Interview – Rémi Parson.

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Une semaine après la sortie digitale d’Arrière-Pays (le vinyle est prévu pour décembre), comment te sens-tu ? Tu as des premiers retours ?

C’est toujours le même sentiment mêlé de soulagement et d’espoir. Soulagement, parce que c’est fait. Point final. C’est le moment de se livrer à l’avis des autres, soit l’exact opposé de la phase d’écriture et d’enregistrement, farouchement solitaire et « imperméable ». Et l’espoir n’est pas que tout va changer, comme à gratter un Tac-O-Tac TV ou un truc dans le genre, mais d’avoir encore plus de musique dans ma vie, des petites surprises. Les premiers retours sont bons, par chance. Pas forcément verbaux d’ailleurs, mais je regarde monter les écoutes, les likes. C’est déjà pas mal.

Avec ton Journal de bord nous avions suivi les différentes étapes, tu partageais avec une distance toute britannique tes doutes, tes questionnements mais en le relisant j’ai eu l’impression que tu as finalement suivi une ligne directrice assez claire : tu savais où tu voulais aller dès le début de l’album ?

Je pense que c’est ma timidité et puis le résultat de mon dédain pour la musique musicienne qui parle de pédales d’effets ou de contrepoint. Alors, je produis un écran de fumée, rigolo j’espère, quitte à paraître confus ou détaché, mais en fait pour ce disque, je savais que je ne savais pas où aller, si je puis dire. C’était ça la ligne directrice, ce flou total. L’humeur était distordue, électrique, alimentée par la fin d’une période de 12 ans à Londres, l’inconnu pour la suite, les questionnements en pagaille. Encore une fois : thématique classique. Mais qui prend racine dans quelque chose de fort, de sincère.

Si je dis que dans certains morceaux j’ai l’impression que tu as réussi à synthétiser le meilleur de A Place For Parks (notamment cette capacité à étirer des morceaux de façon panoramique) avec quelques belles plages sans paroles et de The Sunny Street (un genre de pop shoegaze immédiate et catchy), donc tes précédents groupes (j’engage d’ailleurs les lecteurs à jeter une oreille sur leurs bandcamp respectifs) : tu m’en veux ?

Je t’en veux pas du tout. Je cultive les mêmes marottes depuis le début et cette envie de dompter la voix, de la remettre à sa place, en retrait, confinée, éradiquée parfois, en est un bon exemple. C’est une sorte de principe tordu et d’ailleurs celui qui me vaut le plus de remontrances. Pourquoi ne montes-tu pas la voix ou pourquoi ne pas chanter plus ? Ça vient de ma culture musicale dans un premier temps post-rockeuse puis dernièrement plus ambient, néo-classique. Deux influences qui se tiennent la main dans leur mutisme. Et puis y a un vrai rejet et une peur aussi, du cliché lead singer, coq Chantecler. Mieux que de beugler ou de broder à l’infini : jouer sur le silence, l’incomplet, l’asymétrique. J’ai vu un concert récemment et c’était plein de textes à rallonge, indigestes et finalement cons à pleurer. Je me répète peut-être mais rien dans la vie n’est comme ça. La musique et peut-être l’art en général, ne sont pas selon moi, le bon véhicule pour la litanie nombriliste, ni le prétexte à prouver quoi que ce soit. La sincérité ou l’authenticité ne découlent pas automatiquement d’une ouverture de vannes, d’une enluminure forcée, d’une vide-grenier mental foireux. Ce que je veux dire, j’essaye de le dire brièvement et sans croire que c’est particulièrement important. Le vrai message est le geste créatif dans son ensemble, sacraliser les paroles déséquilibre tout. Quant à la clarté, au volume et à tout le reste, je comprends que c’est frustrant mais j’aime bien l’idée d’une oreille tendue, qui déchiffre, se méprend. En tant qu’auditeur, ça me stimule. Même si j’écoute beaucoup plus de musique francophone qu’auparavant, je garde toujours cette oreille distraite pour les paroles, pour la voix, qui reste pour moi un instrument comme un autre.

En ce qui concerne le côté immédiat, c’est un désir profond que j’assume pleinement et je suis ravi si j’y parviens. Je n’ai pas cette obsession de l’individualité absolue, de cette sorte de valeur ajoutée un peu artificielle. Ce projet est plutôt récent mais mon parcours est déjà long. J’ai été tenté, plus jeune, par les formules faciles à grimer en recherches novatrices, libératrices, militantes, alors que trop souvent ça joue finalement sur les mêmes réflexes standardisés que ceux qu’on reproche à la pop ou à la chanson dite traditionnelle, le plaisir, l’émotion, en moins. J’ai ce côté vieux jeu du « fais déjà une chanson qui tient debout ou qui touche et on verra ». Le format classique ne m’a pas encore lassé.


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Je retrouve dans Arrière-Pays, tout ce que j’aime dans ta musique (mélodie addictives, mélancolie assumée, …) : il existe une « patte » Parson ? Comment travailles-tu tes morceaux ?

