Less Than 000 (texte intégral).

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Interprétation fictionnelle et personnelle de chacun des 17 titres qui composent l’album « 000 »

Si vous voulez lire la chronique « normale » c’est ici : More Than 000.


 

0 – Quelque part sur terre, entre 2050 et 3000, dans une de ces mégalopoles qui ne portent plus de nom depuis la grande révolution des années 30, mais un numéro, une mégalopole grouillante et sale mais pas si différente des Paris, New-York, Berlin ou Gotham d’avant. D’ailleurs, le monde n’est pas si différent quoiqu’on en dise, nous l’avons juste laissé dériver, décliner, s’enfoncer. Avachis, repus, confis, nous avons regardé passer la lente agonie d’un système à bout de souffle. Quelques hommes costumés et invisibles gouvernent toujours une planète placée sous respiration artificielle, aidés par quelques machines, quelques ordinateurs super puissants ; ces hommes écrivent nos vies, nos morts, nos envies, nos jouissances. Au fur et à mesure que le siècle avançait nous nous sommes vus toujours plus connectés, entre nous, aux machines, à la police, aux bâtiments, aux voitures, à ces gigantesques bases de données. Les services de renseignements ont été remplacés par des « data specialists » grassement payés pour donner à cette poignée d’hommes la matière pour nous guider tout au long de ces vies de plus en plus longues, de plus en plus linéaires. Ils savent tout de nous, tout le temps, où nous sommes, qui nous voyons, ce que nous faisons. Ils surveillent nos nuits, analysent nos rêves, nos sentiments, nous ne sommes plus autorisés à débrancher. Si les machines perdent notre trace pendant plus de quinze minutes, elles déclenchent les recherches, ils lâchent les chiens. Mais sinon tout va bien, chacun accomplit sa tâche pour le bien commun, reçoit en échange considération, gratification et distraction à la hauteur de cette tâche : panem et circenses. Seule la nature de la distraction a été subtilement modifiée. La musique par exemple a été répertoriée, catégorisée, scindée en deux catégories : la musique officielle et la musique interdite. De toute façon, la plupart d’entre nous s’est toujours contentée de ce qu’on lui donnait. Des lecteurs MP12 nous ont même été offerts, ainsi qu’un accès gratuit et permanent à l’intégralité des œuvres officielles en streaming. C’est plus simple ainsi. Alors non vraiment, tout va bien. D’ailleurs plus personne ne se plaint. Pourtant, quelque part, dans cette mégalopole maintenant appelée 000, il y a des gens qui ne suivent toujours pas les nouvelles règles.

1 – Ainsi, il y a ce dealer qui parcourt la ville dans sa voiture bleu nuit, il a le visage émacié, il ne doit pas beaucoup dormir, une barbe de trois jours, un costume pourtant impeccable, il file dans la nuit bleutée de 000 à la rencontre d’un client. Sa vie est en danger. Si la cocaïne, l’ecstasy, le shit et autres merdes sont maintenant en vente libre dans des magasins d’état, sa drogue à lui est totalement interdite. Subversive. Puissante. Perverse. Il vend en effet à quelques esprits encore libres des doses de déconnexion, cinq minutes, pas une seconde de plus, cinq minutes dans un endroit perdu, une planque en ville, ou en banlieue, une pièce stérile, imperméable aux réseaux, aux ondes, quelques brefs instants de solitude retrouvée, cinq petites minutes, pas une de plus, pour écouter un morceau de cette musique interdite. Les flics et la mort filent cet homme qui file dans sa voiture bleu nuit dans la nuit bleutée de 000 à la rencontre de son client. Dans l’air, des cendres s’éparpillent et viennent caresser son pare-brise teinté dans un ballet éclairé par les néons tristes de la cité lugubre.

2 – Alors, il parcourt la ville ce dealer, les grandes avenues de 000 et ses ruelles déglinguées, écarte les cendres qui planent dans l’air vicié, le trafic est dense, les bidonvilles défilent sans interruption, un paysage urbain de guérilla et d’échec, de haine de l’autre, de soi, des pneus et des boutiques en feux, des émeutes sporadiques, des bandes de migrants errant sans but, des enfants nus sur des tas de déchets toxiques, des fumées persistantes, des flics qui arrêtent des gens, des balles qui sifflent. La routine nocturne de 000. Le voilà qui traverse la foule dansante d’une boite électrisée à la rencontre de son client, se méfier de tout le monde, tout le temps, regarder derrière, sur les côtés, se méfier de cette fille sexy qui le fixe avec trop d’insistance, de ce barman trop poli qui lui tend un verre de vin, ne pas s’éterniser, repérer son client, l’embarquer, éviter les intrus, et l’emmener loin d’ici. Malgré son système de protection, malgré ces précautions, ne jamais baisser la garde.

