Chronique – Baptiste Walker Hamon – Quitter l’enfance (EP).

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La musique possède un incroyable talent : celui de vous attendre là où vous ne l’attendez pas… Car voilà une rencontre totalement improbable… Une de ces rencontres inattendues que vous êtes bien incapable de décrypter dans le choc de l’instant… Comme ces trajectoires cosmiques qui ne se croisent qu’une fois de temps en temps… Cette comète qui un soir vrille le ciel juste au moment où vous avez les yeux levés… Cette fille qui vous sourit pile au moment où vous la regardez… Bref, des choses qui n’arrivent jamais… Ou presque. Je n’ai jamais été un matheux, mais les probabilités que l’on se rencontre, la musique de Baptiste Walker Hamon et moi, étaient certainement proches du néant…

Parce qu’en musique certains mots me font fuir : « Chanson française » par exemple (et toutes ses déclinaisons : chanson française à textes, …). Je n’éprouve pas une grande passion (NDLR : euphémisme) pour les figures tutélaires de ce courant, ces maîtres-chanteurs dont je perçois bien malgré moi certaines intonations chez Baptiste Walker Hamon (établir ici même la liste de ces totems intouchables qui ne me touchent pas est impossible pour des raisons de sécurité). Le mot « folk » ne m’est pas vraiment plus agréable, qu’il soit prononcé avec l’accent nord-américain ou chuchoté sur le vieux continent par des imitateurs neurasthéniques sans âme et sans style, le folklore m’est souvent indigeste et le seul « Van Zandt » que j’ai un jour approché est un « Van Sant ». Mais heureusement toutes les rencontres ne sont pas écrites et l’émotion ne se programme pas. Comme celle, très forte, provoquée par l’écoute de ces morceaux, six coups de fouets claquant dans mon ciel paisible, six coups de vent que Météo France n’avait pas vus venir, embarquant sur leur passage un paquet de ces certitudes empesées…

Il a finalement suffit d’une écoute pour envoyer valser contre le bastingage quelques uns de ces préjugés irritants, ces snobismes inutiles… Il a suffit d’une phrase d’une justesse si poétique « nous venions là passer le temps que l’on nous donne » pour que mon cœur se serre… il a suffit de 3 mn 10 sur « Les Bord de l’Yonne » pour briser ma résistance, vaine et illusoire ligne Maginot imaginaire destinée à me protéger des effluves du passé… Là encore c’est incompréhensible tant j’étais intiment persuadé d’être à l’abri de toute tentation nostalgique… Le regard toujours fièrement posé sur cette ligne d’horizon proche qu’on appelle présent… Jetant parfois un coup d’œil au-delà pour imaginer ce qui m’attendait… 3 mn 10 de délicatesse nue pour balayer les affres d’une vie à vivre… 3 mn 10 d’ellipses éclairées pour retrouver l’enfance… À peine le temps de me laisser aller à l’ivresse du souvenir soudain revenu de ma propre construction… Celle qui épuise et réduit… Celle qui grise et séduit… 3 mn 10 pour affronter mal préparé le temps qui repasse et qui abime… 3 mn 10 de cette facilité désarmante à raconter de façon cinglante mais empathique une vie normale… Une vie réelle, pas fantasmée, les égratignures, les premiers émois, les premiers tourments… 3 mn 10 pour s’enivrer et dessaouler brutalement quelques secondes plus tard… Se débarrasser des oripeaux qui ralentissent et encombrent… Ces bagages en consigne familiale et les fantômes des disparus qui rodent… Ces morceaux de rêves qu’on laisse sur le bord de la route ou de la rivière… Là au milieu de ces feuilles mortes… 3 mn 10 pour dire la vie qu’on n’avait pas rêvée ainsi… Mais qui sait être belle aussi…

