Chronique – Rémi Parson – Précipitations.


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« Au revoir la joie.

Où es-tu partie ?

Où as-tu disparu ?

Je ne cherche pas vraiment

Je ne remue pas ciel et terre

Je sais que tu n’es pas très loin

Je sais aussi que tu n’es pas pour moi

Je te laisse à d’autres

Et je rêve de faire quelque chose de la tristesse

Quelque chose d’un peu plus grand

Je pleure à la place

Oui rire déforme mes traits

Les mots qu’on dit quand on est bien

Je préfère les mots quand on est mal

Ou le silence

Car j’entends mieux battre mon cœur

Car j’entends mieux battre mon cœur

Et toi tu danses pour oublier

Et toi tu danses pour oublier

Tous tes muscles et tous tes gestes qui tremblent

Et toi tu danses pour oublier

Tous tes muscles et tous tes gestes qui tremblent » 

(Tristesse)


Pas besoin d’un round d’observation, d’une méthode Assimil ou d’un quelconque mode d’emploi pour plonger dans Précipitations le disque de Rémi Parson : à l’image de sa musique, l’entrée en matière est franche et directe, d’une authenticité désarmante car le jeune homme ne cherche pas à biaiser ou à se faire passer pour un autre. Il a déjà compris que cela ne servait pas à grand chose, à part retarder l’échéance. Reculer la rencontre. Bref un effort vain.

Ces terres où j’ai posé le pied me sont en effet éminemment familières. Musicalement d’abord, ces synthés, ces boîtes à rythme, ces riffs, ces réverbérations, ces sonorités froides et ces échos caverneux, fiers rescapés des années 80 mais entremêlés de façon redoutable, acidulés et sucrés juste comme il faut, assumant pleinement cette filiation ; et puis le propos qui déboule sans artifice, ces mots lâchés dans l’intimité d’une chambre qui ressemble à la mienne ou dans les coulisses d’une soirée déjà vécue, ces élans frais et spontanés, empreints d’un romantisme tour à tour en fleur, forcené, froid ou coloré d’une ironie désabusée.

Rémi Parson a beau être exilé à Londres, je joue ici à domicile, je me perds en terrain de connaissance. Émergent des limbes toutes ces années dorées passées à mater, à draguer, à boire, à fumer, à danser et à rêver aux abords d’une fête triste, dans cette ambiance teintée d’une mélancolie entêtée dont je ne suis jamais vraiment arrivé à m’affranchir, même des années, des jobs et un enfant plus tard. La tête en l’air, les neurones dans des bulles, les jambes déchainées sur des hits absolus emmenés par des machines complices. Pendant que des filles défilent, s’enfuient, s’échappent. Un pied de chaque côté du Channel. Une oreille frémissant au musée de la cold-new-wave et l’autre se réchauffant au son d’une french pop parée d’atours synthétiques qui découvre le champ infini des lectures possibles d’une langue maternelle riche et joueuse. Espérant avoir un jour le courage des oiseaux. Rassurez-vous, je vous épargnerai la liste de ces moments futiles ou éternels qui remontent à la surface à l’écoute de ce brillant premier album, tout comme le prénom de cette « illustre inconnue aux yeux si pénétrants » (Droguerie), ou encore tous ces « souvenirs dérisoires qu’on dégage des décombres » (Gomina). Mais dépêchez-vous d’aimer ce premier disque de l’année avant qu’il ne soit trop tard, que la hype ne tente de faner sa fraicheur, qu’on ne vous le conseille d’un air entendu : « Comment ? Tu ne connais pas ? ». Profitez encore un instant seul de ces mélodies tirées au cordeau. Magnez-vous d’écouter Eau claire (tuerie absolue, mon tube de l’hiver). Et ensuite, répandez la bonne parole autour de vous. 

La musique a toujours été pour moi une question d’émotion plus que de virtuosité ou de je-ne-sais-quel diktat du bon goût : à de rares exceptions, la technique et les hypes m’emmerdent. Ne me touchent pas. J’ai toujours préféré les failles, les fragilités et les exercices d’équilibristes. J’entends déjà les grincheux, ceux qui savent, les lettrés, râler contre la facilité et ces réminiscences d’une époque qu’il est bon de vomir. Pourtant, il y a souvent bien plus de puissance émotionnelle et affective dans une bombe synth-pop des 80’s que dans la énième sensation lo-fi cérébrale contemporaine du dernier génie des alpages à la mode. Le minimalisme est malheureusement parfois à prendre premier degré. Combien de productions actuelles s’égarent dans leur quête de nouveauté ou d’intellectualisme et se réfugient derrière la façade d’une appellation qui ne sert parfois qu’à masquer un cruel manque d’inspiration, à palier l’absence de cette flamme, de ce sentiment de l’urgence, de ce souffle qui doit s’imposer dans la création. Cette absolue nécessité de dire. De mettre en musique. Son intime. Avec les moyens du bord. Avec son langage. Pour le rendre universel. La musique de Rémi Parson est mille fois plus moderne que tout un tas de compositions neurasthéniques et peu inspirées de 2014.