3 – Alors, il file ce dealer dans la nuit bleutée de 000, dans sa voiture bleu nuit, malgré l’habitude, les centaines, les milliers de deals passés, il ne peut s’empêcher de penser au pire, il emmène son client les yeux bandés vers la planque vérifiée quelques heures auparavant, il traverse des banlieues en flamme, passe des terrains vagues éventrés, des montagnes de déchets organiques, le long d’un front de mer irradié, ne se fier à personne, un œil sur le rétro, un autre sur système de détection, repérer les bagnoles banalisées de la Section des Unités Culturelles et Educatives qui traquent les marginaux comme lui, la section d’élite du Ministère des Affaires Communautaires composée de flics véreux, sauvages, sans pitié. Il a beau avoir mis au point ce système qui lui permet d’apparaître connecté sur les écrans des autorités quand il ne l’est pas, il sait qu’il doit rester vigilant. Un seul faux-pas et c’est la fin.

4 – Alors, arrivé à proximité de cet ancien bunker, à l’extrémité désaffectée de la banlieue sud, il guide son client dans le bâtiment couvert de graffitis préhistoriques, du temps où l’on tolérait encore cela dans les rues (cela avait même un nom : « street art ») jusqu’à la cabine étanche. Après avoir encaissé la somme convenue, il lui colle un casque sur les oreilles : des sonorités arabisantes s’en échappent, une musique composée spécialement pour ce client exigeant et fortuné, un truc à vous faire couper la tête et les couilles, musique interdite parmi les interdites, sale et blasphématoire, sang impur, ne pas se faire choper, une dynamo bricolée alimente l’appareil de musique illégal, soudain un bip, puis deux, les capteurs, l’alarme silencieuse, les flics sont en approche, se tirer vite fait, le client veut rester, tant pis pour lui, musique mortelle. Partir, courir, fuir. Maintenant. Maintenant. Sans lui. Tant pis. Maintenant. S’extirper. Se tirer.

5 – Alors, s’engage une course poursuite dans ce labyrinthe de béton plongé dans le noir, compter ses pas, mentaliser le chemin, le souterrain caché, accéder à l’ancienne usine de l’autre côté de la rue, monter à l’étage, ne pas glisser sur les coursives métalliques, éviter les balles, les décharges, les rafales, sortir, courir ou mourir, il connaît cet endroit comme sa poche il a tout repéré, les issues, les différents chemins possibles, ils ne l’auront pas, pas cette fois, pas encore, l’adrénaline, les choses deviennent sauvages, des cris, des coups, des bruits de frottement, des chiens métalliques qui aboient, et puis de l’extérieur, une voix forte qui ordonne à l’homme d’arrêter, de se rendre, de cesser cette fuite ridicule, les pales de l’hélico des commandos d’élite, au son d’une musique officielle, le gratin des salopards à sa poursuite, trop d’honneur, ils ne l’auront pas, pas cette fois. Pas encore. Au fond, il est beaucoup plus sauvage qu’eux.

6 – Alors, une fois encore il s’échappe, sauvé le dealer, l’issue secrète, indétectable, sauvé, dans sa voiture à bout de souffle, sauvé, penser à vérifier que son brouilleur n’a pas été abimé dans la fuite, par une balle perdue ou un arc électrique, se reprendre, s’apaiser, faire redescendre le pouls, mais ne pas trainer, repartir, sauvé, la voiture bleu nuit file dans la nuit bleutée de 000, sauvé, le long de la mer grise et sale, les pensées défilent, sa vie, sa musique, continuer, écrire, composer, dealer, sauvé, mais pourquoi faire si on ne peut l’écouter qu’au prix de sacrifices et de dangers mortels, aligner les accords, continuer, composer, tant pis, sauvé, la demande toujours plus grande pour ces morceaux de musique interdite. Alors poursuivre, sauvé, comme un soutier, la nuit, dans l’ombre, il compose, il compose. Tant pis s’il doit y laisser sa peau. Sauvé.

7 – Alors, le voilà dans un bar de nuit, à moitié parti, ce dealer sauvé, mais à moitié défait, une fille danse comme un derviche tourneur sur la piste au son d’une musique officielle, la fille est belle, la musique horrible, la fille le regarde avec insistance, il est si fatigué par sa course poursuite qu’il se sent prêt à baisser la garde, juste une fois, il enfile les verres, il enfile les verres, il enfile les verres, il l’a échappé belle, sauvé, il a besoin de tendresse, depuis combien de temps n’a-t-il pas serré une femme dans ses bras, probablement depuis la mort soit disant accidentelle de sa femme et de ses deux enfants dans cette voiture mystérieusement retrouvée brûlée en bordure de mer. Elle aimait tellement sa musique. Ils étaient tellement fiers de leur père. Se laisser aller. Une fois. Une fois seulement. Lâcher prise. Se laisser aller. Allez. Allez.

