Peur : l’autobiographie de Dario Argento (by Jean Thooris).

Argento cover


Dario Argento n’a jamais été trop loquace en interviews. Se protégeant derrière Freud, l’inconscient et l’aléatoire, il donnait l’impression d’un grand démiurge refusant d’accoler son œuvre à une quelconque expiation – alors que, cela semblait évident pour tous les fans argentiens, l’auteur de Profondo Rosso ne visualisait que sa propre frustration, ses propres fantasmes, des peurs et des tourments ô combien intimes.

Étrangement, en rédigeant son autobiographie, Dario délivre des indices importants liés à sa vie privée, mais il refuse néanmoins de trop analyser son œuvre. Aux lecteurs d’interpréter les confessions d’Argento à l’orée de ses images, à nous de revisiter sa filmographie selon ce que le maître dévoile de lui-même.

À commencer, bien sûr, par son amour des femmes. Argento s’amuse continuellement de la sempiternelle question « pourquoi les victimes dans vos films sont-elles toujours des femmes ? ». Question déplacée car non seulement chez Argento les personnages forts sont toujours des femmes, mais l’acte meurtrier n’a rien d’inquisiteur, il pactise inversement avec la sacralisation, la picturalité du macabre. Dario remet ici les choses à leur bonne place puisqu’il raconte en détail la fascination que lui procura la féminité alors qu’il n’était qu’enfant – sa mère, photographe de mode, voyait défiler toutes les stars italiennes de l’époque, et Dario, dans son coin, observait, fasciné, le naturel de ces beautés.

Intéressant également de constater que la fascination pour les femmes coïncida chez Argento à sa découverte du cinéma : comme si l’ensorcellement d’un visage féminin se plaçait à égalité avec les secousses cinématographiques qu’il perçut face au Fantôme de l’opéra, Psychose ou 8 ½.

Puissance de la peur et idolâtrie de la muse. Argento, nous le savions déjà, est un cinéaste parmi les plus féministes de son temps : se souvenir de Daria Nicolodi, Jessica Harper, Jennifer Connelly, Mimsy Farmer ou Eva Renzi. Des héroïnes, des manipulatrices, des victimes, des innocentes, des tueuses – probablement les plus beaux personnages féminins du cinéma italien des années 70 et 80.

S’il parle donc beaucoup de son rapport aux femmes ainsi que de ses liens avec ses filles Fiore et Asia, Dario révèle de nombreuses anecdotes de tournage jusqu’à Suspiria. Très disert lorsqu’il s’agit d’expliquer son premier rêve lié à la confection de L’oiseau au plumage de cristal (le film qui allait incruster le nom Argento dans le cinéma mondial), décortiquant son rapport aux acteurs (difficile, on le sait), et surtout ses innombrables problèmes avec la censure, Argento, dès la confection d’un film pourtant aussi intriguant que Phenomena, se contente d’anecdotes déjà connues des fans. Comme si, avec Suspiria, bien qu’il ne le dise pas, Argento avait atteint le paroxysme de son art, et que les films suivants lui tenaient moins à cœur (sinon d’un point de vue technique). Mais peut-être aussi Dario cherche-t-il à ne pas gâcher la lecture intime que nous aimons faire de ses films (jusqu’à la surinterprétation) ?

Toujours est-il qu’à partir de Ténèbres (film crucial, comme un giallo paroxystique – Argento n’a jamais autant assassiné que dans cette œuvre à la blancheur crue), Dario décide de moins en révéler sur le cheminement l’ayant conduit à Phenomena, Opera ou Trauma. Comme si, en milieu de livre, l’auteur sentait qu’il se dévoilait un peu trop et qu’il devait conserver sa part des ténèbres : on n’apprendra ainsi rien de plus sur les Démons, sur sa collaboration avec Gérard Brach, sur le projet avorté Evil Dead 2, presque rien sur Zombie, sur ses activités de producteur, sur le troisième volet (hué) des Trois Mères

Dario lui-même, in fine, l’avoue : « beaucoup d’autres épisodes, qui concernent surtout ces dernières années, auraient pu avoir leur place dans ces pages (…). Un matériau avec lequel j’aurais pu, peut-être, donner forme à un second livre, mais pour l’heure je m’arrête ici. »

Et sans doute est-ce mieux ainsi : les beautés de Profondo Rosso, Suspiria, Inferno ou Ténèbres conservent leurs mystères, leurs opacités, et donc notre liberté de les interpréter comme bon nous semble.


Jean Thooris


Dario Argento / Peur (Rouge Profond)


 

Publicités