La fête triste – Fête Souterraine – BCBG, Rémi Parson, Requin Chagrin – La Gaité Lyrique (13 novembre 2015).

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Cette semaine, dans le cadre de la carte blanche Paris Musique Club à La Gaité Lyrique, La Souterraine sortait un peu de l’ombre : convention, rencontres, ateliers, concerts, … Depuis bientôt deux ans, cette nébuleuse va chercher dans les moindre recoins de l’hexagone des groupes et des artistes undergound pour les mettre en avant à travers de compilations et de soirées. Vendredi soir, l’affiche avait fière allure avait un bel échantillon d’une certaine relève, une certaine idée de la pop française : BCBG et leur synth-pop vagabonde, joyeusement décalée, Rémi Parson, sa mélodieuse et profonde mélancolie, ses guitares sombres aux accents anglais et ses synthés addictifs, et enfin, Requin Chagrin et leur pop hybride, fraîche et euphorisante qui fêtait par la même occasion la sortie de leur album.

Dans une salle aux allures de bunker du futur, cette belle affiche avait drainé un public varié, hipsters, famille, amis, curieux, … et la petite salle du théâtre affichait complet. Après avoir éclusé deux ou trois bières en compagnie de quelques habitués et fait le tour des installations ludiques et hypnotiques du sous-sol de La Gaité Lyrique, la fête pouvait commencer.

BCBG lançait idéalement la soirée. Avec des faux air d’Everything But The Girls, Mariette Auvray et Samuel Trifot, musiciens baroudeurs et éclectiques, délivraient un set cohérent et très convaincant. Mélange un peu foutraque de lo-fi synthétique et de pop amusée, les deux complices ont puisé dans le meilleurs des années 60 à 2000 pour une fusion portée par une voix envoutante qui nous entraine peu à peu dans un joyeux lâcher prise. Quelque part entre le Daho versant Niagara et les Cocteau Twins.

Consternation et désarroi à la sortie du set de Rémi Parson. Entre incrédulité, colère et affolement. Pour une fois seul en scène sans son complice bassiste Bruno, le montalbano-londonien avait proposé un set dense, plus dark qu’à l’accoutumée. Avec des morceaux torturés, malaxés, il avait décider de souffler sur le sucre glace qui recouvrait quelques versions de l’album pour en sortir la substantifique et sombre moelle. Guitares tristes et claviers cinglants. Le live venait de se conclure par La Tristesse et Les cieux (« les cieux se couvrent de gris ») quand les nouvelles me sont tombées dessus comme une boue acide et torrentielle.

Privé de réseau j’avais pour une fois laissé mon téléphone sur mode avion. Mis au courant par Chevalrex, parvenant à choper une connexion sur les marches de l’escalier qui nous séparait de ces monstruosités, je découvris alors l’horreur. Des notifications dans tous les sens, des SMS, des points d’interrogations, un message de Manuel (A Singer Must Die) logé par un ami à quelques mètres du Petit Cambodge, un autre de Mikaël Charlot (La Rive) avec qui j’avais avalé quelques mojitos dans l’insouciance de notre jeunesse ( !) Rue de la Fontaine au Roi quelques heures auparavant devisant sur la musique, l’art, l’amitié. Que faire, appeler la maison, attendre de voir, se dire qu’elle n’a pas allumé la radio ou regardé son smartphone avant de sombrer dans le sommeil. Les gens vont et viennent, discussion avec le personnel (impeccable d’empathie, de professionnalisme, de sang-froid) de La Gaité Lyrique, la sécurité, sortir, rester, sortir, rester, attendre, les frontières sont fermées, les gens se serrent dans les bras, quelques visages humides et quelques paires d’yeux rougis, les cigarettes s’allument, étrange et surannée cette odeur de clope dans un tel endroit, beaucoup ne tiennent pas en place, on passe d’un groupe à l’autre, Benjamin et Laurent sont sonnés comme nous tous, leur fête se pare de noir, bouteilles d’eau et chips, on se croirait dans un TGV immobilisé, le temps risque d’être long.

