(long slow) goodbye Mr Libaux…


Lorsqu’un artiste meurt, nous assistons généralement à une merveilleuse litanie d’hommages consensuels, remplis de bon sentiments, comme si la mort lui conférait une nouvelle personnalité, une universalité capable de réconcilier les pires ennemis et de mettre tout le monde d’accord. Alors que nous le savons, femmes et hommes ne sont pas parfaits, et artistes encore moins. Naturellement tout à leur oeuvre, ils peuvent être intrinsèquement égocentriques, intéressés, tordus et ingrats. Mais cette unanimité, qui a souvent tendance à m’exaspérer, est parfois sincère et juste. Car certains artistes transcendent les clivages et les clichés par leur humanité, leur évidence et leur solarité contagieuse.

Artiste, Olivier Libaux l’était jusqu’au plus profond de son être. Guitariste virtuose, compositeur talentueux, il a marqué de son empreinte la pop française que ce soit avec Les Objets et son complice Jérôme Rousseaux, ses singuliers projets collaboratifs (L’Héroïne au bain, Imbécile) ou encore ses multiples collaborations (l’immense Aveugle et Sourd avec Dominique Dalcan ou plus récemment, le projet d’Emmanuel Tellier autour d’Everett Ruess). Mais il a aussi rayonné bien au-delà des frontières parfois étriquées de la pop hexagonale. Imaginait-il en créant Nouvelle Vague avec Marc Collin que ces reprises de tubes new wave façon bossa l’emmèneraient jouer au bout du monde devant des foules en feu ? Probablement pas. Et pourtant, il a fait (re)découvrir des morceaux parfois évaporés dans les limbes de l’oubli à de nouvelles générations pour leur plus grand bonheur, et incité leurs ainés à se repencher sur cette période bénie. Qui a entendu le premier disque de Nouvelle Vague n’a certainement plus jamais écouté Tuxedomoon de la même façon… Si le récent confinement l’avait fortement marqué, l’empêchant entre autres d’aller prêcher la bonne musique aux quatre coins de la planète, la reprise des tournées ouvrait enfin une nouvelle séquence, promesse de liesse et de plaisir, de partage et de rencontres.

Car avant d’être un artiste, Olivier Libaux était un amoureux de la musique, aux goûts éclectiques et à la ferveur communicative. Qui en 2021 était encore capable de s’enthousiasmer pour un nouvel album des Chills ? Olivier. Qui pouvait aller dénicher l’album de Boyarin et s’employer à le faire connaitre au plus grand nombre ? Olivier. Qui pouvait s’enflammer pour une version intense d’une chanson d’un groupe discret comme Geysir ? Olivier. Qui likait compulsivement les clips de Kid Francescoli que je postais avec obstination ? Olivier. Car s’il était parfois dépité chaque vendredi de sorties par la victoire évidente de la quantité sur la qualité, il était aussi souvent capable d’enthousiasme et de coups de coeur sincères et communicatifs. Tellement précieux.

Tout cela contribue évidemment à l’énorme peine causée par sa disparition et partagée par tous ceux qui l’avaient approché de près ou de loin, et probablement par tous ceux qui étaient simplement entré en communion avec lui par l’intermédiaire d’une de ses chansons. Mais si la tristesse est aussi intense, le choc aussi brutal, l’acceptation de la réalité de son décès aussi difficile, c’est surtout parce que c’était un type bien. Au sens propre. À l’ancienne. Bienveillant, sain, généreux, fidèle, empathique, fiable, drôle. Un mec bien, oui.

Alors quand j’écoute mon coeur brisé pleurer, quand je réalise le vide qu’il va laisser chez moi alors que nous n’étions finalement unis « que » par la passion de la bonne chanson, une estime réciproque et un ami commun, quand je me rends compte que je ne trouverai plus dans ma messagerie Instagram ses emojis collés sur mes posts, préludes à quelques échanges enflammés sur une chanson du moment ou la pochette d’un vieux Police, je ne peux même pas imaginer le gouffre abyssal dans lequel ses intimes, ses proches, ses partenaires en musique vont devoir jeter leur chagrin…

Merci encore Olivier (et Jérôme) pour La Normalité, album plus qu’essentiel à mes yeux, merci infiniment pour cette sublime chanson avec Gabrielle L., merci Olivier (et Charlotte Savary) pour ce Long Slow Goodbye frissonnant, merci Olivier pour ton talent, ton humilité, ta gentillesse, ton soutien et tes encouragements. Merci. Merci.

Goodbye Mr Libaux.


Matthieu Dufour

Coeur brisé