Rémi Parson – Pour un empire.


Dans Étrangers, deuxième single extrait de son nouvel album Pour un empire, Rémi Parson chante « l’absurde mélancolie des choses pas vraiment vécues ». Ces quelques mots qui toucheront les nombreux fidèles de l’Internationale du Spleen en plein coeur, résument merveilleusement bien l’oeuvre que l’artiste construit accord après refrain depuis sa plus tendre adolescence. Après avoir fait ses gammes dans différentes formations plus ou moins collectives (A Place For Parks, Electrophönvintage, The Sunny Street) et sur des disques toujours remarquables d’élégance lucide, de justesse acérée et de grise tendresse, c’est en faisant son coming out sous son propre nom dans le fog londonien qu’il touche du doigt son graal pop. Syncrétisant ses différentes croyances mélodiques (en vrac : le New Order de Technique, le dandysme jamais tapageur des Chamfort, Souchon ou Daho, la subtilité des arpèges cristallins des beautiful losers des antipodes, les humeurs en clair-obscur de The Wake, la sale mélancolie des Chameleons, les gimmicks obsédants du meilleur de l’eurodance), il réussit le tour de force de greffer les mille et une nuances de la langue française sur une musique à l’évidence synth pop typiquement anglo-saxonne, mais joyeusement salie quand il le faut.

Contrairement à ce que laisse croire le premier et imparable morceau de Pour un empire, nul risque d’être Désorienté. Tout est là, bien en place, tout est bon dans le Parson : les rythmiques conquérantes, les mélodies entêtantes, les saccades tachycardiques, les vieux synthés enroués, les paroles à tiroirs, les riffs (tantôt soyeux, tantôt tranchants) qui étirent les morceaux jusqu’aux aubes blêmes, la voix en retrait (un instrument comme un autre) qui incite parfois à tendre l’oreille. Alignant tubes syncopés (parfois même dansants) et ballades indies raffinées (souvent déchirantes), il creuse une veine parfois plus sombre, plus déstructurée (inspirée de ses prestations live), tronquant ses intros ou chahutant ses sorties. Au milieu de tout cela, trône en altitude le sommet de ce disque, la merveille des merveilles : Gavarnie. Peut-être sa plus belle chanson (carrément). Mélodie sublime, à la beauté limpide et amère, rythme faussement nonchalant, chant tout en subtilité, paroles parfaites (« j’ai pas tout consigné, j’ai dû avoir mieux à faire, tout ce qui n’s’oublie pas je l’emporte avec moi »), émotion à fleur de peau : en douceur et mine de rien, Rémi Parson vient d’écœurcher nos âmes fragiles et de lacérer délicatement nos chairs fripées avec ses « doigts raides et cornés ». Bouleversant.

Disque d’entre-deux, disque de confinement, avec Pour un empire Rémi Parson fait le bilan de ses dernières années pour mieux pouvoir passer à autre chose : deux albums, un EP, une poignée de singles et de collaborations, un Brexit et un déménagement. Avec son panache habituel et sans jamais se donner le beau rôle, il nous embarque dans son monde, un univers plein de trompe-l’oeil, de fausses pistes et de chausse-trappes. Si l’on retient souvent l’évidence limpide de sa synth (new) wave inspirée et son sens inné de la mélodie parfaite, Rémi Parson est aussi un véritable auteur qui ne cède jamais à la facilité ou aux effets de manche gratuits. Entre les écho pastels d’une routine anesthésiante et les joies contraintes de la start-up nation, entre les espoirs ténus d’un ailleurs pas nécessairement meilleur et les ombres déportées des désillusions lâchement éventrées, entre les acquis du chemin déjà parcouru et la conscience tenace de tout ce qui reste à écrire, Rémi Parson fait table rase de certains passifs en soldant sans pitié quelques comptes et esquisse des lendemains imprécis, nous invitant à nous délester de vieilles certitudes pour l’accompagner dans sa quête. Alors au bout du voyage, au bout de la nuit, nous voilà dans ses pas, direction Villa Zaïre, morceau supra-élégant aux accents chanfortiens, qui conclut le disque comme un passage vers un monde d’après. Avec cet espoir tenace qu’à défaut d’un empire, Rémi Parson conquiert enfin le succès qu’il mérite.


© Matthieu Dufour


Label : ISOLAA