Chronique – Rémi Parson – Montauban (EP).

 

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Malgré son âge seulement christique, Rémi Parson a déjà une longue carrière de musicien derrière lui (A Place For Parks, Electrophönvintage, The Sunny Street, …). Je crois que l’on peut expliquer cela facilement : bien qu’il ait mis du temps à l’admettre et à se l’avouer, écrire, composer jouer, il n’y a que cela qui compte pour cet artiste à la mélancolie facétieuse et précoce. Exilé à Londres où il s’est réfugié avec muse et synthés pour fuir une ligne d’horizon dénuée de frissons, il a peu à peu fait le tri de ses envies et de ses obsessions pour se recentrer sur des projets phares. De cet exil est d’abord né Précipitations (2015 – Objet Disque), ce disque du fantasme amoureux et de la joie triste, sur lequel le montalbanais dessinai une carte du tendre moderne et personnelle en piochant dans une palette d’émois mélancoliques tel un troubadour occitan exilé en pays d’Oïl, scrutant de ses yeux perçants les cieux de gris couverts. Une ambiance de fin de soirée, quand l’espoir que tout est jouable résiste encore le temps d’une soirée à la certitude de l’inévitable. Neuf plages comme un tout cohérent dans une ambiance de D.I.Y. électro-synth-pop, une construction en ambivalence, émouvante par sa sincérité, séduisante par l’évidence de ses mélodies.

Avec Montauban (quel titre génial pour cet EP !), Rémi Parson déroule le fil de son introspection mélancolico-dansante avec conviction. Il vise plus haut en envoyant son songwriting aiguisé trainer dans ces zones d’inconfort et de violence latente que sont pour beaucoup d’entre nous l’enfance et l’adolescence (non tout le monde ne regrette pas ses « vertes années » !). Ne renonçant à rien de ce qui faisait le sex appeal de l’album précédent (notamment cette envie et ce sens inné de la mélodie – Chronique ici : Précipitations), Rémi Parson a décidé de sortir un instant de son appart londonien pour offrir ces quatre titres à d’autres avis, notamment en studio. Essayer, tester, aller au bout de ses intuitions et de ses envies du moment. Pas tant pour s’ouvrir au monde (son univers est trop personnel pour confier à d’autres le soin de le trahir) que pour se remettre en cause et vivre ses idées. Mais si la forme est pour une fois collective, la moelle est plus personnelle que jamais : quand on décide de remonter l’autoroute de sa vie en quête de réponses, il est des escales que l’on ne peut faire que seul.

‘’Pèlerinage à vive allure

Sur la terre Sainte de mes vertes années

(…)

Je visite les ruines encore fumantes

De mes odyssées adolescentes’’

(Montauban)

Montauban, préquel discographique au cours duquel Rémi Parson retourne sur les lieux des rimes premières pour prendre la mesure du chemin parcouru. Du travail accompli. Peut-être inconsciemment tenter de se reconnecter avec des parfums dont les effluves traineraient encore du côté du jardin des plantes ou de Brax-Paris. Pour voir s’il n’a pas rêvé. Si sa grande évasion n’était pas un fantasme de plus. « On ne devrait jamais quitter Montauban » s’écriait Lino Ventura dans les Tontons Flingueurs. L’adolescent Rémi Parson est vite convaincu du contraire. Enterrées les années 60, les 30 glorieuses. Avec le basculement de siècle l’ambiance n’est plus la même. La province, ses centres commerciaux et « sa douce déprime gorgée de soleil » est trop petite, trop étroite, trop évidente, trop routinière, mortifère.

Un EP. Quatre titres. Quatre chansons intenses et accrocheuses. Quatre hymnes au temps qui passe, au mouvement, à l’opposé d’une nostalgie lénifiante et neurasthénique. Un voyage aux quatre points cardinaux de cette jeunesse évaporée. Il y a dans la vie des moments où l’on ne peut pas s’échapper (l’âge du Christ, la mort de son père, la naissance d’un enfant, une dépression, …) tous ces moments qui sonnent comme le glas d’une époque et imposent un retour aux racines. Malgré soi. Voyage en terrain connu. Devenu terre inconnue. Se sentir étranger chez soi Quatre réquisitoires implacables contre ces ‘’fausses grottes de Lourdes’’ et ces « miracles en toc’’. La preuve par quatre que l’exil était une solution, pas une fuite, et la musique la seule issue.

Le disque s’ouvre par le formidable Montmurat quelque chose comme un split single de Cure et New Order sur lequel Chamfort assurerait le chant. Très vite, cet ado qui psalmodie « elle me tue le long du quai Montmurat », qui connaît « toutes tes impasses », c’est moi, c’est vous. Peu importe que vous ayez grandi à Montauban, à Châteauroux ou à Reims. L’histoire est la même pour la grande internationale du spleen adolescent. Un titre à écouter en boucle dans le train du départ pour un ailleurs incertain ou pour se laisser aller aux larmes un soir d’ivresse légère et nostalgique. Aller s’y « briser les yeux ».

‘’Errance pauvre,

Le faubourg semble bien long

Mais j’ai gravé dans les murs

Tout un paquet d’insultes

J’ai assez tourné en rond

Je connais toutes les impasses

Tu m’auras à l’usure

Comme l’ennui fait surface’’

(Montmurat)

Montauban, chanson titre, reprend les choses là où Rémi Parson les avait laissées avec Eau claire, tube évident avec son gimmick catchy et sa rythmique démoniaque, manifeste dansant pour une vie plus surprenante, plus ouverte, moins certaine.