La musique et les morceaux de Baptiste Walker Hamon me chavirent, comme tout récemment quelques autres écrivains de chansons de talent… Dans des registres dont je ne sais absolument pas s’ils sont proches musicalement, ce dont je me fiche éperdument car sur les étagères de mes émotions les miniatures cash et fragiles de Baptiste Walker Hamon ne seront plus jamais très loin de la beauté vaudou des histoires oniriques de Pain Noir, de la bouleversante poésie à fleur de peau des voyages de La Rive ou de la sensibilité aux nuances infinies des chansons d’Orso Jesenska. Il est parfois difficile d’expliquer par des mots ce que ces alchimistes arrivent à transformer chez moi… Même si je sens bien qu’au-delà de nos supposées incompatibilités ses chansons me racontent, nous racontent… Me ressemblent, nous ressemblent… Ou plus exactement ces chansons me démasquent, nous démasquent… Elle ne racontent pas cet être consciencieusement composé année après année, non, elle vont chercher celui qui a (in)consciemment jeté un voile pudique sur son passé… Pas parce qu’il était inavouable ou cruel ou malheureux… Plus simplement parce sa complexité, ses nuances avaient une couleur inquiétante… Qu’il ne voulait pas construire sa vie d’adulte là-dessus… Ces morceaux ne nous prennent jamais de haut : on reste les yeux dans yeux, à hauteur d’homme… Il y a quelque chose de rare dans la musique et les morceaux de Baptiste Walker Hamon… Quelque chose qui tient de la vérité nue… Qui touche au cœur… Des chansons brutes et délicates à la fois… Vibrantes et généreuses… Lucides et remplies d’espoir… Des mélodies enveloppantes… Des mots qui savent caresser et gifler avec la même conviction…

Chez Baptiste Walker Hamon, on n’est jamais seul avec ses ombres et ses doutes, ses espoirs et ses joies… Tout autour de nous tourne l’incessante ronde de ces gueules cassées et de quelques fantômes, les « Hervé », Pierrot et Cie… La valse de ces vies fêlées, bancales ou disparues… Le tango de ces couples qui hésitent… Baptiste Walker Hamon nous prouve qu’il y a pas de gens ordinaires : il n’y a que des vies qui valent la peine d’être vécues… Malgré tout… Qui défilent suivant des trajectoires qui s’écrivent entre espoir et fêlures… Avec cette tendresse à fleur de peau, sombre, indécise et pourtant optimiste pour un être humain qui n’a jamais été aussi humain : imparfait, mortel, optimiste, fataliste, amoureux. Chez Baptiste Walker Hamon, c’est la vraie vie, pas celle des magazines… Les corps sont frêles, les visages blêmes, la vie pas toujours simple… Mais elle est aussi un cadeau, un bonheur potentiel là au détour d’une rue… La possibilité d’une idylle… Chez Baptiste Walker Hamon les larmes sont assumées, la tristesse est belle, on ne fait pas semblant, on parle comme on aime, pas toujours adroitement mais toujours franchement… Chez Baptiste Walker Hamon la paresse, la peur ou l’ennui ne sont pas des gros mots… C’est la vie… Chez Baptiste Walker Hamon la mort c’est aussi la vie…C’est la vie… Ce qui me touche le plus je crois c’est ce doute mêlé d’espoir qui affleure… Ce refus de la certitude qui enferme et appauvrit… Cette conscience que la lucidité et le doute permettent d’avancer et d’entrevoir finalement « Comme la vie est belle »… Car si elle n’est pas toujours une fête elle sait aussi une être chance… Baptiste Walker Hamon sait que la vie n’est pas noire ou blanche… Il connaît l’empire du milieu, cette zone floue, indécise ou tout se joue à coup « si » et de « pourquoi pas »… De quelques notes, de quelques pétales de roses… Trouver le courage d’aimer et surtout de le dire pour peut-être…

 

Alors parce qu’il a trouvé les mots, la clé… Puisse-t-il continuer ainsi longtemps à « semer au vent nos espérances »… Puisse-t-il continuer à entremêler sa voix à celle d’Alma Forrer ou d’autres chanteuses, ces voix à la beauté enivrante et à la fragilité tanguante pour nous embarquer dans d’autres duos chavirants… Puisse-t-il continuer longtemps à exercer ce métier d’écrivain de chansons… Puisse-t-il continuer à s’abreuver aux sources de ses inspirations mêmes les plus « folkloriques »… Puisse-t-il poursuivre sa route et nous remplir de ces morceaux pleins d’espoir corseté, d’envies essoufflées, de secrets et de désirs tus, pleins de vies à vivre… Alors « Peut-être que nous serions heureux »…

Peut-être à notre tour aura-t-on « la force d’écrire ce que nos larmes ont de mystère »…

Merci Baptiste Walker Hamon. Sincèrement merci.

© Matthieu Dufour