farghestan, ou ailleurs il y a une métropole oubliée.

Et cette femme.

Elle est encore très belle malgré la longue errance. Tu es même magnifique malgré la poussière qui recouvre ta chevelure asséchée par un soleil devenu meurtrier. On ne sait pas d’où tu sors quand tu apparais sur cette rive. Je ne sais pas si cette femme est réelle, si elle descend de ces montagnes dont certains sommets gardent encore les traces des brûlures des glaciers, ou de cette ville oubliée, cette métropole hantée, ou encore de cette mer vaste et sans horizon, ou peut-être de cette jungle autrefois luxuriante. Ton premier regard se porte sur ce vieux bâtiment, cette église, ce casino, cette école. Toi aussi tu as entendu cette musique, c’est la raison de ta présence. Enfin une des raisons. Puis tu me regardes.

Nous l’avons toujours su.

Sur la rive,

il y a le couple arrivé sur son radeau de fortune,

il y a les deux vieillards, ces hommes et ces femmes, vous, nous, eux,

il y a maintenant cet homme, moi, ou pas, amaigri mais à nouveau souriant,

il y a cette vieille femme, qui lui présente, me montre le contenu de son précieux sachet,

il y a ces enfants, ceux qui vont deux par deux, deux par deux, deux par deux,

et puis il y a la femme qui demande d’où vient cette musique…

Les enfants sourient, ils savent maintenant, je leur montre la porte de l’église, du casino, du bordel, du réfectoire, ils s’y dirigent, ils t’y emmènent, elle se tient à mon bras, je m’accroche à lui, je refais le chemin, une nouvelle fois, c’est comme la première, toujours la même émotion, le même frisson qui parcourt mon corps épuisé, vos chairs lessivées, nos mémoires oubliées. Toi aussi tu sais qu’il y en a un qui chante, et l’autre qui joue. Alors tu me prends par la main, nous ressortons de ce couloir humide, nous reviendrons, nous avons tout le temps maintenant. L’un joue, l’autre chante. Ta main est chaude. Mon cœur s’emballe.

L’un joue, l’autre chante.

Là sur cette rive.

Nous l’avons toujours su.


Les deux hommes ne se sont toujours aperçus de rien.

Enfin je crois. Chaque soir quand ils arrêtent, l’un de jouer, l’autre de chanter, ils montent au dernier étage de cette bâtisse dont on ne sait toujours pas si elle a été un bordel, une église ou une banque. Ils mangent, se couchent, repensent à ces chansons, se demandent ce que font leurs enfants en attendant qu’ils reviennent, si leurs femmes les ont attendus, si leur famille est encore en vie, si le jeu en vaut la chandelle, s’ils vont finir par trouver, si leurs amis leur pardonneront. Ils ne savent pas vraiment ce qu’ils cherchent mais ils savent qu’ils doivent le faire, ils ont trop attendu, le monde s’est effondré, désagrégé, comme un vulgaire château de carte, il a suffi d’une brise légère, c’est alors qu’ils ont compris, que j’ai compris, qu’ils devaient y retourner, là où tout avait commencé, laisser tout derrière eux, un moment, j’ai su que je devais me rendre là sur cette rive, là où tout à commencé, quand tout était encore possible, tout est encore possible, alors ils s’endorment, le doute retient leurs paupières embrumées, j’ai du mal à dormir, le froid, l’humidité, les questions, les doutes, tout est encore possible, malgré les incendies, malgré les camps, depuis quelques jours il y a quelque chose de différent dans l’air. Les deux hommes ne savent toujours pas quoi quand ils se réveillent après leur courte nuit. L’un se remet à jouer, l’autre à chanter, comme chaque matin, après être montés puis descendus du haut de cette bâtisse. Et la magie opère. Parfois, entre deux chansons, ils montent encore au sommet de cette bâtisse dont on ne sait toujours pas si elle a été caserne, musée ou bordel, école ou ministère, prison ou casino. Il y a cette minuscule lucarne qui donne sur la rive. C’est au loin que quelque chose a changé, se disent-ils, moins de fumées, plus de clarté. Les bruits aussi semblent différents. Mais ils n’y prêtent pas vraiment attention, ils ne prêtent plus attention à grand chose, n’attendent plus vraiment rien, ce qu’ils aiment ce sont ces heures passées, l’un à chanter, l’autre à jouer, ces heures la nuit à imaginer ces sons nouveaux, ces mots intimes, et puis jouer, chanter. Sans compter. Sans rien attendre.