Merci beaucoup. J’ai envie de croire que j’évolue de disque en disque, mais j’ai mes petites recettes bien sûr. Rien ne presse et comme je disais plus haut, je n’ai pas envie de prouver quoi que ce soit. C’est le pire des sentiments. Je n’ai aucun vrai impératif extérieur, donc voilà, je bricole à ma guise. Je place la mélodie avant tout, c’est certain. Et j’aime les limites, les contraintes techniques, qui donnent lieu à des motifs restreints et parfois répétitifs, reconnaissables entre mille, et qui justifient tous ces stratagèmes et expérimentations qui font « mon » son. Du type empilage infini de pistes, multiplication des basses, rythmes chipés, tronçonnés, etc. Ma méthode ressemble à un énoncé de bac blanc : vouloir faire sans savoir faire… Vous avez quatre heures.

Je trouve que tu as encore franchi un cap au niveau de l’écriture et la tonalité de l’ensemble des textes est assez sombre : incapacité de communiquer, rendez-vous manqués, dégoût de la grande comédie humaine, etc. (je m’y retrouve d’ailleurs totalement) : le monde va si mal ?

Je crois que le monde n’est pas jojo effectivement et malheureusement il arrive que ça flatte mon pessimisme. Ceci dit quand on me croise on est déçu. J’ai l’accent du sud, ensoleillé je présume, et je rigole tout le temps. Les chansons sont mon déversoir. On revient aussi à l’attitude rock star ou corbeau noir que j’évoquais. Si t’as encore le temps et l’envie d’incarner à ce point ta musique, c’est qu’elle est ton faire-valoir et que quelque part, tu n’es pas certain qu’elle se suffise à elle-même. L’album cause donc d’itinéraires de vie qui m’interpellent ou de trucs impossibles, à vivre, à revivre. Un concentré de choses que j’aimerais éviter de ressentir trop souvent ou de trimballer avec moi.

Pourquoi as-tu intégré Yohann Dedy (ancien clavier de Requin Chagrin) dans tes sets  ? Qu’est-ce que cela t’apporte ? Tu peux notamment te concentrer sur le chant et la guitare…

On avait eu un excellent contact avec Yohann dès les premiers concerts partagés avec Requin Chagrin, autour de discussions passionnantes sur la musique et sur la façon de la vivre, de la faire. On s’était dit, comme on se le dit souvent dans ces soirées arrosées à la Duvel Blanche, que « ce serait bien de faire un truc un de ces jours ». Et puis l’occasion s’est présentée et on a sauté le pas. C’est exactement ça qu’il apporte et plus encore, c’est un super musicien, plein d’idées, de solutions nouvelles et d’émotions et ça me permet de me concentrer sur la guitare qui reste après tout mon instrument fétiche, et sur la voix, pour que je n’oublie plus que 25 % des paroles, au lieu de mes traditionnels 50 %. La formule trio fonctionne bien ; plus de synthés, de froideur et la guitare et la basse qui viennent saloper le tout. C’est l’équilibre que je cherchais.


Tu viens de t’installer à Paris, tu es content ? Pas trop décontenancé ?

Ce n’était pas le plan initial. Et ça a été soudain. J’aurais aimé ne pas avoir à comparer ville pour ville avec Londres. Mais les aspects positifs sont tout de même nombreux en faveur de Paris. Les connaissances, la musique, les concerts. Et la vérité est que la France me manquait beaucoup et que Paris, pour le meilleur et pour le pire, c’est quand même très français.

Tes projets ? Tu as déjà commencé à travailler sur un nouveau disque ?

J’ai envie d’enchaîner, peut-être avec un maxi. Pas grand-chose pour l’instant. Je m’installe encore dans ma nouvelle vie, mais ça ne va pas tarder. Ça bouillonne déjà.

Prochaines dates de concert ?

Le 26 octobre au Zorba à Paris avec Steady Holiday. Je suis preneur pour plus, partout. Écrivez-moi.

A propos de concert, tu as ouvert pour Phoenix à Paris, c’était comment ?

Trop court forcément, assez irréel, l’impression de ne pas avoir réussi à me lâcher suffisamment, mais une grande fierté, je l’avoue. Ce que je retiendrai, c’est la gentillesse et la simplicité du groupe, leur accueil et leur disponibilité. Il arrive de se faire snober par tant de petits groupes merdiques que ça m’a ébloui. J’ai adoré leurs shows aussi, sans m’y attendre particulièrement. Outre leur efficacité indéniable, j’y ai trouvé beaucoup d’authenticité, de sincérité.

Des découvertes musicales récentes ?

J’ai découvert ce groupe allemand avec qui je vais jouer en février, Unhappybirthday, qui me plaît bien. C’est rigide, belle esthétique cold avec une pointe d’élégance indie pop.

Merci Rémi !


© Matthieu Dufour


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