Marc Desse – Marc Desse.


Certains artistes semblent répéter le même geste musical toute leur vie, creusant leur sillon avec obstination, méthode et parfois talent, tournant autour des mêmes obsessions mélodiques, jamais très loin de leur base. Pour d’autres en revanche, ne rien changer est inconcevable. Alors ils partent à l’aventure, empruntent des chemins de traverse à la recherche d’une nouvelle grammaire sonore pour continuer à parler de leurs blessures et de leurs espoirs, une autre bande son pour leurs vies errantes. Marc Desse a choisi son camp, c’est celui des chercheurs. J’avais gardé le souvenir d’un garçon charismatique, fier dans blouson de cuir noir et abrité derrière ses lunettes de soleil, un soir à L’Olympic Café. C’était probablement à l’époque de Nuit Noire, son premier album. Au milieu d’une nouvelle génération d’artistes dopés aux synthés et aux guitares 80’s (Lescop, Aline, …), Marc Desse et sa poésie sombre partaient main dans la main sur les traces de Daniel Darc et de quelques autres mythes.

Débarrassé de ses oripeaux, le voilà de retour au coeur de l’été avec un magnifique album qui porte simplement son nom. Le changement d’ambiance entre les deux pochettes est révélateur. Passant de l’obscurité à la lumière du jour, on retrouve le chanteur dans un Photomaton, comme s’il avait décidé de réaliser de nouvelles photos d’identité. Car s’il ne renonce pas à ses amours de jeunesse et à ses influences (les échos de guitares new wave sur Les Étoiles par exemple), c’est pour mieux venir défier (tuer ?) le père sur son terrain de jeu dans un Paris je t’aime implacable et intense, où répondant au M.E.R.D.E de Taxi Girl, Marc Desse balance un « Paris je t’aime en lettres capitales ».

Plus ouvert, plus ample, plus varié, plus lumineux, ce nouvel album (principalement composé avec Gaël Étienne), promène sa grâce fragile sur un fil de soi suspendu entre la limpidité d’une pop immédiate et la mélancolie entêtante d’une synth-pop de fin de soirée. La voix est toujours là, bien en avant, racontant les mille et une variations de l’amour. Il est beaucoup question d’amour ici (On s’aime, Je t’adore, Geste sentimental). Cet amour qui selon Gustavo Adolfo Bécquer « est un mystère » car « tout en lui est illogique, tout en lui est vague et absurde« . Les chansons de Marc Desse parlent d’amours passionnées, fantasmées, écourtées, éventuelles, jamais vécues, mort-nées. « Voulez-vous que nous gardions un doux souvenir de cet amour ? Eh bien, aimons-nous beaucoup aujourd’hui et demain, disons au revoir ! » écrivait encore le romantique espagnol. Tout indique que Marc Desse lui donne raison dans des morceaux portés par une écriture fine, précise, affirmée qui oscille entre espoirs ténus et lucidité nocturne. Si le ton peut parfois tutoyer l’ironie, l’auteur arrive surtout à capturer avec talent tous ces moments et ces éclairs fugaces qui échappent au commun des mortels, toutes ces bouffées de bonheur éphémères qui nous étreignent mais sur lesquels nous n’arrivons à mettre des mots (« Où est le temps, où est-il passé, tu n’vois donc pas qu’il est à tes pieds, ne t’en fait pas, il en fait que passer… »).

En s’affranchissant un peu plus de son passé sans le renier, en ouvrant son spectre, Marc Desse rejoint le clan des francs-tireurs de la pop hexagonale qui tracent leur route sans trop se soucier de la hype et signe un superbe album intemporel. Le disque d’un artiste libre, libéré, qui n’oublie pas d’où il vient mais tient à avancer. Un disque vraiment émouvant où brillent de vraies pépites comme Je ne pars pas sans amour, Les Étoiles, Marion s’endort ou le somptueux Éventuels qui clôture en beauté le disque.

Indéniablement l’une des très belles surprises de l’année en ce qui me concerne.


© Matthieu Dufour