Discrètement, tous les jours, les uns après les autres nous nous faufilons à l’intérieur de cette bâtisse dont on ne sait toujours rien, je m’avance comme au premier jour, silencieusement, le long de ce corridor humide et sombre, guidé par la voix de celui qui chante et la musique de celui qui joue, les enfants, la vielle femme, ils avancent le plus près possible sans se faire remarquer, puis tu te poses là un bon moment, vous écoutez, je pleure, tu ris, ils pleurent, nous rions, vous restez là figés et transis d’émotion, pensant à tout cet amour perdu, ces saisons à refaire, à oublier, nous nous approchons le plus près possible et nous attendons la magie qui revient chaque fois. Puis tu repars laissant ta place à cette vielle dame, à ces enfants qui avancent deux par deux, deux par deux, deux par deux, tous les six glissant dans ces couloirs étroits et sombres, avant qu’ils ne laissent eux-mêmes leur tour à ce couple arrivé par la mer, aux deux vieillards, à ces femmes et ces hommes de retour à la vie. Tous les jours le manège rouvre. Tous les jours, toute la journée, l’un joue, l’autre chante. Nous nous endormons tous les soirs rassurés, certains de les retrouver le lendemain matin. Je me réveille tous les matins, ton sourire revenu à mes côtés. Tu sais qu’ils sont en train de descendre, l’un vocalisant, l’autre accordant sa guitare. Vous savez que cela va recommencer.

 

Ils ont fini par s’en rendre compte. Par hasard. Un matin plus clair que les autres. Ils ont regardé en bas. Et ils ont vu. Les ombres, nos mouvements, trop lents à réagir, trop lents à nous cacher. Peut-être inconsciemment l’envie de leur faire savoir ta présence, notre présence, la mienne, la vôtre. La peur au ventre de briser le charme, mais aussi l’envie d’enfin entrer en contact. Ils ont relevé les yeux, sont redescendus. L’un vocalisant, l’autre accordant sa guitare. Et comme tous les jours ils se sont installés dans cette salle dont on ne sait pas si elle était un parloir, un réfectoire ou une salle remplie de machines à sous. L’un a commencé à jouer. L’autre a commencé à chanter. C’est comme d’habitude. Enfin presque. Au coin de leur regard il y a comme une lumière neuve, troublée mais éclatante. La voix est toujours aussi singulière mais peut-être légèrement plus fière. La musique est toujours aussi douce et amère, mais peut-être un peu plus complice. L’un chante, l’autre joue. Et à quelques pas dans ce couloir nous nous relayons pour les écouter. Un bonheur sans fin. Un  monde qui renaît. Là-bas, ailleurs, là sur la rive, à cet endroit précis.

Ils sont tous dans le couloir,

la vieille femme et son précieux sachet, votre mère, votre sœur, votre fille,

les enfants qui vont deux par deux, deux par deux, deux par eux,

ces hommes, ces femmes, vous,

ce couple arrivé par la mer,

les deux vieillards.

 

Ils sont tous là, sauf nous, toi et moi. Nous nous sommes éloignés de cette vieille bâtisse dont on ne sait toujours pas si elle était une banque, un casino ou une école. Pour la première fois depuis de nombreuses semaines nous avons aperçu un peu de bleu dans le ciel. Il y a cette musique qui ne nous quitte plus. Jamais. Ce souffle insistant en provenance de la rive, ce vent plissé de notes immaculées qui éparpille tes cheveux énervés, les roseaux chancelants mais fiers, résistants, la terre qui pénètre nos veines, et peu à peu nous réveille, le ciel qui s’émiette mais tient le choc, là haut, sur nos têtes revenues à la vie, le goût sucré de la saison qui s’achève, les lueurs entraperçues d’une aube plus légère, d’une ère plus folle, les rayons de lune insistants, sur ta chair, le grain de l’été assoupi, celui de ta beauté incomparable. Et toujours cette voix funambule dans l’ombre, là sur un fil improbable, sans filet, nue, sans fard cette gorge qui poétise le temps qui s’agrège et les éphémères qui filent et virevoltent aveuglés par nos questions. En chœur, un long et chaud moment. L’instant d’avant. La rivière qui expire, assoupie, au cœur de son empire. Après tout, nous avons encore le temps. Et surtout l’envie revêtue. À nouveau embarquée. Sur la rivière qui respire et caresse la rive d’où s’échappe l’esquisse, d’un sourire. Là-bas. Sur la rive.

 

Là-bas.

 

Sur la rive.

 

L’un joue, l’autre chante.

 

 


© Matthieu Dufour


L’album de La Rive est disponible ici : Sur l’autre rive. 


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