Lisa Balavoine – Ceux qui s’aiment se laissent partir.


Des tortues mortes. Des torts partagés. Des tortues vivantes. Des fantômes de tortues. Des coups tordus. Des coups tout court. Des coups de gueule. Des coups de coeurs. Des corps serrés. Des coeurs enserrés. Des chansons d’amour. Des amours éparses. Des souvenirs qui dansent. Des danses à en perdre le souffle. Des amants de passages. Des amantes dépassées. Des nuits au chaud. Des coups de froid. Des orages. Des horreurs. Des orées lumineuses. Des trouées de bonheur. Des « je t’aime moi non plus ». Des « tu ne m’aimes plus ». Des « je n’ai jamais aimé que toi ». Des « tout est de ta faute ». Des « tout ce que je fais je le fais pour toi ». Des citations, des détails. Des cicatrices et des entailles. Des plaies béantes. Des bagages trop lourds. Des vacances. Des mers froides. Une mère morte. Une fille a-mère. Des rêves de jeune fille. Des filles perdues. Des enfants gâchés. Des ellipses. Des éclipses. Des paradis perdus. Des objets retrouvés. Des parents qui ne devraient pas faire ça. Des enfants qui ne devraient pas vivre ça. Des contes de fée affaissés. Des faits d’hiver. Des contes de printemps. Des règlements de comptes. Des bras froissés. Des draps lassés. Du sparadrap. Des espoirs drachés. Des clopes et des clopes. Encore des clopes. Des amours nyctalopes. Des ivresses partagées. Des ivresses solitaires. Des lignes alignées. Des lignées héritées. Des envies erratiques. Des ratures. Des disques. Des disques rayés. Des déménagements. Des emménagements. Des aménagements avec la vie. Des vivants déjà un peu morts. Des morts bien vivants. Pas disparus à jamais. Plutôt jamais vraiment disparus. L’amour et la violence. La violence. L’amour.

Avec son nouveau livre, Lisa Balavoine, ausculte la relation qui l’unit à sa mère décédée et à sa propre fille. Trois générations de femmes confrontées à la réalité des amours déchues et des espoirs enfouis. Peut-on échapper aux faits qui semblent s’imposer ? À ces choses qui se transmettent de mère en fille depuis des siècles ? Est-on condamné à revivre sans cesse la même histoire ? Vit-on vraiment sa vie ou ne fait-on que poursuivre ou reproduire celle de ses aïeuls ? Faut-il nécessairement couper le cordon quand on devient soi-même mère ? Se penchant sur ces questions universelles, Lisa Balavoine nous invite à la suivre dans un récit fragmentaire intime très émouvant. Elle remonte le fil de sa vie avec beaucoup de justesse et juste ce qu’il faut de pudeur et de franchise. Depuis ses quatre ans et la fuite avec sa mère du domicile conjugal jusqu’à la mort de cette mère, symbole malgré elle d’une monoparentalité croissante. Devenue mère à son tour, elle opère une relecture pleine de tendresse mais sans complaisance de sa relation avec cette femme à la forte et fragile. Libre et dépendante. Essayant de remonter le chemin de ses souvenirs, de boucher les trous, de revoir certains épisodes sous un autre jour. En évitant de juger. En tentant de comprendre. Avec un véritable sens du rythme, du mot juste, sans jamais essayer d’en rajouter. Et cette faculté à empiler des souvenirs, des objets, des images, des pensées avant d’interrompre ces accumulations évocatrices pour mieux resserrer le lien qui nous attache à ces femmes et nous renvoie inévitablement à nos propres tourments familiaux. Parce que chez nous aussi, ceux qui sèment doivent un jour ou l’autre laisser partir ceux qu’ils aiment.


© Matthieu Dufour