Interview – Fred Debief (Brou de Noix, lufdbf, …).

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IL Y A BEAUCOUP DE PROJETS MUSICAUX, BEAUCOUP DE TALENT, DANS DES REGISTRES DIFFÉRENTS QUI PEINENT À ÉMERGER. LES COÛTS DE PRODUCTION ONT POURTANT BAISSÉ, ON PEUT ENREGISTRER CHEZ SOI, ET QUAND ON VOIT AU FINAL CE QUI SORT, CE QUI PASSE DANS LES MÉDIAS, C’EST ASSEZ PLAT, SOUVENT LES MÊMES…  C’EST QUOI LE PROBLÈME : TROP D’OFFRE ? PAS ASSEZ DE DEMANDE ? TROP DE MARKETING ? PAS ASSEZ DE PRISE DE RISQUE ? IL FAUT COUCHER POUR PASSER EN RADIO ? C’ÉTAIT DÉJÀ COMME ÇA AVANT ? 

Je ne sais pas si c’est un problème…Une évolution oui…ça n’est ni pire ni mieux qu’avant…Oui, la production musicale s’est largement démocratisée…Pareil pour la diffusion…Il y a quelques centaines d’albums qui sortent chaque semaine sur la seule plateforme Bandcamp…donc même une oreille curieuse ne peut plus « faire le tour » des sorties…Certains labels prennent encore des risques, heureusement…mais les temps sont durs pour eux aussi…La radio, c’est pareil, en dehors des mastodontes qui ne font que du marketing, il existe plein de radios alternatives qui proposent des contenus intéressants… oui, c’est pareil qu’avant, sauf qu’il y a plus de monde qui se colle un étiquette « musicien » mais le pourcentage de musiques originales, inventives, touchantes reste sans doute le fait d’une infime minorité d’artistes…comme toujours finalement…

DE PLUS EN PLUS DE DÉBUTANTS MAIS AUSSI D’ARTISTES PLUS CHEVRONNÉS ONT RECOURS AU CROWDFUNDING, TOI MÊME TU AS ESSAYÉ JE CROIS : QUE RETIENS-TU DE CETE EXPÉRIENCE ?

Oui, j’avais tenté l’expérience pour 000, mais en étant un peu gourmand (et pressé…) : j’avais eu la chance de travailler avec des vidéastes (Nicotine, Ynfab) et des collagistes (Flore Kunst et Musta Fior) talentueux et j’ai voulu sortir de beaux objets autour de ce projet, histoire de mettre tout cela en valeur (Cd, DVD, vinyle…) …ça n’a pas fonctionné, on a eu la moitié de la somme nécessaire…J’ai donc décidé de sortir uniquement un cd, à mes frais…C’était la première et dernière fois : je dois avoir trois cents exemplaires qui prennent la poussière dans un placard !

Mais sinon, oui, c’est une option intéressante (pas nouvelle non plus, je me souviens des appels à souscription très courants dans les années 90…). Mais il faut avoir une notoriété suffisante…ou un solide réseau d’amis pas trop démunis ;)…, tout cela demande du temps, enfin, c’est une démarche particulière qui s’éloigne quand même assez du boulot que j’aime faire…à savoir la musique (négocier des devis de pressage, relancer les gens pour leur demander de l’argent, préparer des fichiers pour l’impression, décrocher des contacts pour être chroniqué, diffusé…tout ça, c’est un peu un job alimentaire qui te coûte du pognon ! en plus de ton vrai job alimentaire…donc bon…)…

QUELS SONT LES ARTISTES DONT TU TE SENTIRAIS PROCHE AUJOURD’HUI, QUE CE SOIT PAR LA MUSIQUE OU LA DÉMARCHE ARTISTIQUE ? 

Je ne sais pas…je ne connais pas forcément la démarche artistique des musiciens que j’écoute…et j’écoute assez souvent des musiques qui sont éloignées de ce que je fais…et comme j’ai des projets assez différents les uns des autres…bref…il n’y a pas d’évidence….beaucoup de musiques me touchent, mais je ne saurais établir une proximité particulière…si ce n’est intime, mais là, ça me regarde 😉

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JE TROUVE 000 VRAIMENT FASCINANT : À LA FOIS COMPLEXE ET ACCESSIBLE, SOMBRE MAIS LUDIQUE, ON Y SENT PLEIN D’INFLUENCES MAIS TOUT EST TELLEMENT DIGÉRÉ QUE CELA DONNE QUELQUE CHOSE DE SINGULIER, IL Y A EU TOUS CES EPs, PUIS L’ALBUM : C’ÉTAIT PENSÉ COMME ÇA AU DÉPART ? QUELLE EST L’HISTOIRE ? 

