Chronique – Franck Magloire – En Contrebas.

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Chroniquer Franck Magloire… Je ne sais pas si c’est une bonne idée… J’ai subitement un gros doute… Là devant mon écran… L’envie est forte c’est certain… Comme un devoir inconscient… Un désir de faire savoir… De briser la chape de silence qui a peu à peu enveloppé son travail après le succès de son premier roman « Ouvrière » en 2003… La peur inconsciente qu’un jour tout s’arrête… Un exercice particulièrement délicat à titre personnel… Parce que j’ai la chance de pouvoir l’appeler « mon ami », « mon frère »… Alors, bien qu’il connaisse tout de mes sentiments à l’égard de son travail, exprimer cela autour d’un verre un soir de chaleur partagée est une chose, poser des mots qui affronteront le public et resteront gravés sur la toile en est une autre…. Parce que je le considère, une fois mise de côté mon amitié pour l’homme qu’il est, comme l’un des plus grands écrivains français actuels, un des tous meilleurs stylistes, un de ceux dont le projet littéraire et le travail sur la langue sont les plus exigeants, les plus intègres… Quelqu’un qui n’a pas démissionné, quelqu’un qui a tout quitté pour écrire… Quelqu’un qui aurait pu continuer à organiser méthodiquement des plans sociaux, des fusions, des réorganisations, disposer des hommes comme ça, d’un simple coup de crayon… Mais qui a préféré l’ascèse, la précarité parfois, pour se consacrer à l’écriture… Un résistant… Qui refuse de pondre un roman de 150 pages par an, un roman facile d’accès, truffé de clichés, de dialogues à deux balles et de considération pseudo-philosophiques… Un type qui refuse de se prêter au jeu des mondanités parisiennes, ne pratique jamais la langue de bois… « Écrire, pour quoi faire ? pour faire partie des produits de la rentrée littéraire, pour être assis là comme vous en vitrine ou au zoo, ou pire entre une chanteuse inconsistante dépoitraillée et un comique de seconde zone, titillé entre deux pages publicitaires par un animateur mangeur de lessive. Vous avez remarqué à quel point ce genre de type a les dents blanches ; non, merci, je préfère l’anonymat, le silence et la banalité même crasse à cette fausse exception »… Alors dire mon admiration est relativement aisé mais poser des mots sur son écriture est intimidant… Parce qu’enfin j’ai décidé de commencer par le moins aimable de ses trois romans… « En contrebas », mon préféré… Malgré, ou plus sûrement à cause de ses imperfections… Son moins accessible peut-être… Son plus personnel… Si « Ouvrière » était le livre de la mère, et « Présents » sera plus tard celui du père, alors « En Contrebas » est bien le sien, celui du fils… Truffé de ses obsessions, contre ces tics de langage par exemple, ces « Quelque part », « Que du bonheur », « énorme », « trop cool », … Ce livre dans lequel il règle des comptes avec le système, en beauté et avec style… Ce livre qui flingue et dézingue les faux-semblants, les hypocrisies, les renoncements… Ce livre qui remet les mots à leur juste place…

Dès la première phrase : « Eh ! toi, tu vas pas me laisser crever comme ça ? », le ton est donné… Happé par le rythme vertigineux de cette écriture sans concession… Happé par ce tourbillon d’images, de mots, de pensées… Quand on pense qu’aujourd’hui ce livre est introuvable et sans éditeur… A qui s’adresse ce SDF échoué au pied d’une borne de billetterie automatique dans cette gare déshumanisée où se croisent sans se voir des dizaines de milliers de zombies chaque jour, le nez sur leurs écrans ? A ce voyageur qui veut acheter un billet ? Oui bien sûr. Interpellé, puis un peu hébété, celui-ci va entreprendre un long voyage intérieur… Remonter le long de l’autoroute de sa vie à la recherche des sorties ratées, des embranchements cachés, des aires de repos oubliées… Remonter le cours de sa vie, de ses errances, de ses erreurs, de ses choix… Mais ce SDF pourrait aussi bien s’adresser à nous, comme tous ceux que nous ne regardons plus… Comme il pourrait être le porte-parole de nos enfants rassemblés pour nous demander des comptes sur l’avenir que nous leur avons préparé… Et si c’était l’auteur qui nous demandait de prêter attention à ses mots qui sont sa vie, sa raison d’être, son sang ? S’il nous appelait au secours, persuadé qu’il pourrait mourir s’il ne pouvait plus continuer à écrire ? Tout au long de ce dialogue, de ce chassé-croisé, de ce jeu de miroir, les possibilités sont multiples…