Que faire une fois passé le choc ? Tout arrêter, partir, comment rentrer, par où passer. Non, jouer évidemment. Coincés par mesure de précaution dans le sous-sol de ce théâtre ne pas sombrer dans la psychose, ne pas bouffer sa batterie de téléphone en quête du rabâchage des chaines d’infos, prendre quelques nouvelles des proches, en donner. Essayer de ne pas y croire. Se dire que c’est un mauvais rêve.

La musique de Requin Chagrin comme Janus possède cette ambivalence, ces guitares festives qui sentent bon le soleil, la Méditerranée, la danse, et ces textes mélancoliques, cette joie triste. Depuis six mois, le groupe a pris une belle épaisseur. Leur musique est faite pour la scène : les remarquables compositions de Marion Brunetto, la vista de Greg Cagnat, l’énergie de Romain Mercier-Balaz, le jeu de claviers de l’impassible Yohan Dedy, le plaisir pris, un public conquis, la famille, les amis et déjà un noyau de fans. Marion est de plus en plus à l’aise sur scène, c’est évident et réjouissant. L’espace de quelques minutes la vie reprend son cours, le temps d’un Adélaïde ou d’un Bleu nuit survoltés, d’un Atlas épique. Il faut quand même être gonflé à cet âge pour clore son live par un instrumental (si l’on excepte les houhouhou, ohohoh) de 6 ou 7 mn.  Il faut du cran pour jouer dans ces conditions. Une dernière vague de chaleur avant Le Chagrin, une ultime lame de fond pop avant de remettre les pieds sur terre. Dans le sang, les éclats de verres et les débris de métal.

Car ce sursaut ne fût évidemment qu’un court répit. Dans la salle combien de personnes avaient un frère, une amie, un collègue au Bataclan. La confrérie des spectateurs, des chroniqueurs, des professionnels de la musique, des techniciens. Ces gens qui tentent de vivre leur passion au jour le jour à défaut d’en vivre.

Nous voilà bloqués dans cet espace dédié à la musique, la culture, la connaissance, tout ce qui est censé nous élever, nous améliorer. Décor surréaliste avec ces installations futuristes. Plus personne ne saute sur les dalles, les percussions se sont tues. Il y a ceux qui se sont retirés en eux-mêmes, les yeux dans le vide, ceux qui ne décollent pas de l’écran de leur smartphone, un œil sur l’indicateur de batterie, et ceux qui tentent d’évacuer le stress, la tension à coup de mots, on disserte sur la musique, la politique, l’amitié, on exprime sa colère, son incompréhension, suspendus aux rumeurs, aux bruits de l’extérieur. Avec Rémi, Delphine, Rémy, Gildas, Matthieu et les autres. Je vais toujours seul aux concerts mais je n’y suis jamais vraiment seul. Hier soir cela avait une signification particulièrement importante. Merci à tous ceux qui était là pour ce sourire, ce regard, cette main sur mon épaule, ces mots et ces échanges.

Retour étrange dans un Paris schizophrène, des allures de nuit du réveillon sur certaines avenues quasi désertes seulement arpentées par quelques fêtards à la recherche d’un taxi, mais aussi des images de guerre ou d’une autre époque quand au détour d’une rue une file ininterrompue de gyrophares et de sirènes vous tombe dessus. Place de la République, là où des centaines de milliers de Charlie avaient convergé en janvier dernier, au pied de la statue un tag : tu ne tueras point. La place est vide.

Retour à la maison, impossible de dormir malgré l’heure. Dire qu’on est bien arrivé, prendre des nouvelles, craindre pour ceux qui ne se manifestent pas, musique vissée sur les oreilles. Découvrir qu’une ancienne collègue était au Bataclan. Que des amis s’étaient retrouvés dans un bar à côté. Apercevoir sur Facebook le visage d’un copain dont ses proches sont sans nouvelles. Se dire des trucs cons, que la vie tient parfois à des goûts musicaux, à un concert complet, à une heure ou quelques minutes. Se promettre de ne pas renoncer à ceux de la semaine prochaine. Serrer son fils endormi dans ses bras. Pleurer. Finir par tomber abattu mais pas vaincu : « la suite appartient aux hommes » René Char*


Matthieu Dufour


*In Les Feuillets d’Hypnos : « Hypnos saisit l’hiver et le vêtit de granit. L’hiver se fit sommeil et Hypnos devint feu. La suite appartient aux hommes. »


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