Au départ, j’ai développé ce projet pour travailler de nouveau seul, en autonomie, après deux ans de travail pour Lufdbf. C’était un exutoire, d’où le format 3 titres et le côté « libre », foutraque parfois de ce que j’y mettais (en fait, j’ai voulu pour la première fois mettre tout ce qui m’a influencé dans le même projet…aucune limite de genre…)…et puis ça s’est enchainé, j’ai sorti une quinzaine de Ep en quelques mois…et j’ai été chroniqué et suivi rapidement…J’ai eu envie à un moment donné d’en faire un album, quelque chose de plus pérenne, un bel objet aussi…J’ai donc pioché dans la quarantaine de titres et essayé de donner une cohérence à tout cela…

IL Y A UNE DIMENSION TRÈS CINÉMATOGRAPHIQUE DANS TON TRAVAIL, TON ÉCRITURE EST TRÈS ÉVOCATRICE : CELA VIENT D’OÙ ? 

Je suis allé très tôt au cinéma (étant bon élève on me permettait au primaire de faire l’école buissonnière pour aller voir des films…et souvent interdits aux moins de douze ans…), j’ai aussi commencé à écrire à cette période…la musique est venue un peu plus tard, au début du collège…, …et en même temps que je découvrais la new wave ou l’indus’, j’écoutais beaucoup de musique classique et/ou contemporaine…Et dans ces « genres » là, on a quand même tendance à raconter des histoires…

Ce parcours a certainement eu un impact sur ma manière d’aborder la composition…Et quand ado j’ai découvert les univers de gens comme Lynch ou Greenaway, ces réalisateurs qui font des films « ultimes », dans le sens où la musique, la photo, les décors sont aussi importants que le scénar ou les acteurs…cela a sans doute renforcé l’aspect narratif, cinématographique de ma musique…

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D’OÙ TE VIENT CETTE FRÉNÉSIE COMPULSIVE D’ÉCRITURE, DE COMPOSITION, DE PROJETS ? ÇA A TOUJOURS ÉTÉ LE CAS ? TU AS TOUJOURS COMPOSÉ ? 

J’ai acheté mon premier synthé au début du collège…et j’ai commencé à composé très rapidement…seul d’abord puis avec des potes…J’écrivais déjà également. Je me suis mis plus tard au dessin, au collage…essayé la peinture, la sculpture…Oui, il y a quelque chose de maladif là dedans…Une indispensable béquille pour moi en tout cas…

COMMENT GÈRETU TES PROJETS SOLO, LES AUTRES LUFDBF, … ? C’EST COMPLIQUER DE PASSER DE L’UN À L’AUTRE OU AU CONTRAIRE EST-CE NÉCESSAIRE POUR GARDER UNE CERTAINE FRAICHEUR ?

Non, tout se fait naturellement…Brou de Noix est d’ailleurs né du besoin de faire une pause avec Lufdbf…L’envie de me réapproprier l’aspect composition, d’être de nouveau seul maître à bord…

J’aime travailler avec des contraintes, donc chaque projet est lié à une ou plusieurs « obligations » que je me fixe : un instrumentarium spécifique, un concept particulier, une thématique cachée, des interdits…Bref, c’est ma manière de retrouver un peu de fraicheur pour chaque projet…Mais aujourd’hui, j’ai tout regroupé dans Brou de Noix, mon seul projet solo actif depuis 2012…chaque album est l’objet de ce « cadre de contraintes»…Et dans les collaborations, la fraicheur vient de l’autre…et des échanges inédits qui en découlent…pour le coup, oui, travailler avec d’autres permet d’enrichir les projets personnels, mais c’est , une fois encore, très naturel…

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QUELLES SONT TES INFLUENCES LITTÉRAIRES, POÉTIQUES ?

Je lis peu de poésie…Le roman est la forme qui me touche vraiment…Les références sont assez larges…Céline m’a considérablement marqué (mes abusifs points de suspension…)…Kafka, Becket, Gombrowicz, Dostoievski, Queneau…ou plus récemment Christian Prigent (« Commencement ») ou Steve Tesich (« Karoo »)…

EN REPRENANT PÉLIEU AVEC THIERRY, AU-DELÀ DE L’HOMMAGE, Y A-T-IL UNE DIMENSION POLITIQUE OU SOCIALE À CE « GESTE » ? 

Pas particulièrement…enfin…oui et non…Je ne vote pas (pas par flemme…par idéologie …pour faire court, je ne crois pas au mandat représentatif…)…de fait, je ne crois pas à notre système politique. En revanche, je crois à nos actions quotidiennes en tant qu’actes véritablement politiques…Dans ce sens là, oui, faire cet album est politique mais pas plus que trier mes ordures…Il n’y a pas de message…D’ailleurs, les textes de Claude parlent d’eux-mêmes – et traitent souvent du politique…du sociétal pour le moins…

QUEL SERAIT LE RÔLE DE LA MUSIQUE, SI ELLE EN A UN ? C’EST SOUVENT DEVENU UN PRODUIT DE CONSOMMATION, UN DIVERTISSEMENT, MAIS PEUT-ELLE SERVIR À APPUYER « LÀ OÙ ÇA FAIT MAL » ? 