8 – Alors, c’est le bruit lointain d’une cloche qui le réveille, ou peut-être est-ce dans son crâne, dans son cerveau rongé, tout est tellement embrouillé, au loin dans sa tête une musique interdite, lente et caverneuse, des stalactites électro suintent sur un vinyle rayé, brumes vaporeuses, pincements oculaires, il ne se souvient plus de rien, il a oublié la fille, le client probablement mort, les flics, les chiens, la poursuite, amnésie, draps froissés, seul, un bout de bras, le sien, son corps inerte, un encéphalogramme calme et régulier, le sang quelques traces éparses, l’étau sur le crâne, la musique qui faiblit, l’amnésie, la pluie dehors réveille quelques images, quelques sons, des flashs, quel jour, aller au bureau, non pas aujourd’hui, composer alors, remettre le brouilleur en place, descendre à la cave, à la mine et composer.

9 – Alors, il faut se remettre, au propre, au figuré, s’en remettre, à qui, Dieu il n’y a jamais cru, supercherie, il n’a jamais eu de maître, s’en remettre à lui-même, à sa musique, à sa voix intérieure, celle qui célèbre le soleil qui brille, doré, prendre une douche, enfiler un costume propre, brancher l’appareil, vérifier le système de protection, vérifier qu’il fonctionne, vérifier s’il y a des livraisons à effectuer, vérifier les alentours, vérifier que personne n’a pénétré son garage, sa voiture, vérifier, encore, toujours, vérifier relever les boîtes à lettre dans la ville, technique héritée d’ancêtres, résistants d’un autre genre, d’une autre époque, composer, dealer, composer encore et toujours. S’en remettre à la musique et au soleil doré qui pour une fois brille au-dessus de 000, prélude à une saison probablement violente et sombre.

10 – Alors, oui parfois la routine l’assomme, ou le rassure, cela dépend, les jours passent, les nuits passent, il ne dort plus depuis déjà longtemps, peu importe, ils ont conçu de nouvelles vitamines, il peut tenir des semaines, sans dormir, continuer à produire sa musique au rythme d’un artisan stakhanoviste, à supporter sa vie, les autres, la médiocrité, la lâcheté permanente, l’amour de la haine, mais même quand il ne prend pas ses pilules il ne dort pas, il ne dort plus jamais vraiment, au début il restait là, sur le dos, les bras ankylosés sous son crâne pesant, les yeux rivés au plafond, fixes, pensant à elle, à eux, les flammes encore vives, la carcasse de la voiture, il attendait, mais évidemment, avec de telles images en tête le sommeil ne venait jamais, alors il se relevait, et composait, écrivait, composait, écrivait.

11 – Alors, bien sûr tout n’était pas toujours aussi sombre, parfois des vraies bouffées de bonheur, comme ce jour où il était sur un nouveau morceau destiné à son client probablement mort, cette musique interdite, interdite parmi les interdites, alors remontaient en vrac des souvenirs de voyages, Grenade, joyau rouge et ocre, l’Afrique, les gens, les rencontres, des terres de tolérance et de rire, finir ce morceau peu importe si son client est mort, mettre un peu moins d’électricité, de dureté, de noirceur, ajouter des sons d’avant, chauds, qui rapprochent, qui réjouissent, c’est bientôt terminé, coupé des autres régions du monde, les gens, les sons ne passent plus, et lui qui essaye de maintenir tout cela dans sa mémoire vive, il se demande souvent s’ils sont nombreux comme lui, il doit bien y en avoir d’autres. Alors il se sent moins seul, quelque part, à quelques blocs d’ici ou de l’autre côté de la ville, un homme, une femme, peut-être en groupe, des gens composent aussi des musiques interdites. Alors il sourit le dealer.

12 – Alors, bien sur, pour donner le change il a son emploi officiel, son travail, son taf, son poste, du genre alimentaire, un statut social, une existence, une vie officielle, une façade, documentaliste à l’Agence Musicale d’Etat, l’organisme officiel qui donne les accréditation, donc les gens qui disent qui et quoi doit passer sur les chaines de télé, les stations de radio, ce qui doit devenir un disque ou un concert, les vidéos qui peuvent être mises en ligne, ceux quoi font le tri, jettent les sons interdits, un boulot comme une ironie, terminé l’ironie, pas officiel, une belle couverture en fait ce job, un peu comme une infiltration, peu probable que cela tienne longtemps. Supporter toute cette mélasse, cette hypocrisie. Peu probable que cela tienne.

