Chronique – Brou de noix – 000.

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Je ne suis pas cinéaste, ni scénariste, ni romancier. Si c’était le cas je me pencherais rapidement et sérieusement sur le cas Brou de Noix et ce formidable 000 tendu, tenu, écrit et réalisé de main de maitre par Fred Debief. Depuis le graphisme (cette noix, cette ombre, ce cerveau coupé en deux ou rongé par un mal sournois) jusqu’à la dernière note, ce disque constitue en effet une matière première formidable pour qui veut raconter une histoire, la mettre en scène, en image, l’incarner, pour qui veut exprimer sa colère, narrer la noirceur d’un monde ou d’une relation qui se délite, d’une société de consommation en phase terminale, la fuite en avant, les petites lâchetés, l’abrutissement des masses, les vies robotisées, la montée en puissance des machines, l’impasse des certitudes et des anathèmes, mais aussi l’espoir, la résistance, le jeu, cette petite flamme parfois au fond de nous, le bonheur des échanges, des rencontres, des mélanges et l’incroyable force de la musique quand elle est bien faite : cette capacité à vous projeter, à vous embarquer, à rassembler des contraires pour former un tout cohérent et évident.

Et si je me penchais sérieusement dessus, je verrais vite que tout est déjà dans ces 17 morceaux oxymoriques : les personnages, leurs vies en suspend, leurs déchirures, leurs joies, leurs pulsions, leurs démons, leurs anges gardiens, dans une ambiance « pré ou post-quelque chose » façon Blade Runner ou Strange Days, les mauvais gentils, les bons méchants, les maitres du monde, les esclaves, les décors dark, industriels, les scènes d’action, de poursuite, de bagnole, d’amour, de boite de nuit, le scénario est servi sur un plateau. Une première partie tout en nerf et tension, speedée, (oserais-je « parfois dansante et ludique » ?) qui bifurque à mi-album pour s’enfoncer dans des territoires plus sombres, où la limpidité, les quelques évidences mélodiques du début font place à une musique plus décalée, plus inventive (mais où le rythme ne tombe jamais) à la recherche d’une solution pour dire au choix : le chaos, la rédemption ou cet état du milieu, instable, gris, mouvant, cette ligne de démarcation imaginaire au fond de nous, un point de bascule. Un entre-deux finalement où rien n’est totalement noir ou blanc. Chez Debief, sacré manieur de paradoxes et de contrastes, même si parfois c’est bien suggéré, rien n’est imposé, il ne choisira pas pour nous, nous mettre sur des (fausses) pistes, nous proposera des alternatives mais nous laissera notre libre-arbitre, nos décisions. Porté par quelques morceaux qui sont déjà pour moi « d’anthologie » (de façon non exhaustive et selon l’humeur du jour : Derviche Tourneur, Wild Things ou un Dynamo qui arabise avant de s’électrocuter), le disque est plus que convaincant : un trip jouissif.

Alors comment qualifier cette musique, comment la raconter ? Sincèrement je ne sais pas, je suis seul face à mes limites, tellement d’évocations, de pistes… Mais c’est tant mieux, cela évite l’exercice fastidieux et parfois hasardeux des références. Alors électro oui sûrement, mais une électro racée, hyper écrite, qui fait passer les actuelles têtes d’affiche françaises, même les plus doués, pour des bourrins mainstream, des zestes de rock orageux, des salves électricité fière et tendue, des sons industriels, noisy, des incursions ethniques, bref un métissage, un brassage, une confluence d’influences diverses qui se fondent dans le creuset de Brou de noix avec une aisance, une apparente simplicité et un naturel désarmant. 17 titres qui semblent suivre un tracé précis, s’enchainent parfaitement, jamais ne lassent, toujours retiennent et intriguent, et vous laissent à la fin un peu exsangue, un peu groggy, avec pas mal de questions mais aussi beaucoup d’envie. L’envie de comprendre, de partager cette musique singulière, d’approfondir ce disque à la fois complexe et complice. C’est l’une des grandes force de Fred Debief (déjà appréciée chez lufdbf où il officie avec son complice Thierry Lorée) : montrer par l’exemple que l’on peut écrire, composer et produire une musique à la fois exigeante, ludique et accessible. Chapeau.

Alors quand on voit et entend tous les disques qui sortent, dont beaucoup se ressemblent, aux influences parfois trop affichées, on si dit que les gens qui ont le pouvoir de faire écouter de la musique au public feraient bien de s’intéresser à un type capable de ça. Qu’un disque pareil ne soit pas plus exposé me laisse à la fois pantois et triste. Pour me consoler, je me plais à imaginer ce que cela pourrait donner en live. Bref, un album que je ne risque pas d’épuiser de sitôt et surtout un vrai et grand plaisir. Et par les temps qui courent…

© Matthieu Dufour

Vous pouvez retrouver ce super album 000 sur bandcamp : Brou de Noix.

Ainsi qu’une interview de Fred Debief aka Brou de Noix ici : ITW Fred Debief.