…je ne crois pas…encore une fois, pour moi, l’engagement politique est l’engagement d’un homme dans son combat quotidien…l’art n’est qu’un filtre dans sa vie…et la musique, un filtre parmi les arts…à proprement parler, la musique ne véhicule pas de sens, c’est un vecteur d’une forme d’émotion plus brute…Je n’aime pas devoir « rattacher » la musique à un rôle particulier, c’est son côté fondamentalement inutile qui en fait pour moi quelque chose d’essentiel…en règle général, les musiciens « engagés » m’emmerdent…leur « discours » est tellement fade, creux qu’ils sont pour moi au même niveau que ce qu’ils prétendent dénoncer … pour moi il y a l’œuvre, et il y a l’homme derrière l’œuvre et ça n’est pas la même chose ! …en gros, je crois qu’un artiste n’a pas de rôle à jouer…si ce n’est de faire au mieux ce qu’il sait faire…le rôle qu’on lui attribue, c’est en général le fait des autres…et les autres… 😉

Pour ce qui est de la musique en tant que produit de consommation…oui…c’est une réalité…mais ça reste culturel…faut nuancer…et surtout, la musique (quelle qu’elle soit finalement) reste un vecteur extraordinaire d’émotions…une équation chimique complexe, une cocaïne qu’on s’enfile par les oreilles, de l’amour en direct dans les pavillons… et finalement, c’est pas si mal…personnellement, ça me suffit…

LA MATIÈRE PREMIÈRE DES ARTISTES EST SOUVENT AUTOBIOGRAPHIQUE, INTIME, C’EST ENSUITE LE PUBLIC QUI Y PROJETTE AUTRE CHOSE, UN MESSAGE, UN COMBAT : QU’EST-CE QUI GUIDE TON ÉCRITURE ? 

Ce qui guide mon écriture, c’est mon rapport au monde…aux autres…à moi…
C’est donc forcément autobiographique, intime à la base…Ensuite, comme j’aime jouer avec les mots, leur sens, leur sonorité, les textes évoluent vers des choses plus fictionnelles…Les métaphores sont mes amies, donc le public peut y projeter pas mal de choses en effet…ça ne m’appartient plus…Mais c’est amusant parfois…j’ai sur un album de lufdbf un texte sur la naissance de mon fils, mais il est tellement alambiqué que personne n’y voit la naissance d’un enfant…

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QUELS SONT TES PROJETS POUR LES MOIS À VENIR ?

J’ai en tête de travailler encore autour de Claude Pélieu, une nouvelle collaboration. Travailler l’aspect plus expérimental de la poésie de Claude…Sinon, Brou de Noix va continuer d’avancer à son rythme (le mien…)… J’ai deux autres projets d’albums…Un très conceptuel basé sur mon lieu de vie : chaque pièce va donner lieu à un titre – basé sur des samples issus des différentes pièces (il s’appellera « House music »)…Et un album plus intime, pour lequel je souhaite prendre mon temps, ce ne sera donc sans doute pas pour 2015 !… Je ne sais pas encore si ça sortira sous le pseudo Brou de Noix…On verra !

ET LA SCÈNE ALORS  ?

J’ai longtemps hésité…Thierry (Lufdbf) aurait beaucoup voulu tourner… J’ai eu quelques proposition de dates en 2013 pour Brou de Noix en Europe, mais aucune envie de tourner derrière un laptop…pas le temps non plus de « monter » un groupe pour ça…et puis, tourner quand tu n’es pas connu, c’est la croix et la bannière et si c’est pour faire le tour des bars…je crois que j’ai passé l’âge ;)…

Je me suis finalement rendu compte que le live ne m’a jamais vraiment intéressé…tout cela fait sens…les albums qui m’ont touché, qui me touchent encore, je les découvre et les apprécie seul…Je ne me déplace plus pour aller voir des artistes depuis bien longtemps…j’ai passé de bons moments dans le passé, mais ce sont pour moi plutôt des moments de partage, de rencontre…donc humains, plutôt que musicaux…

Faire quelque chose sans envie n’a pas grand sens…je préfère donc focaliser sur l’aspect production…je me sens vraiment bien en « homme orchestre » devant un capharnaüm de sons à portée de main…

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La chronique de l’album « 000 » est à lire ici : More Than 000

Une chronique version fictionnelle, relecture titre par titre de l’album se trouve là : Less Than 000