Chronique – Correspondance avec l’ennemi – Christophe Esnault.

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L’ennemi est partout, multiple, protéiforme, sournois et très fort. Car l’ennemi a souvent les apparences sympathiques de notre banalité. Il est ce voisin trop aimable pour être honnête, cette entreprise qui nous promet le 7ème ciel, cette marque qui affirme nous connaître mieux que nous-mêmes, il est cette famille insupportable. Oui l’ennemi est partout, nous sommes cernés, ses agents ont infiltré la société dans ses moindres recoins et ses plus hauts échelons. Complices avachis dans nos canapés Ikea et shootés au Lexomil et au Nutella, nous ne portons plus attention à lui. Souvent même nous le côtoyons, nous prenons l’apéro avec lui… Mais heureusement pour nous, des gens veillent et parfois se lèvent. Comme David Vincent, Christophe Esnault les vus, il les a repérés derrière les logos de nos quotidiens normalisés, à la télé, dans les journaux, dans la rue, dans la chambre à coucher. Il a l’œil et a décidé de nous alerter. Sera-t-il entendu ? Rien n’est moins sur car l’ennemi a évidemment mis les mains sur une grande partie des médias, des réseaux de l’édition et de la critique littéraire. Mais peu importe, c’est le destin de ces lanceurs d’alertes : se lever dans la nuit de nos existences blêmes et vaines pour zébrer le ciel chargé de quelques éclairs de lucidité dont la plupart échapperont à la somnolence bouffie de leurs contemporains repus. Loosers magnifiques. L’incomparable beauté du geste.

Mais Christophe Esnault ne se contente pas de nous prévenir : il monte au front, sans casque ni gilet pare-balles, à poil il étale sa nudité pâle et décharnée devant nos yeux mi-clos, il part en guerre avec ses armes, sa plume trempée dans l’acide chlorhydrique, sa plume trempée dans le venin d’une vie entre-deux, sa plume de plomb et d’acier. Et ça dézingue à tout va, ça défouraille, ça mitraille, ça disperse façon puzzle aux quatre coins du pays. Même pas peur. Pas de quartier. Les tranchées et le gaz moutarde ? Une vaste fumisterie à côté des charges héroïques de Christophe Esnault contre les nouveaux envahisseurs, ces marques, ces institutions, ces experts, ceux qui savent, ces proches qui ont décidé de nous pourrir la vie, ces familiers qui veulent nous empêcher de déprimer en rond. Alors forcément ça fait du monde, la société de consommation qui lobotomise, la famille, de Leroy Merlin à nos mères, de Télérama à Ikéa, de Pôle Emploi aux libraires, en passant par l’inénarrable Charles Pennequin, l’ennemi a les mille visages de la normalisation, de la pensée unique, de l’insignifiance érigée en dogme, de la médiocrité érigée en norme. Alors Christophe Esnault prend sa plume et leur écrit. Des missives brèves, à l’os, tranchantes comme le couteau en céramique d’un maitre sushi, il balance ces lettres comme autant de grenades dégoupillées à la face d’un ennemi probablement surpris par la virulence verbale de l’agression. Au moment de l’autopsie, le médecin légiste relèvera sûrement l’assurance de l’assaillant, ces coups nets et secs, portés sans état d’âme. Il pensera à un agresseur qui a longuement préparé ses attaques, affuté ses crayons pendant de longues nuits d’insomnie. Et il aura probablement raison.

La poignée de fans hystériques et inconditionnels du groupe Le Manque, que l’auteur constitue avec Lionel Fondeville, connaissent son goût pour l’ironie et son talent pour la mettre en scène, cette écriture acérée, l’humour noir, l’absurde, son inimitable capacité à appuyer là où ça fait mal. Loin des poses littéraires (je me regarde écrire, oh comme je suis beau) et de la médiocrité trempée dans l’encre de la banalité d’une littérature qui s’enfonce peu à peu dans une neurasthénie lénifiante, Christophe Esnault ressuscite les grandes gueules insolentes (pour ratisser large : Hara Kiri, Desproges, Audiard, Jean Yanne, Coluche, les Monthy Python, …) qui n’ont pas peur d’appeler une chatte une chatte et n’hésitent jamais à interpeller les nains puissants de ce monde globalisé. Remarquable désacralisation des nouveaux mythes, de la famille, mise à sac en règle des nouveaux totems d’une société qui a perdu la boule, la boussole et le sens, cette correspondance est drôle, ironique, caustique, insolente, corrosive, jubilatoire, parfois bête et méchante (et ce qu’il faut de mauvaise foi), on ne comprend pas toujours tout, certains obsessions m’échappent (je n’ai probablement pas encore ouvert suffisamment les yeux) mais lubies de Christophe Esnault sont aussi les miennes, les vôtres, les nôtres. Il serait donc bon de se poser à nouveau quelques questions.

Au-delà de la charge, ce livre est aussi un bel auto-portrait en creux d’une sensibilié lucide et un hymne sans concession à la liberté d’expression qui tombe à pic. S’il y avait une logique et une justice en ce bas monde, tous les #JeSuisCharlie de France et de Navarre devraient lire ce livre. Mais s’il y avait une logique et une justice en ce bas monde, Christophe Esnault n’aurait pas eu besoin de l’écrire ce livre.

Fût un temps où correspondre avec l’ennemi était passible d’une issue fatale, un acte assimilé à de la haute trahison. Il faut bien au contraire ici considérer cette correspondance comme un acte de résistance, d’insoumission. Il est peut-être temps de choisir son camp camarade.

Matthieu Dufour