‘’Je vais pas rester ici

Et mourir dans mon lit

J’irai chercher ailleurs

Des frissons inédits 

Je fais le tour dans ma tête

De tes insuffisances

De tes loueurs de cassettes

Et des lacs de plaisance’’

(Montauban)

Le sépulcral Rue Caussat emmène cet EP dense et ambitieux sur des rivages plus brumeux et nous rappelle que la musique du londonien d’adoption est bien moins sucrée qu’il n’y paraît au premier coup d’oreille. Le ciel est tombé au loin sur les cimes des montagnes enneigées, sur la frontière. Un crachin poisseux a envahit les rues. Comme une fin de non recevoir, une réponse à des questions. Le départ était inévitable. Rien n’y fera. Le retour n’est pas envisageable. L’échappée est belle. Matière à chanter.

‘’Tu n’as pas prononcé trois mots

Qu’est-ce que ça m’fait?

J’ai comme envie d’en faire la trame

D’un de mes romans bien mélo’’

(Rue Caussat)

Enfin, l’irrésistible Messe des officiers (avec son intro qui ressemble à un de ces clins d’oeil, une de ces private jokes so british dont il raffole et parsème ses morceaux) devrait achever de convaincre les sceptiques. Mélodie superbe pour une balade en dérive et en errance provinciale, avec un final sublime, summum de mélancolie eighties.

‘’Méfaits sans conséquences

Pour que le temps passe enfin

Pour que le temps passe enfin…’’

(Messe des Officiers)

Montauban s’est immédiatement installé chez moi, ‘’comme un ami avec lequel on ne vieillit pas’’. J’ai passé du temps à écouter ces quatre titres en boucle, découvrant à chaque écoute de nouveaux détails, de nouvelles émotions. Je sais qu’il rejoindra Précipitations sur l’étagère de mes pop’bsessions, qu’il comblera longtemps mon besoin de mélancoliques mélodies. Je sais que certains soirs d’hiver je serai, sans nostalgie aucune, cet adolescent épris de « poèmes et de trépas » qui arrive « chez toi par la rocade », je trainerai « côté cathédrale, Midi-Pyrénées », attendant que « le temps passe enfin ». Je serai pour quelques minutes encore cette géographie précise et humide de mes années passées. Non 20 ans n’est pas toujours le plus bel âge.

Si la musique des années 80 exerce une telle fascination pour certains (et un tel mépris à d’autres), c’est parce qu’elle est par essence une musique adolescente. Et que chacun gère son rapport à cette période de sa vie à sa façon. Ce moment de basculement hystéro-dépressif où l’on passe du rire aux larmes, de la passion à la détestation dans la même soirée, période de tous les excès, de corps et d’âmes en quête d’absolu, d’amitié éternelle et de passion dévorante. On marche sur un fil en essayant de ne pas se casser la gueule, de se découvrir, de se comprendre, de se plaire. Cette musique qui peut donner envie de danser comme de chialer dans la même minute, cette façon de traduire en son des tourments, des désarrois, des émois, cette musique oxymorique, caverneuse et synthétique, euphorique ou plombante selon les dispositions de son cœur. Si le revival est régulièrement à la mode, certains se contentent de pomper une recette à la recherche du jackpot. Fort heureusement, d’autres vivent cette musique comme un héritage, qui, loin d’être honteux est une formidable matière à créer. Il aura donc fallu attendre une bonne génération pour que des français osent enfin se l’approprier, la désosser et construire des univers singuliers à partir de ce terreau fertile. Rémi Parson, continue sur Montauban son travail d’équilibriste avec brio, entre influences digérées mais assumées, entre Manche et Pyrénées, références et second degré, dance-floor et table basse du salon, D.I.Y. et grandiloquence, tourments intimes et ritournelles universelles.

Avec ce disque à l’émotion plus resserrée, plus dense, plus forte, Rémi Parson poursuit (en même temps que ses chimères et ses obsessions) la construction de son œuvre avec un touchant talent. Après des débuts précoces, différentes formules, différents groupes, le chant en anglais, il semble avoir trouvé un fil. Un fil d’Ariane qui relie son monde intérieur à nos réalités quotidiennes. Il réussit le tour de force de continuer à toucher par la sincérité de sa démarche, l’intégrité de son ambition et la force de mélodies de plus en plus irrésistibles, tout en noircissant et en resserrant son propos. Un disque comme un solde de tout compte, un impossible retour en arrière. Une promesse aussi, car Montauban laisser à penser qu’il en a encore beaucoup dans ses guitares et ses machines.

Montauban sort chez Objet Disque le 1er février (souligner une fois de plus le superbe travail d’artwork du label). Il sera la bande-son idéale de ces lendemains de fête lourds et nauséeux, de ces excès, de ces débuts d’années entre deux eaux que l’on parcourt d’un pas ralenti, les yeux mi-clos, espérant sans trop y croire que tout va changer.

Mais cette musique, ces chansons, ce disque ne seraient pas aussi touchants sans ce petit supplément d’âme propre aux véritables artistes. À ses talent d’écriture et de mélodiste, Rémi Parson ajoute une touche d’élégance naturelle, celle d’être sans fard : il ne sait pas tricher. Car il sait que mentir en art ne sert à rien. Alors il créé et nous balance ça. A peine parvient-il parfois à camoufler sa timidité derrière un humour direct et un masque de clown fissuré. Artiste, il a ça dans le sang, il ne fait aucun doute que tout cela est essentiel pour lui. Et que pour nous, sa musique risque bien de devenir de plus en plus importante. Quand l’homme est à la hauteur de l’artiste le résultat n’est que plus beau. Plus authentique. Vivement la suite.

On devrait toujours quitter Montauban.


Matthieu Dufour