C’est probablement l’une des raisons de l’échec relatif de ce livre : il appuie là ça fait mal… Nous oblige à affronter la vérité, à nous regarder dans la glace… Comme si une main ferme nous maintenait la face collée contre ce satané miroir… « La lucidité est la blessure la plus rapprochée su soleil »… L’auteur a même la gentillesse de nous rappeler les mots de Char pour être certain que nous ayons bien compris qu’il s’adressait à nous… Alors oui, Franck Magloire appuie là où ça fait mal : mais n’est pas aussi le rôle de la littérature ? Dire la vie, la vraie pas celle que nous fabriquons, pas la comédie humaine que nous jouons chaque jour avec obstination… Cette vie tellement polluée par les convenances, les croyances, les codes, les règles, les mensonges, qu’elle en devient caricature grotesque et vaine… Alors la vie, la vraie, débarrassée des oripeaux des apparences, seule la littérature peut la dire vraiment, en décapant toutes les couches superflues, en décryptant les rouages, les jeux de rôles… Mais pour cela il faut une littérature qui se débarrasse des boursouflures et facilités à la mode… Une écriture à l’os, au cordeau… Il faut des ellipses pour dire la vérité… Pas la soupe habituelle, pleine de lieux communs, de gentils sentiments, de concierges philosophes, de fantômes amoureux ou de gagnants au loto… Je n’ai rien de personnel contre Marc Lévy, ou Grégoire Delacourt mais que disent-ils de notre monde, de nos vies ? Je n’ai rien de personnel contre eux mais j’en veux à leur « littérature » qui au lieu d’affronter la vie, la contourne, la camoufle, l’ensevelit sous de nouvelles couches de guimauve et de rêves improbables… Distraction certes… Dans tous les sens du terme… Comme une façon de plus de ne pas chercher de solutions… Il ne faudra pas s’étonner quand le mur nous frappera de plein fouet… Faudra pas chialer, incriminer le manque de chance, le destin ou la vie… Quelques uns peut-être se souviendront que depuis des siècles, des écrivains, des vigies, des poètes nous alertent… Franck Magloire nous renvoie avec brio l’image de nos vies où l’on manque de l’essentiel alors que l’on possède tout… Mais, face à une mauvaise nouvelle, l’homme est ainsi fait… Depuis l’antiquité il préfère se débarrasser du messager… On n’a jamais aimé les oiseaux de mauvaise augure… Mais réduire le livre à cela serait aussi injuste…

L’auteur sème partout et en creux, des pistes, des idées… Quand on dépasse les apparences, on retrouve ce que je connais de l’homme qui écrit… L’empathie, la compassion, le recours à la culture et aux arts, la fraternité… Tout n’est pas si sombre… Il faut juste oublier les règles, ne pas se contenter des recettes toutes faites… Savoir ne pas s’encombrer des convenances… Refuser les rails que l’on vous montre… Travailler, refuser la paresse intellectuelle… Contester ce qui est tenu pour acquis, pour impossible… Se battre contre soi-même, son éducation… Oser franchir les lignes… Apprendre, apprendre et encore apprendre pour connaître le vrai sens des mots… Pouvoir décrypter ces messages que l’on vous rabâche à longueur de journée, qui paraissent anodins mais sont en réalité mortifères… Combattre la pensée unique qui promeut de nouveaux veaux d’or (célébrité éphémère, argent facile)… Qui prétend que seule l’industrialisation et le progrès technologique peuvent nous en sortir… « Dans notre monde, il serait inconcevable et inacceptable de toute façon que quelqu’un déclare en toute sincérité Je ne demande rien, je ne veux rien, je ne fais rien Comme dans ces ethnies où ne rien faire est une fonction à part entière, qui a sa valeur et son utilité sociale. Dans notre monde il faut faire, agir, choisir et maîtriser sa vie, et ce sont les maîtres mots que les parents, à l’image de leurs propres parents, répètent à leurs enfants »… La solution est là, sous nos yeux… C’est cette ligne de démarcation qu’il faut franchir… Cette ligne qui commence à l’intérieur de nous-mêmes…

J’ai déjà remplis trois pages de diarrhée verbale, mêlant mes obsessions à celle de l’auteur, ma colère, histoire peut-être de me défiler, de contourner le problème, de ne pas parler du livre… Pourtant, il y a beaucoup à dire encore… Construction de haute volée et très maitrisée… Rythme tendu, tenu, vertigineux… Écriture serrée… Des fulgurances poétiques qui viennent percuter le vocabulaire économico-politico-managerial des maitres de nos existences, la logorrhée de la pensée majoritaire… Il le démontre avec clarté : abandonner le terrain de la sémantique, du langage, utiliser un mot pour un autre, accepter le vocabulaire des élites vidé de son sens premier, c’est renoncer… Et ce n’est pas une lâcheté ordinaire : c’est une défaite digérée, validée… « Alors le capitalisme et tous ses avatars n’est pas un système ni une idéologie mais bien une forme abâtardie de nous-mêmes, consentie depuis trop longtemps et parvenue à cette maturité outrageuse qui finit par ressembler, à l’instar de ces très vieilles personnes, à un poupin bien en chair et ridé à la fois, avec des yeux plus gros que le ventre ; mais désireux d’être éternellement jeune, éternellement présent… (…) Et même à vouloir s’y opposer, c’est contre cet instinct archaïque, contre nous-mêmes que nous devons batailler, car il n’y a pas d’autre monde possible, et il n’est de monde que celui que nous projetons, d’un pas, d’un geste, d’un regard et à chaque respiration. »

Alors l’homme émerge brutalement… Rappelé à la réalité par les vigiles de la gare… Encore secoué par ce long voyage intérieur… Comme sonné… Comme un lendemain de cuite. Reprendre son souffle. Retrouver sa respiration… La régler… Coordonner l’ensemble… Actionner ses membres… Mettre le tout en ordre de bataille… Repartir… Reprendre le cours de sa vie… Laisser l’homme au pied de cette machine… Quitter cette gare désertée… Seulement peuplée d’affiches publicitaires prophétiques… LIQUIDATION TOTALE… TOUT DOIT DISPARAÎTRE…

© Matthieu Dufour