Juin 1986 : Golden Eighties – Chantal Akerman (by Jean Thooris).

Golden Eighties


Qu’est-ce que l’air du temps ? Probablement l’effet inverse au souhait de ne surtout pas rater le dernier wagon mode. Le film « air du temps » saisit une parcelle d’époque, une pensée anti étendard qui circule néanmoins, souvent en non-dits, chez les principaux commentateurs. Le film-mode, de son côté, ne voit guère plus loin que l’esthétique du présent, il en reprend les principaux codes visuels mais n’y apporte aucune distance.

Entre air du temps et allégeance mode, l’écart est cependant très mince – un rien peut faire basculer la déclinaison du présent vers la dépendance figée. Dans les années 80, c’était toute la différence entre « la belle image » (neutre, vide, car ne renvoyant qu’à elle-même) et le décorticage de ce qui gît derrière les jolies parures (Godard, toujours).

Et en revoyant Golden Eighties, malgré les souvenirs enthousiasmants, on craint, durant dix bonnes minutes, au charme interrompu, à une trop grande tentation pour Chantal Akerman, en 85-86, de vouloir faire corps, à tout prix, avec la décennie en cours. L’image colorée ainsi que les chorégraphies musicales sont bien sûr trompeuses…

À la relecture, Golden Eighties est un objet qui irrite en bien. Qui irrite car impossible de ne pas songer aux pubs Eram lorsque Akerman filme les numéros musicaux de shampouineuses habillées Lacoste. Ou lorsqu’elle adjoint au film un chœur masculin qui commente l’action (en mode : « t’as le ticket chic ? »). Il y a évidemment, derrière l’image trop minutieuse pour ne pas révéler autre chose, tout un discours sur la solitude amoureuse, les désillusions du temps, les sentiments éphémères. Mais disons que l’aspect mélancolique de Golden Eighties cherche explicitement à casser la jovialité présente. Le spleen Akerman est ici une nécessité (un peu voyante) afin d’enrober cette esthétique pub d’un malaise palpable.

La réussite de Golden Eighties, et l’intelligence d’Akerman, consiste à pousser très loin l’obligation de la mélancolie. De sous-texte contreplaqué (pour éviter, semble-t-il, l’effet mode), la noirceur totale du film s’immisce dans les numéros musicaux : ils sont tellement beaux que l’on ne peut y croire. Très vite, Golden Eighties parait à un tel point faussé que le spectateur – entre fascination pour l’image et indigestion face au simulacre – ne réagit plus face à n’importe laquelle des comédies musicales (Demy compris) : il prend conscience que tout, dans le film d’Akerman, est condamné à disparaitre, à mourir dès le lendemain (le film donne l’impression que ces petits commerces vivent au jour le jour, jamais à l’abri de la crise ou d’un redouté changement d’époque).

 Golden Eighties est donc un film mortuaire : Akerman, qui a toujours incorporé dans son cinéma une surconscience du tragique historique, montre les années 80 comme un fantôme, comme déjà un souvenir. La mélancolie du film se situe donc moins dans les blessures amoureuses des personnages que dans sa description d’une époque qui n’est déjà plus là. Akerman sublime le contemporain comme s’il s’agissait du passé.

Le film-mode prend le présent et l’imagine intemporel (traduisant surtout refus et incapacité du metteur en scène à réfléchir l’Histoire), l’œuvre qui cherche l’air du temps a toujours conscience que la modernité contient sa propre décrépitude. Golden Eighties a ceci de touchant qu’il montre une époque en train de s’évaporer. Akerman saisit des bribes 80’s mais elle sait que tout ceci, même en 86, appartient déjà au factice. Nous ne sommes pas encore dans les années 90 que déjà Akerman nous met en garde : cette décennie flashy et consumériste dans laquelle la France se gargarise outrancièrement, elle n’est qu’un rêve qui va bientôt prendre fin. Gaffe à la gueule de bois !

Le Golden du titre renvoie explicitement à un âge d’or, donc à l’oubli. Sauf que cet oubli incarne toujours, au moment de la conception du film, une réalité française que beaucoup pensait éternelle. Une réalité française qui tire sur la corde, en vain. Golden Eighties annonce ainsi une triste nouvelle : en 1986, les années 80, c’est terminé.


© Jean Thooris


 

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