Chronique – Bruit Noir – I/III.

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« Behind his eyes he says, ‘I still exist.’ »
(Atrocity Exhibition -Joy Division)


Si vous avez déjà assisté à un concert de Mendelson – un soir où le facétieux Pascal Bouaziz vous gratifie de monologues cyniques et d’interventions ironiques en contre-point de ses longs et massifs morceaux – vous ne serez pas surpris par I/III, le magistral album de Bruit Noir. Enlevez les chansons de Mendelson, gardez les improvisations de Bouaziz, demandez à son complice Jean-Michel Pirès tracer une route sineuse avec quelques compositions minimalistes (une batterie en phase terminale, des samples échappés de machines elles-mêmes hors de contrôle, un saxo bourré qui répète à qui veut l’entendre que personne ne l’aime), et vous aurez une idée de la tonalité de ce premier disque d’une trilogie qui promet déjà.

Libéré du carcan monstrueux qu’il a lui-même créé (l’obligeant nécessairement à une exigence, une réflexion, des standards – Que faire après un disque comme le « triple » ?), Pascal Bouaziz semble prendre un vrai plaisir dans ce projet un peu freestyle, un peu punk. Plus direct, plus accessible, plus enlevé – j’allais écrire plus enjoué, comme quoi tout est vraiment relatif – que la discographie de Mendelson, avec I/III, Bruit Noir a concocté un disque comme une toupie cinglante qui tournoie devant nos yeux stupéfaits. Le chanteur déclame son ironie coupante avec la joie d’un salle gosse qui sait très bien qu’il va heurter les adultes engoncés dans leur déni granitique, leurs pâles certitudes et leurs routines mortifères. La voix douce et hypnotique de Pascal Bouaziz, ses mots qui sortent comme un flux non filtré de son inconscient, s’enroulent autour des motifs arides et distordus de Jean-Michel Pirès, alternant tango funèbre, valse maudite et pogo martial. Ça vrille parfois les oreilles, ça pique, ça mord, ça strie, ça sidère, ça fascine.


« Il est presque impossible qu’un philosophe, qu’un poète ne soient pas misanthropes : 1 parce que leur goût et leur talent les portent à l’observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur ; 2 parce que leur talent n’étant presque jamais récompensé par la société (heureux même s’il n’est pas puni), ce sujet d’affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie. » – Chamfort


Tel Dexter, Bouaziz – serial killer textuel – traque, dézingue et découpe avec un petit rictus amusé les plus grands criminels en série de notre époque, les faucheuses d’une société en décomposition : la connerie, l’appât du gain, la vieillesse, le panurgisme maladif d’individualistes incapables de vivre et de penser seuls, le travail à la chaine, les administrations kafkaïennes, la province à la nuit tombée un dimanche d’hiver,… Depuis la disparition de Desproges et de Jean Yanne, le combat par les mots contre la bêtise a perdu en intensité, en finesse et en intelligence. Peu à peu l’uniformisation des cerveaux (le mien compris) gagne du terrain. Pour un Christophe Esnault qui, dans ses écrits (Correspondance avec l’ennemi) ou ses textes pour Le Manque, essaye de mettre le feu à quelques totems uniformisés de l’époque, pour un Franck Magloire taillant dans le gras d’un capitalisme bedonnant, combien se contentent de statuts prétentieux sur leur compte Facebook avant de rentrer bien sagement dans le rang au moment de produire leur « art ». Avec Houellebecq, Pascal Bouaziz est probablement l’un des meilleurs ironistes contemporains. Parce que leur ironie n’est pas intéressée. Elle se décline en misanthropie du cœur. Elle est intègre, fruit d’une lucidité appliquée à eux-mêmes. D’un Requiem en autodérision, aux mots décapants de La manifestion, Low Cost, La Sécurité sociale ou encore La province, Bouaziz déroule avec délectation un humour noir : un genre d’humour délinquant, sans papier, un humour migrant et résistant. Les écrins taillés sur mesure par le batteur de Mendelson lui permettent de s’échapper pour devenir l’espace d’un disque un genre de poète beat bruitiste, haranguant sans trop d’espoir nos consciences avachies. Vains crachats sur visages masqués. Alors que le Requiem d’entrée sonnait comme une renaissance de Bouaziz, le Adieu final tombe comme une douche glacée sur nos âmes meurtries.

