Rémi Parson – Nouvel album – Journal de bord – 10 (et fin).

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20.02.18

Le petit deuxième est né. Huit phalanges. 32 minutes 36. Son papa va bien. Il se repose.

Une logorrhée serait la moindre des choses pour clore ce journal chéri. Mais j’ai tellement écrit ces jours-ci : à propos des épaules XXL et des moitiés d’avocat qu’on écrase dans je ne sais quel robot ménager ; et le soir tant causé, des cymbalettes recluses, des guitares qui fouissent, que j’ai peur de vaciller. Et si je parviens malgré tout à noircir la page, recto verso, est-ce que cela sera assez beau, assez précis, assez drôle pour décrire tout ce périple ? Bien sûr que non. Si j’étais capable d’accomplir une telle prouesse, c’est que je me serais trompé de mode d’expression artistique.

Un grand vide, c’est le sentiment qui prévaut – comme la faim dans un ventre, le bourdonnement dans les lobes. Toujours le même d’un disque à l’autre. L’espace de quelques mois, c’est une ribambelle de sentiments hachés menus et disposés comme des dominos cascades, à intervalles réguliers. Doute, joie extatique, colère, nihilisme iconoclaste, fainéantise, et rebelote. Quinté des humeurs. Dans l’ordre, dans le désordre.

La fatigue, celle de la cervelle poncée au papier de verre, est là aussi. Elle a ceci de bien qu’elle m’ôtera toute velléité habituelle d’en faire des tonnes. De Prouver. De citer à mon tour les romans religieux, les références d’apparat, les musiciens sinueux comme des cordonniers. Et de m’enfouir au creux de fausses audaces qu’on fait croire cassantes et diaphanes comme des cartilages de nacre alors qu’elles sont épaisses comme des quartiers de bœuf. Et c’est heureux parce que ce ne serait pas moi de toute façon, ou du moins pas ma meilleure part – la seule qui devrait s’épancher ici et que je n’ai pas souvent la force de manifester.

La vérité, c’est que ce disque a été difficile à sortir, qu’il n’a pas été confortable. Aucun ne l’est jamais mais cette fois-ci, c’était duraille. Il a été buriné dans une mentalité et un cadre de vie miniatures, au sein desquels tout recul était presque impossible. Les pauses nécessaires en cours de route, ressemblèrent davantage à des abandons définitifs qu’à des respirations salvatrices. Il a fallu relancer la machine, trente, quarante fois. J’ai fait de mon mieux et c’est sans doute pourquoi il me fait si peur et pourquoi je l’aime tant, parce qu’on ne peut pas faire plus sincère, moins poseur. Je n’ai pas eu ce luxe. Ça lui a donné son côté revêche de roquette pas nettoyée. Mais attention ! Belle salade, aux mille saveurs. Sortez l’essoreuse. Ou pas, si vous préférez que crissent l’argile et les micro-escargots sous la dent.

Il s’appelle Arrière-pays. Pour bien des raisons, dont certaines que je ne suis pas encore autorisé à révéler. Il n’aurait pas été possible sans la patience sans faille et l’investissement infini de Jef et Luigi et Delphine à son chevet. Sans ces discussions que je ne croyais plus possibles. Sans ces e-mails auxquels enfin on daigne répondre. Sans cette affection toute simple, ces encouragements, cette confiance aussi, de toutes parts. Surtout quand on sait à quel point je n’en fais toujours qu’à ma tête. J’allais dire plus haut que cet album a été confectionné tout seul, et c’est vrai sans l’être. J’ai tenu tous les instruments et chanté toutes les notes. Mais il y a plein de mains dessus qui le triturent de la plus formidable des façons. Vous m’en direz des nouvelles.

Merci encore à Matthieu de m’avoir laissé divaguer de la sorte, dix fois de suite.


Rémi Parson – Londres – Février 2018


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