3 octobre 1984 : Amerika / Rapports de classes – Danièle Huillet & Jean-Marie Straub.

Amerika


Hasard de l’année 84 (mais le hasard existe-t-il ?), trois films décrivirent certains espaces américains selon le point de vue d’un européen exilé : Stranger Than Paradise de Jim Jarmusch (les rudiments new-yorkais scrutés avec malice par la cousine hongroise Eva), Paris, Texas de Wim Wenders (la famille yankee observée par le vagabond antonionien) et Amerika / Rapports de classes de Straub-Huillet (le monde du travail vécu par l’émigré Karl Rossmann). Trois œuvres qui dialoguaient également entre elles via des correspondances, disons, familiales : un morceau des Del-Byzanteens, le groupe de Jarmusch, se trouve dans la BO de L’Etat des choses (le précédent Wenders), et la pellicule non utilisée de ce dernier titre permit à Jim de tourner le premier segment de Stranger (« The New World »), de même que les Straub offrirent à Jarmusch du matériel issu d’Amerika afin qu’il puisse insérer dans Stranger de nombreux fondus au noir – Wenders et les Straub sont naturellement remerciés dans les crédits du film.

Trois œuvres qui dialoguaient mais parfois s’opposaient : difficile d’oublier le coup de gueule de Jean-Marie Straub envers Paris, Texas dont il reprochait un « arrangement » avec la réalité au moment de la scène finale du peep-show (Wenders avait inventé ce lieu, ce qui, pour Jean-Marie, consistait à importer un peep-show dans un territoire sociologique où il n’y en a jamais eu, donc à tricher – il s’agit d’ailleurs de la séquence de Paris, Texas ayant le plus mal vieilli). Il faut dire que chez Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, qui sont des maîtres de l’espace, s’imprégner du paysage avant même d’envisager un premier jour de tournage est une nécessité : la mise en scène doit s’adapter au lieu, et non l’inverse – rigueur de ce que Serge Daney nommait l’I.S. pour « Internationale Straubienne ».

Amerika / Rapports de classes est une adaptation de L’Amérique de Kafka (que Fellini souhaitait également porter à l’écran), mais les Straub contournent ici tous les clichés, toutes les idées préconçues face au diktat du « film kafkaïen ». Loin des infinis dédales bureaucratiques vus chez Welles (Le Procès) ou, en mode boursouflé, chez Terry Gilliam (Brazil), Amerika se refuse à montrer Karl Rossmann telle une victime d’un labyrinthe architectural. C’est l’aspect marxiste des Straub : l’humain, de par sa légitimité d’ouvrier, doit être filmé à égalité avec son lieu de travail et son patronat – le Godard de Passion n’est pas bien loin. Le cauchemar kafkaïen, chez les Straub, ne provient donc guère d’un espace aliénant (dans Amerika : banalité d’un ascenseur, d’une terrasse ou d’un couloir où dormir) mais du comment l’employeur s’accapare cet espace et contraint l’employé à se contenter d’une parcelle infime d’un territoire qui ne lui appartiendra jamais – durant les terribles séquences où Karl, alors garçon d’ascenseur, est jugé pour faute grave par sa hiérarchie, le découpage des Straub isole le faux coupable mais cette incarcération visuelle lui permet également d’affirmer son intégrité, de se tenir droit, la tête haute.

Car dans Amerika / Rapports de classes, si l’horizon américain est un huis clos inquisiteur envers Karl, jamais les Straub n’accablent leur personnage. Un Ken Loach aurait transformé cet émigré prolétaire en martyr, en une cause sociologique aux aboutissants forcément manichéens. Pas trop le genre de Danièle et Jean-Marie : chez eux, la mise en scène intègre le « paria » dans l’environnement alentour – elle le réconcilie avec le terroir, le végétal, le vent et l’aquatique. Absence de propos inquisiteur, de « vouloir dire », rien que l’évidence des plans. Et quels plans ! Pris séparément, chacun pourrait s’exposer dans un musée – guère un hasard si les Straub tournèrent en 2004 un fabuleux moyen métrage nommé Une Visite au Louvre, que JLG dut adorer. L’exigence straubienne tient moins aux auteurs qu’ils adaptent (Brecht, Duras, Hölderlin, Vittorini) qu’à la morale d’une mise en scène toujours à bonne distance – l’une des plus belles au monde.

En revoyant Amerika, trente-six ans depuis sa sortie, on reste admiratif devant la modernité du film. Au-delà de son regard sur l’émigration (implicite) et la puissance hypnotique, dévastatrice, d’une réalisation au niveau d’un Dreyer et d’un Murnau, c’est la représentation d’une jeunesse punk qui saute aujourd’hui aux yeux. Karl Rossmann pourrait surgir d’un univers à la Gus Van Sant, de par son statut d’icone éphèbe (l’excellent Christian Heinisch détient un aspect warholien que n’auraient pas désavoué certaines séquences de My Own Private Idaho) et la façon dont la fougue de son adolescence lui permet de ne jamais se soumettre aux diatribes adultes. Et si, pure supposition, Amerika / Rapports de classes incarnait un film que les Straub souhaitaient consacré à la jeunesse des années 80 (tous pays confondus) ? Leur propre Nuits de la pleine lune (en salle deux mois avant Amerika, il n’y a pas de hasard) ?


© Jean Thooris


Post-scriptum straubien

Pour les admirateurs de Danièle et Jean-Marie, et manière également de pénétrer dans les coulisses d’Amerika / Rapports de classes, il existe deux excellents documentaires. Le premier, Travail sur Rapports de classes, filmé par Harun Farocki, est d’autant plus précieux que l’on y voit les Straub en pleine répétition avec les acteurs, puis en plein tournage. L’occasion rare d’apprécier la répartition des rôles entre Danièle et Jean-Marie au moment des prises vues, et une grande leçon de cinéma tant Jean-Marie se montre hyper méticuleux dans la diction des phrases et l’emplacement des acteurs – discrète mais essentielle, Danièle surveille l’intendance technique. Le second documentaire, par Manfred Blank, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub et leur film Rapports de classes, est une longue et passionnante interview du couple, à domicile, entre colères et humilités, consanguinités avec Godard et refus de se considérer tels des cinéastes en exil.