Alors j’ai beau essayer, je n’y parviens pas. Je n’arrive pas à trouver l’album de Bruit Noir aussi déprimant, sombre et pessimiste qu’il est parfois décrit. D’abord parce que la présence de Kertesz sur un disque me sera toujours apaisante. Ensuite parce qu’il me réconforte dans ma propre misanthropie, que je me sens moins seul. C’est finalement rassurant. La lucidité. Cette fameuse « blessure la plus rapprochée du soleil » (Char). Celle qui vous remet à votre juste et petite place. C’est pour cela que bien souvent, l’art est supérieur à la vie dans sa justesse, dans sa vérité. Parce qu’il peut se permettre de dire les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on aime se les raconter. Au fond de nous, dans les recoins sombres de nos cortex, il y a ces parcelles vierges de toute comédie, ces cellules encore autonomes, libertaires, nos cellules anarchistes. C’est là que viennent se nicher les élucubrations du duo comme un écho à nos propres démons. Comme si Bruit Noir enregistrait puis rediffusait nos pensées les plus instinctives. S’apercevoir ne serait-ce que quelques minutes tels que nous sommes dans le miroir que Bruit Noir nous tend, constater que malgré l’épaisse buée qui le recouvre ce reflet est bien le mien. Je suis ce voisin d’avion embarqué sur ce vol Easy Jet après 6 heures passées à piétiner dans un hangar, je suis ce col blanc qui se plaint de son travail en avalant une cochonnerie industrielle à base de bœuf scié par un ouvrier exploité pour pouvoir nourrir ses enfants et rêver d’un écran géant à Noël, je suis cette ombre triste reflétée dans la vitrine du kebab fermé, ce fantôme hagard devant la gare Laval un dimanche soir.

Finalement le seul reproche que je pourrais faire (la mort dans l’âme) à ce disque, c’est d’illustrer bien trop concrètement la théorie du « c’était mieux avant ». Mais peut-on reprocher à un artiste de faire tomber les masques pour révéler l’évidence que nous nous obstinons à ne pas vouloir regarder en face ? Non bien sûr. C’est un vain combat. J’espère néanmoins qu’Éric Zemmour et ses camarades de raccourcis péremptoires n’écouteront jamais I/III : ce disque pourrait en effet aisément devenir l’emblème idéal d’une « longue marche » décliniste, un « petit livre noir » brandi à la face incrédule des forces obscures de la pensée unique et de la bien-pensance, un bréviaire ultime, indispensable aux armées de la réaction.

Pourtant, tout à beau s’écrouler autour de moi, je me sens tellement mieux qu’il y a 10, 15 ou 20 ans. Pour rien au monde je ne voudrais avoir à nouveau 18 ans. Des artistes comme Bouaziz et Pirès, des disques comme I/III y contribuent. Des repères et des ports d’attache. Des tuteurs. Des lueurs. Des bruits noirs dans nos jours aveugles.


Matthieu Dufour


« On a une trop longue habitude de la soumission. On a tant obéi pendant des siècles, tant accumulé de fatigue, on s’est tellement usé à des tâches misérables, tellement accoutumé à l’étroitesse, à la sévérité, à la grisaille de la vie, qu’on finit par se satisfaire de ce qu’on est et de ce qu’on a. Cet ordre qu’il faudrait changer est si lourd et si ancien qu’on perd courage. Il n’y a qu’à rester à sa place. C’est déjà bien beau d’avoir ça. Une petite place à soi, avec du travail à faire, du pain assuré. On sait qu’on ne pourra pas s’en sortir. On n’en a même plus envie. On se trouve bien là. On s’y trouve heureux. On y sauve même une espèce d’orgueil. » Georges Hyvernaud