Live report – Jean-Louis Murat & The Delano Orchestra (La Maroquinerie – 10 septembre 2014).

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« Tout est mélancolie »

Prendre un billet pour un concert de Murat c’est un peu comme arriver au casino et s’installer à la table de roulette avec un seul jeton et pas de plan B. Risqué. En pas loin de 30 ans de carrière il nous a déjà tout fait sur scène où selon l’humeur la soirée pouvait parfois virer à l’orage : le paresseux mal aimable, la pleureuse bluesy, le chaman électrique, la bête de scène, le crooner neurasthénique, le poète apathique, le bluesman en liberté, le chanteur qui fait des blagues, le poète surréaliste, bref, avec celui qui aurait pu faire une grande carrière de comédien s’il n’avait pas percé dans la musique, on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. Et pourtant on y retourne à chaque fois. Quand même.

« Nous n’irons plus au bois les lauriers sont coupés »

Pas la peine de faire durer le suspense, l’humeur était bonne, très, badine, taquine, avec juste ce qu’il faut de bons mots pour conforter son statut de misanthrope mal embouché (« On va quand même pas faire tous les titres de l’album »). Tour à tour suave et enchanteur pour raconter sa poésie païenne faite de terre, de champs, dire la vie en dehors des villes comme peu savent le faire aujourd’hui, avec beauté et sans mièvrerie, ou rocker à l’ancienne agitant fiévreusement sa guitare et poussant sa voix dans l’air confiné d’une Maroquinerie gonflée à bloc, voire carrément en transe sur certaines montées freestyle dont il a le secret, les yeux fermés, la salle en communion avec ses râles infinis.

« Faut pas y compter »

Au-delà de son humeur, il y a un truc qui a changé, et qui change soudain la donne : The Delano Orchestra. Jean-Louis Murat a enfin trouvé un groupe à sa hauteur. « Les garçons » envoient quand même très sérieusement, le mix guitare et section rythmique traditionnelle + trompette/violoncelle/clavier fait de vraies merveilles en live et des étincelles permettant à Murat d’abord de jouer sur toute la gamme de son immense talent sans se soucier de l’intendance musicale, d’étirer les chansons à sa guise, mais aussi de trouver des intonations, des accents que l’on ne lui connaissait pas, ajoutant notamment une touche cuivrée et une coloration vibrante vraiment intéressantes.

« Je ne vois pas Grand Jean venir d’aussi loin, venir pour nous sortir du pétrin »

Ça change tout car le groupe est à la fois frais et solide, droit dans ses bottes, il assure, il donne une assise, des fondations hyper propres à un Murat qui peut ensuite se permettre de jouer sa partition comme il l’entend, partir en live dans ses délires vocaux. Quoi qu’il se passe, le groupe ne perd jamais le fil et assure, délivrant de vrais moments de grâce plaintive, de beauté déchirante, ci et là. Une trompette éclatante (dont on aura du mal à se passer à l’avenir tant elle magnifie textes et compositions de l’auvergnat) et un violoncelle hypersensible apportent une nouvelle tonalité un peu lyrique ajoutant une vraie émotion charnelle en faisant contrepoids avec la guitare folle et les solos bluesy du maestro qui autrefois étaient parfois un peu longuets quand ils n’étaient pas si bien accompagnés. Hier soir l’alchimie était vraiment parfaite.

« Que viens-tu faire seule à minuit dans la forêt »

La complicité est évidente et la confiance semble réciproque, The Delano Orchetsta jouant et interprétant d’ailleurs très rapidement un de ses titres. Amusant de voir Murat jouer les guitaristes de luxe sur ce morceau, semblant s’éclater au point que l’on se demande s’il n’est pas le plus jeune sur scène tant le groupe s’applique, joue concentré et sérieux. Ceci étant, pour tenir un type comme Murat en scène c’est peut-être préférable.

« Pourquoi te faire aimer avant de te faire comprendre »

Au final un excellent concert, deux heures pleines, denses, généreuses, intimes, alternant ombre et lumière, blues électrique et ballades envoutantes. Le groupe et Murat se donnent et s’emploient sans compter devant un parterre conquis, avec un « folk blues rock bucol(yr)ique » sacrément impressionnant et écrin de luxe pour la découverte d’un album (sortie le 13 octobre) qui s’annonce tel un Janus à deux faces, beau et sombre, mais surement séduisant. L’adret et l’ubac. Murat nous promet d’ailleurs « un côté slow et un côté jerk » pour ce double album : « un album jerk pour boire et rigoler et un disque triste ». « Je suis une chansons triste à moi tout seul » déclare-t-il d’ailleurs à moitié-rigolard. On y côtoiera comme toujours chez Murat beaucoup de monde : des chiens, des âmes, des vies, de la mélancolie, des paroissiens, des frelons, des hameaux, des forêts, des lauriers, des nuits, un goéland, …

« C’est la fin du village, part la ville à la campagne »

Quelques belles claques et de très beaux moments et comme ce magnifique « Frelons d’Asie » (violoncelle et trompette à pleurer), l’envoutant « Chacun vendrait des grives », le lancinant et rêveur « Col de Diane » ou le déjà classique et nouveau single « J’ai fréquenté la beauté » (dont visiblement Murat n’est pas fan puisqu’il déclare qu’il faut en profiter et qu’il y peu de chance pour qu’on l’entende à nouveau sur scène) . Pour le plaisir d’une salle surchauffée et déjà amoureuse, deux « vieux » succès : un anthologique « Extraordinaire Voodoo » de feu et de glace, chamanique et électrisé, et un « Au-delà » joyeux et complice, repris en chœur et en corps par une foule qui peut enfin lâcher les freins sur un morceau connu. Si l’on ajoute que la voix de Morgane Imbeaud (moitié de Cocoon) vient apporter un peu de douceur et de féminité à l’ensemble je crois qu’on a fait le tour d’une très très belle soirée qui se termine avec un nouveau morceau fiévreux, étiré, maltraité, électrocuté par les râles et les cris d’un Murat en quasi-transe. Vite, un peu d’air.

© Matthieu Dufour