Jean-Louis Bergère – Ce qui demeure.


Cher Jean-Louis,

Tu le sais, il m’a fallu du temps, beaucoup de temps pour arriver jusqu’ici…

De chemins de traverse en semaines confinées, de Durness au causse Mejean en passant par Vienne, de détours en pauses, j’ai trainé, hésité, procrastiné, j’ai échangé quelques mots avec Django, John et Leonard. J’ai même longtemps refusé l’obstacle, trop haut, pas assez d’énergie, pas assez d’élan. Parfois on ne trouve tout simplement pas les mots pour dire ce qui nous touche…

Et pourtant, tu le sais aussi, tout ce qui reste à la sortie de chaque écoute de ton disque est d’une beauté complice et apaisante. D’autres l’ont déjà si bien écrit que cette lettre paraitra superflue, un coup de fil aurait surement suffit. Mais je crois qu’il faut aussi savoir partager l’émotion quand elle est belle, même si les mots trébuchent.

Dans un monde où les vociférations des anti-tout peinent à couvrir les bêlements pavloviens du troupeau en route pour l’abattoir, ta poésie sans ostentation, sans emphase, ton chant bienveillant, ta mélancolie contemplative, ta voix familière sont autant de raisons d’espérer et de croire que tout ne va pas si mal. Que la poésie est là, à portée de main.

Tu n’as pas choisi la facilité : chanteur, musicien, poète, acoustique, rock, … compliqué au pays de Ferré et consorts. Pour quelques réussites combien de vaines tentatives frôlant le ridicule. Mais je crois que tu n’as pas choisi en fait, tout cela s’est imposé à toi : c’est probablement la raison de l’évidence de tes chansons.

Tel un randonneur hors du temps tu sillonnes tes sentiers intimes, tu frayes ton chemin à travers les ronces et les écorces alanguies, prenant le temps qu’il faut. Ne ménageant ni tes efforts ni ta générosité, porté par un souffle qui semble à la fois fort et doux, tu traces ta route sans te soucier de la rumeur extérieure, tu construis peu à peu ton œuvre, n’écoutant que cette voix qui te dit que la destination importe moins que ces paysages que tu traverses, toutes ces terres que tu habites l’espace d’un instant ou pour quelques mois.

Alors oui cher Jean-Louis, j’espère que cette lettre est inutile, j’espère sincèrement que les âmes curieuses de beauté auront déjà trouvé la route qui mène jusqu’à toi. Mais il fallait néanmoins que je te le dise.

Ce qui demeure ?

Des images surgies d’un passé que l’on croyait inatteignable, des odeurs pastelles de l’enfance, des frissons enfouis sous la peau, des couchers de soleil sur l’infini plateau, des aubes murmurées sur une ville endormie, les courbes d’un corps parcouru mille fois et toujours désirable, l’écho lointain des chahuts familiaux, les ombres de ces pères évanouis trop tôt.

Ce qui demeure ?

La vie en somme. Inouïe.

Amitiés,

M.


© Matthieu Dufour