« T’as chanté tant de fois les paroles faciles des grands tubes à tue-tête et indélébiles » (Gomina).

Au-delà de l’évidence immédiate de ces neuf compositions, de l’équilibre qui les maintient en apesanteur, il y a tous ces fils qui les relient à autant de tubes immortels (L’aventurier pour n’en citer qu’un) que de ritournelles élaborées dans leur coin par des manieurs de vague à l’âme, des ciseleurs de miniatures à double ou triple fond. Tous ceux qui savent dire « les mots quand on est mal ou le silence car j’entends mieux battre mon cœur » (Tristesse). Le choc émotionnel provoqué par les chansons de Rémi Parson m’en rappelle évidemment d’autres : du Grand Sommeil à La Tour de Pise, en passant par Je t’aime tant ou Main dans la main, les fantômes d’une génération de jeunes gens modernes de ce côté de la manche ou de mangeurs de jelly new-wave à la coiffure improbable de l’autre.

À la fois baroque et glacée, lyrique et claire, la synth-pop bittersweet terriblement efficace de Rémi Parson emporte et emballe, la cohérence esthétique de l’ensemble séduit, les mots de son intime font écho à nos vies quand « Les cieux se couvrent de gris » (Les cieux). Alors peu importe qu’elle soit d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Ce qui compte c’est que là, maintenant, à cet instant précis, elle résonne dans cette époque. Dans notre quotidien. Car il est aussi question de ce que l’on vit et ressent au présent. Car derrière la lumière de la boule à facettes, il y a des ombres plein les recoins de ce minimalisme direct, de ces compositions épatantes d’entrain, de ces mélodies irrésistibles (quand l’économie de moyens du Dominique A des débuts percute le sens de la mélodie de Daho). Et j’en découvrirai surement d’autres demain. Écouter encore ne sera pas bien difficile tellement les morceaux possèdent magnétisme naturel fort : Gomina, Droguerie, Picaresque, Machine à vivre, … Ils tombent sur mon cœur les uns après les autres comme l’indique le titre du disque. Dans la dernière partie, après le sommet Eau Claire, on se retrouve dans un entre-deux plus retenu, les averses s’espacent mais le ciel est encore chargé, il règne une ambiance de fin de soirée « au son d’une mauvaise techno », ou de fin de saison, quand les bouffées de cigarettes retrouvées au fond d’une poche n’ont plus la même saveur, quand les verres ne sont plus nécessaires mais qu’on les avale encore. Les gestes sont plus lents, moins précis, plus fatigués, moins convaincus, pas encore la gueule de bois mais les prémices, encore quelque coups d’éclats, des tentatives un peu vaines de conclure ce qui a été commencé ou rêvé. Le panache des fins de nuits blêmes (« j’en ferai une machine à vivre »), l’insolence désabusée des soirées de septembre. Le souffle se fait plus court. Mais on est encore envie. Encore en vie. Jusqu’à la prochaine fois. Pas encore prêt à remettre la fleur au bout du fusil mais ça viendra.

Alors vous faites comme vous voulez, mais moi, je vais passer l’hiver à l’Eau claire, bien au chaud chez moi en pensant à d’hypothétiques week-ends à Rome ou lundi bleus. Car reviendra bientôt un autre Été maussade. Le temps de nouvelles Précipitations. D’ici là, ce disque aura tourné, tourné, tourné : catégorie « en boucle ».

Rémi Parson voulait faire quelque chose de la tristesse, « quelque chose d’un peu plus grand ».

Mission accomplie : un excellent disque à haut potentiel addictif.

2015 commence bien.


Matthieu Dufour


RemiParson_press05_nb-600x389« Tu me dis : on lave pas ça à l’eau claire

Qu’il faut un peu d’ivresse dans cette affaire (…)

J’voulais juste, te faire passer l’envie

De foutre tout en l’air

Sans être impopulaire

C’est vrai qu’on est bien

Quand on s’oublie

Délicieuse agonie » 

(Eau claire)