13 – Alors, bien sûr, parfois c’est usant, cette double vie, jongler, tous les infiltrés connaissent ça, la tentation du vide, rebasculer dans sa vie de dealer, brouiller les pistes, devenir invisible, changer de costumes, retrouver ses réflexes paranoïaques, mentir, faire semblant, ne pas se trahir, jongler, se souvenir, malgré les cachets, la boisson, les insomnies, se rappeler, se souvenir, où il est, avec qui, quelle heure, rester en éveil, jongler, ne pas se trahir, jouer la comédie c’est épuisant, mais c’est une question de survie, un souffle glacé sur la nuque, les distorsions sonores qui envahissent régulièrement son cerveau l’inquiètent, comme s’il était rongé de l’intérieur, comme si une bête était entrée, avait fait son nid et tentait maintenant de l’en éjecter.

14 – Alors, toujours penser à prendre ses médicaments, aller au dispensaire, à la Caisse des Affaires Médicales, chercher sa dose, l’avaler, vomir, en reprendre, s’effondrer, comater, rêver d’un envol, d’une noyade, d’apesanteur, le casque sur les oreilles, quelques boucles électro, des beats apaisants, des percussions toniques, s’allonger un instant encore, avant de reprendre le cours d’une vie comme électrocutée en permanence, une vie qui ne vaut plus grand chose depuis qu’ils sont partis, elle, eux, dans ce soi disant accident, une vie en sursis, en pointillé, un krach à la bourse des vies réussies ou tout simplement banales, une vie qui file, sans filet, une vie de somnambule, une vie quand même, malgré tout, une vie qui vaut moins que zéro zéro zéro.

15 – Alors, toujours se réveiller, machinalement refaire les gestes du matin, émerger, caféine en comprimé, adrénaline en tube, oxygène en spray, remettre la machine en marche, courir, filer dans la vile, en voiture, filer dans le jour plombé, la sensation de perdre la tête, sortir pour ne pas devenir fou, croiser ces gens, au bureau, dans la rue sans vraiment les distinguer, filer dans sa voiture à fond au bord de mer, inspirer l’air vicié, tourner, rouler, rouler jusqu’à perdre raison, s’emballer un peu et puis se calmer, rouler, rouler, revenir au bureau, faire son taf, sortir, rentrer, sortir, rentrer, éviter les morsures de l’air électrique, éviter les piqures de la ville, filer, filer, livrer, dealer, se méfier, repartir, filer, déjouer les filatures, filer, rouler, rouler et encore rouler. En boucle. En boucle. En boucle.

16 – Alors, parfois, bien sûr, la fatigue l’assaille, comment pourrait-il en être autrement, son corps supplie, se contorsionne, résiste, plie, sa chair frissonne, malgré les vitamines, malgré les nerfs, des frissons qui s’étendent le long de sa colonne vertébrale, maux de tête, les bourdonnements qui reprennent, il entend ces voix, ces chœurs dans sa tête, c’est à la fois beau et terrifiant ces gens qui chantent, le bruit de ces pas martelés, des armées de policiers à ses trousses, l’électricité dans les tempes, sa voix à elle, à lui, les chiens qui aboient, grondement métallique, les chœurs des damnés enchainés à la ville, les secousses, les décharges, le bruit des bottes qui défilent et assomment le bitume à intervalle régulier, comme les coups de feu d’un peloton d’exécution. Tambour battant.

17 – Alors, parfois, bien sûr, il est perdu, largué, il sent qu’il doit continuer quitte à y laisser sa peau, son âme, la musique finira bien par l’emporter, même sans lui, il sait qu’ils le cernent, il le sent, ils sont de plus en plus près, il trouvera une solution, de toute façon, depuis qu’ils sont partis, elle et eux, depuis ce jour, quelque chose s’est figé, il se sait en sursis, c’est sa façon à lui de résister, ou de se tuer, une roulette russe grandeur nature, un jour ils le choperont c’est inévitable, trop de risques, trop de clients, trop de deals, trop de lieux, trop de planques, il faudrait qu’il trouve une idée, laisser une trace, essaimer ses morceaux de par la ville, pirater les systèmes de diffusion des messages publics l’espace d’un instant, envahir, assourdir 000 de sa musique, espérer que quelqu’un prenne le relais, continuer quoi qu’il en soit, continuer, il ne sait faire que ça. Se perdre. Et continuer. À se perdre.

© Matthieu Dufour

 

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