Ceci n’est pas une chronique de « No Geography » des Chemical Brothers.

No-Geography


Eve of destruction

 “The eve of destruction (Human minds are simplified)
The eve of destruction (Sacrifice is justified)”

Le club s’appelait le H. Personne n’avait jamais su m’expliquer pourquoi. Certains prétendaient que son fondateur était mort d’une OD, d’autres que sa mère s’appelait Helen ou que c’était un hommage au Heroes de Bowie. Les plus pragmatiques penchaient pour « House », tout bêtement. Il était probable que cela ne voulait rien dire du tout. Située à l’extrémité sud de Wandsworth, le H n’était pas la boite plus hype du moment, loin de là, mais comme beaucoup d’autres, nous succombions tous les week-end à sa moiteur et à ses mix ravageurs, subtils cocktails d’hymnes house, de beats énervés et de montées acides. Un entrelacs de larges couloirs permettait d’accéder à cinq salles différentes : la principale, très grande et à la déco clinquante, largement arrosée de lumières multicolores et de hits du moment, et quatre petites, plus sombres, plus austères, à la programmation plus radicale.


Bango

“I won’t back down, give me my thunder”

Comme chaque vendredi, j’avais retrouvé Amélie dans notre pub d’Earl’s Court dès 16 heures. Nous avions descendu nos trois ou quatre pintes réglementaires avant que les autres ne débarquent. Cyril était accompagné de sa nouvelle nouvelle copine, une étudiante turque probablement mineure. Émilie était en retard comme à chaque fois, elle avait gardé de Paris l’habitude de rester tard au bureau. Fantastiquement belle comme d’habitude. Il y avait ce truc dans l’air depuis quelques semaines, comme une menace à peine voilée, cette crainte mêlée d’excitation, cette envie de retrouver l’extase des premières fois, la conviction que pourtant plus rien ne pourrait jamais être aussi intense. Bière, gin, coke, chacun essayait d’évacuer cette incertitude à sa manière.


No Geography

 “If you ever change your mind about leaving it all behind
Remember, remember, no geography
Me, you and me
Him and her, and them too
And you, and me too
I’ll take you along, I’ll take you along with me”

Faisant écho à la musique déjà forte, les effluves hurlantes de la récente et violente rupture entre Fred et Victoire résonnaient encore dans nos têtes, laissant planer une incertitude sur la survie même de notre petite bande. L’impression que ce n’était que le premier drame d’une longue série, un signe avant-coureur. Heureusement, la chimie soulageait nos angoisses récurrentes. Après la fermeture du pub nous avions l’habitude de passer chez Amélie. Trop tôt pour rejoindre le H. Envie de vider encore quelques doubles G&T. Mais personne n’arrivait vraiment à se poser. A part discuter une énième fois du meilleur moment pour gober, personne n’avait vraiment envie de se lancer dans une nouvelle discussion.


Got To Keep On

“Gotta keep on, gotta keep on
Gotta keep on, gotta keep on
Gotta keep on making me high”

Dès notre arrivée un peu après minuit, les filles et Cyril se ruaient sur la piste. Avec les autres nous nous agglutinions contre le bar. C’était l’heure où tout était encore possible. Les DJs essayaient de faire patienter les plus pressés en plongeant le H dans un présent plus groovy, histoire que cela ne monte pas trop haut, pas trop vite. La boite n’était encore qu’un lieu de passage, une agora bordélique, la salle principale un hall de gare soumis aux va-et-vient de pantins sautillant, d’oiseaux de nuit s’éparpillant d’un seul coup à la recherche d’un dealer, d’un ami égaré, d’un dernier baiser, de fraicheur, d’un premier baiser, d’une clope ou d’un peu d’eau.


Gravity Drops

Aux toilettes, au bar, dehors, les corps ne cessaient pourtant pas d’onduler au rythme des échos, parfois lointains, d’une musique tour à tour tribale, industrielle, chimique, sexuelle. Promis à une orgie de sensations, de frissons, ils ne cessaient jamais de s’échauffer, de s’étirer, de se frôler, de se caresser. Une chorégraphie parfaitement fluide de silhouettes possédées et d’ombres froissées. Sur le dancefloor, les clubbers formaient encore des groupes incohérents, chacun dansant à son rythme, certains ayant gobé trop tôt, promis à une descente à contretemps, d’autres arrivant en masse et commençant à envahir les couloirs et recoins du H.


