J’avais jadis une belle patrie – Lotte H. Eisner (Marest éditeur).   



    En deuxième partie de la traduction française de l’autobiographie de Lotte H. Eisner, Martje Grohmann, qui a recueilli les souvenirs ici présents, demande à la « Eisnerin » (surnom donné par Werner Herzog) pourquoi souhaitait-elle écrire ses mémoires, en précisant « qu’on lit les Mémoires de Buñuel parce que c’est un grand réalisateur, mais les mémoires d’une historienne du cinéma ? ».  Ce à quoi Lotte Eisner répond par un coup franc : « Je suis en quelque sorte le témoin principal de notre histoire culturelle. Ma vie privée, à laquelle je n’ai jamais accordée une grande importance, a croisé en permanence la vie de ceux qui ont révolutionné et marqué notre vie intellectuelle (…) C’était mon destin de découvrir des gens comme Bret Brecht, Peter Lorre, Satyajit Ray, Shadi Abdessalam et Henri Langlois (…) J’ai considéré que c’était la mission de ma vie, et non de me marier et d’élever des enfants ». Elle qui se prédestinait à l’archéologie, et devint la première femme critique de cinéma en Allemagne, aura effectivement connu, de par son amour dévoreur pour l’Art, outre les noms susmentionnés, la plupart des grands personnages ayant eu la chance d’exercer leurs métiers dans l’utopie et les possibilités des années 20 et 30 : Louise Brooks, Pabst, Lang bien sûr, mais aussi Von Stroheim ou Eisenstein… De ces maîtres, la Eisner en brosse des témoignages dont l’ardeur et le positivisme (peut-être nécessaires, avec le recul) contrastent avec la barbarie s’apprêtant à surgir via la dangereuse montée du national-socialisme. Comme si les mots, le devoir de mémoire, se devaient d’insister sur l’apothéose créative d’alors, pour mieux constater les dégâts de la Seconde Guerre sur toute une identité nationale.

    Le titre, J’avais jadis une belle patrie, résonne ainsi en premier lieu tel le constat amer d’un foisonnement artistique détruit, interdit puis nié. C’est, dans l’Allemagne en crise du début des années 30, les pactes diaboliques, la fuite et la survie, adhérer ou non au Mal absolu. Et donc une cassure, un soudain vide artistique que ne pouvait décemment combler les trahisons de Leni Riefenstahl (dont les films sont des navets, d’après Lotte – ce qui est d’ailleurs vrai).  Mais Lotte H. Eisner est également juive. Sa tête, pour les nombreuses attaques qu’elle rédigea au Film-Kurier contre le parti nazi, « allait rouler ». Exil à Paris (le 30 mars 1933 – « ces frontières sont encore ouvertes aujourd’hui, ces m’sieurs dames juifs ne s’ront pas inquiétés » dixit une sentinelle SA à Wilmersdorf). « J’avais jadis une belle patrie », un aveu en forme d’adieu contraint au pays, de rupture familiale inquiétante, de brisure politique conduisant à ne plus pouvoir consacrer l’existence au cinéma.

    Guère un hasard si, alors qu’elle rencontre un jeune Henri Langlois alors obnubilé par sa quête d’un musée du cinéma, et qu’il lui propose de collaborer ensemble dans la préservation du patrimoine, Lotte H. Eisner en profita pour renouer avec ses années d’archéologie : autant visiter les grottes et en analyser leurs vestiges lui semblaient finalement un brin frustrants, autant combattre l’Histoire, retrouver les bobines honnies par le Troisième Reich, devenir une sorte d’Indiana Jones du Septième Art (sans chercher le profit, pour la mémoire et toujours contre les censeurs et les dictateurs), paraissaient lier chez elle dévotion artistique et cicatrice nationale, cinéma et cautérisation. À l’écrit, on pense aux Nuit et Brouillard de Resnais et Liberté, la nuit de Garrel, autres récits cherchant à évoquer les crimes de l’Histoire en invoquant le cinéma – avec une présence godardienne qui, à juste titre, viendra ici hanter le mot de la fin.


© Jean Thooris


C’est chez les excellents Marest Éditeur