25 janvier 1984 : Christine – John Carpenter.

Christine - capture d'ecr an


Édition, chez Carlotta, d’un coffret Christine. L’occasion de revoir le plus grand film mineur de John Carpenter.

« À l’époque de Christine, je pensais me reconvertir en concessionnaire automobile », plaisantait John Carpenter, en 1995, au moment de commenter chaque partie de sa filmographie – sur la demande du magazine Première. Manière d’affirmer que Christine ne fut qu’un job de commande afin de cicatriser l’échec commercial de son précédent film, le chef-d’œuvre The Thing. L’ironie carpenterienne en dit pourtant long sur les tenants et aboutissants de cette adaptation de Stephen King : tourner un film un peu à contrecœur – bien que de façon magistrale – mais y adjoindre un propos belliqueux envers le consumérisme des années 80, donc envers la position du cinéaste (qui devait montrer patte blanche auprès des studios, et leur signaler qu’il pouvait toujours engranger de l’argent).

L’introduction de Christine se situe en 1957, à Détroit. Autrement-dit aux prémices du rock’n’roll – et une année avant l’incorporation d’Elvis au service militaire. Il s’agit d’une époque fortement marquée par la figure de la rébellion adolescente jouée par James Dean dans La Fureur de vivre (sorti en 1955), c’est-à-dire par une révolte « without a cause » – une contestation globale encore floue. Sauf que très vite, Carpenter fantasme l’action du film non pas en 1983 (moment du tournage) mais en 1979. Fin d’une époque, ouverture (limite sexuelle) vers la prochaine décennie, transition et changement : le drive-in existe encore mais les loubards qui piquent les essuie-glaces annoncent l’imminente fin du commerce, les voyous sont totalement intemporels (Buddy est une créature ni rétro ni punk, ni jeune ni vieux). Un seul point, insistant, relie les 50’s à la décennie 80 : posséder une bagnole consiste à s’affirmer en tant que futur adulte. Avoir sa propre caisse, c’est déjà devenir un gagnant, un tombeur de dames.

Car dans Christine, chaque protagoniste se détermine en fonction de sa voiture : Dennis conduit une Dodge Charger de 68 ; Buddy, une Chevrolet Camaro de 67. Arnie, lui, va jeter son dévolu sur un modèle bien plus ancien, puisque sa Plymouth Fury date de 58. Sauf qu’inversement à Dennis et Buddy, Arnie va refaçonner une épave de voiture pour en faire une image parfaite de l’adolescent qu’il souhaiterait devenir (« elle est plus moche que moi » dit Arnie à propos de Christine, avant qu’il ne la transforme en pure perfection féminine).

La bagnole, du moins pour Arnie, est un objet de possession qui annonce toutes les richesses à venir – n’épiloguons pas sur l’aspect dépucelage qu’entretiennent Christine et Arnie entre eux, c’est assez explicite dans le film.

Cette possession, ce sont les terribles années 80 que Carpenter constate, déplore, au moment de tourner un film de survie. Avec cette question, pour l’auteur : devenir marchand (futur yuppie comme Arnie, qui détient le monde à portée de main grâce à Christine) ou refuser le babillage et redevenir indépendant ?

Christine reste emblématique de la décennie 80 dans le sens où, même s’il ne s’agit pas d’un des meilleurs films de son auteur (paradoxe : nous parlons d’une œuvre mineure que nous considérons pourtant comme un classique), l’ouvrage, au-delà de sa perfection formelle (Carpenter est le boss du grand angle), reprend les codes du teen movie pour en diaboliser chaque cliché.

En 83, le cinéma hollywoodien ne s’intéressait guère aux enfants (autre époque, autre pensée, durant lesquelles la nullité Marvel semblait inenvisageable). Spielberg, avec E.T. (que nous aimons beaucoup), sensibilisa le public à cette idée d’intense émotion vécue par la figure de l’innocence. Sauf que les adolescents ne sont jamais purs. D’où, selon le schématisme hollywoodien, avant la rescousse John Hughes, une vision graveleuse, vulgaire, bête et méchante de l’âge ingrat (archétype d’antan : la série, pathétique, des Porky’s).

Carpenter, avec Christine, ne tourne jamais en dérision l’étape adolescente. Son regard n’est pas cynique, moqueur ou moral. Pour lui, l’ado de 1983 est une version hardcore de celui de 1957 : ses besoins, sa violence et sa rébellion sont accrus, jusqu’à l’intolérable (Arnie est à deux doigts de frapper son père) ou l’incompréhensible (comment un enfant « modèle » peut-il se transformer, soudainement, en individu haineux, consumériste et fier de l’être). Carpenter n’envisage aucunement ses adolescents tels des clichés de cinéma. Avec réalisme, et beaucoup de dépit, il fait en sorte de les décrire en fonction de l’individualisme et du carriérisme alors promulgués par le slogan reaganien « Make America Great Again ». Soit : les enfants de 1983 deviendront les boursiers de demain – Arnie entretient beaucoup de liens avec le Charlie Sheen de Wall Street.

La virulence du regard que pose Carpenter sur ces adolescents, et par extension sur le genre du teen movie, s’explique également par le rejet commercial et artistique de son précédent film : The Thing, œuvre matricielle, sommet de l’auteur (avec Assaut), trop pessimiste pour le public, justement adolescent, qui venait soudainement, avec le triomphe d’E.T. et l’antécédent Star Wars, de se transformer en grande valeur marchande.

Après l’échec de The Thing, Christine est donc un film de colère. Un film qui camoufle sa critique sociale derrière l’imaginaire absurde d’une Plymouth Fury maléfique – notons qu’inversement au bouquin de King, Carpenter évince tout le shamanisme lié aux origines de la bagnole satanique ; pour le cinéaste, la mal est concret, tangible, et à moins de le théoriser de façon quantique, comme dans le grand Prince of Darkness, superstitions comme religions ne l’intéressent guère.

Il faut également resituer Christine dans la période hollywoodienne de Carpenter. Auparavant, l’indépendante boite Embassy produisit, avec succès, les classiques The Fog et New York 1997. Repêché par les grands studios, Carpenter rêva grandiloquent (The Thing) pour ensuite constater, avec amertume, que sa vision du cinéma (classique et cérébrale, Hawks et Ford) ne correspondait dorénavant plus aux attentes du (jeune) public. Christine, comme son film suivant (bouleversant Starman), sont des mea culpa : une commande acerbe, puis un film de gentil extra-terrestre (Starman, chef-d’œuvre autre, corrige le nihilisme de The Thing).

Acmé du clash entre John Carpenter et Hollywood : le trop « asiatique » et bizarre Big Trouble in Little China (Les Aventures de Jack Burton). Film parmi les plus cultes au monde, vœu d’amour au cinéma de Tsui Hark et de la Shaw Brothers, Jack Burton, qui annonçait, avec au moins quinze années d’avance, les films Matrix, Tigre et dragon mais aussi le John Woo de Face/Off, fut accueilli, aux States (pas en France, territoire carpenterien), comme « a piece of shit ». Bide absolu pour un très grand film sur lequel nous reviendrons, un jour ou l’autre, afin de lui dédier notre allégeance éternelle. Forever Carpenter.


© Jean Thooris


Le coffre est disponible ici : Carlotta Films – Boutique.