The Universe Sent Me

“Ecstatic emotions, drive right through me” 

We’ve Got To Try

“Got to find a way to me, baby”

Quelques éclaireurs tentaient alors d’allumer la salle en reprenant l’hymne local, des voix s’élevaient sous la voûte de draperies grenat, incapables pourtant de couvrir la musique. « House is my House, H is our House, H ! H ! H ! H ! House is my House, H is our House, H ! H ! H ! H ! ». A cette heure-là, j’avais souvent déjà perdu Amélie et Cyril, Fred était déjà parti loin, dans la dernière des salles, la plus petite, la plus sombre, la plus assourdissante, à la recherche d’une musique plus violente.


Free Yourself

“Free yourself, free yourself
Free yourself, free me, dance
Free yourself, free them, dance
Free yourself, help to free me, free us”

Alors mécaniquement je regardais l’heure et décidais qu’il était temps. Fébrilement, je cherchais la pilule dans ma poche, souvent persuadé qu’elle s’était envolée, je cherchais Émilie, je cherchais l’amour, je cherchais des réponses, je cherchais des sensations, je cherchais le titre de ce morceau entêtant : je cherchais toujours, je trouvais rarement. Mécaniquement, j’avalais ensuite le contenu tiède de la petite bouteille en plastique et rejoignais mes compagnons sur la piste, attendant la libération. C’était le meilleur moment d’avant l’autre meilleur moment. La certitude qu’une fois encore le temps allait se dilater.


MAH

“I ain’t gonna take it no more, I ain’t gonna take it no more
I ain’t gonna take it no more, I ain’t gonna take it no more
I ain’t gonna take it no more, I ain’t gonna take it no more
I ain’t gonna take it no more, I ain’t gonna take it no more
I ain’t gonna take it no more, I ain’t gonna take it no more
I ain’t gonna take it no more, I ain’t gonna take it no more”

Toutes les salles étaient maintenant pleines d’amour et gens bondissant, les couloirs ressemblaient au périphérique d’une métropole scintillant de lumières éclatées, les chiottes étaient remplis d’odeurs repoussantes, de bavardages inaudibles et de défonce, les bouteilles d’eau défilaient, elles avaient remplacé les verres multicolores, la moiteur était devenue nasse, les corps se collaient les uns aux autres, bientôt nous ne ferions plus qu’un, nous tenterions de repousser le désastre annoncé, de recoller les morceaux qui pouvaient encore l’être.


Catch Me I’m Falling

“And the danger is so much greater when it comes to losin’ you
And the danger is so much greater when it comes to losin’ you
Losin’ you, losin’ you, when it comes to losin’ you
Losin’ you, losin’ you, when it comes to losin’ you
Losin’ you, losin’ you
Losin’ you, losin’ you”

Bientôt, Amélie tenterait de convaincre Victoire de rester à Londres, Cyril tenterait de nous faire croire qui rien ne changerait plus. Jamais. L’espace d’un instant nous tenterions d’y croire, psalmodiant les mantras d’une ancienne diva disco. Fred tenterait de nous entrainer avec lui dans les abimes de ses peurs. Chaque vendredi, ils étaient deux à mixer, là à portée de nos mains vibrantes, il n’y avait pas de cabine, pas de podium, les platines étaient là, presque avec nous, chaque vendredi je me demandais comment tout cela pouvait tenir : le mix, les danseurs, nos principes, nos désirs, nos vies, le monde. Chaque vendredi je me perdais dans ce maelstrom incohérent d’envies, de souvenirs, de BPM, de corps ouverts, de regards bienveillants. Chaque vendredi je me promettais d’arrêter bientôt. Chaque vendredi je la perdais.


Des ombres détrempées s’éloignent en tremblant dans le jour levé, les mains emmêlées, le souffle court ; elles rattrapent sans peine des corps collés, des pantins désarticulés en équilibre sur la ligne de crête de leurs lueurs tenues. Les rues bruissent du murmure des lèvres descellées ; on croise des sourires figés, des mains emmêlées, des regards fixés sur l’horizon de la ville encore endormie. Les silhouettes vacillent dans l’air embrasé. Best nuit ever jusqu’à la prochaine. J’avance au ralenti, tentant de faire durer encore un peu ce moment béni. Une dizaine de mètres derrière la bande je cherche Émilie. Je ne la trouve pas. Les taxis ont entamé leur sombre ballet tels des corbillards venant d’embarquer les derniers espoirs d’une poignée d’âmes égarées. Elle est probablement à l’intérieur de l’un deux. Serrée contre un autre corps. Demain soir je serai là. De nouveau. Avec Amélie, Laurent, Elaine, Cyril, Fred et tous ces inconnus. De retour. En attendant la chute.


© Matthieu Dufour