À quoi ça rime ? – « Adieu l’enfance » – Matthieu Dufour.

Chronique pour Le cabinet des curiosités du 18 octobre 2014.






(……….j…e……v…o…l…e……………j…e……f…l…o…t…t…e……………j…e……v…o…l…e……………j…e……f…l…o…t…t…e……….j…e……v…o…l…e……………j…e……f…l…o…t…t…e……………j…e……v…o…l…e……………j…e……f…l…o…t…t…e……………j…e……v…o…l…e……………j…e……f…l…o…t…t…e……………j…e……v…o…l…e……………j…e……f…l…o…t…t…e…….…je…vole…je…flotte………sous le soleil qui décline…légère comme un pétale de fleur de cerisier au printemps…au-dessous de moi l’immensité vert pâle d’une mer de thé…un gyokuro délicat et précieux…une étendue limpide…et dorée…l’onde évanescente d’un sincha…ces premières récoltes éphémères dont la saveur est incomparable…une surface immaculée…d’une pureté totale…pourtant remplie de tous ces paysages inconscients…d’images…de sillages…d’effluves…et au dessus…toujours le soleil descendant… it feels just like heaven…quelques jeunes oiseaux à tête de chat accompagnent mon vol planant…show me show me how you do that trick…ils sourient…habillés comme des dandys incandescents…leur plumage est élégant…charming men…leur regard distant, perdu dans le bleu de la nuit qu’ils ont quittée à regret…au loin un mirage prend la forme d’une cathédrale gothique d’où s’élèvent des cantiques païens…la musique accompagne mon vol…dans le ciel des visages se dessinent…mélange de nuages et de fumées…je me sens de plus en plus légère… j’ai bien conscience que quelque chose a changé…enfin conscience…façon de parler étant donné que je suis en train de rêver…mais j’ai bien ressenti ces picotements…ces sensations physiques…très légères…pas désagréables…ce n’était pas vraiment douloureux…comme des crampes inversées…des muscles qui se détendent et s’apaisent…s’enroulent sur eux mêmes sans faire de nœuds…le bruit qui résonne en moi ressemble à celui du gong d’un temple lointain…probablement quelque part à l’ombre des arbres dorés de Kyoto…il se rapproche…le soleil poursuit sa descente vers les ténèbres…juste en dessous, là, sous mon ombre…hear me sing…hear me sing…des sirènes se dorent la pilule sur des rochers nacrés d’un bleu métallique très profond…swim to me…swim to…elles chantent… le gong semble s’éloigner…je perçois maintenant des chants plus lointains encore…des mélopées puissantes et frappées…un son qui revient de loin…la Reconquista…des grottes…l’infinie et poignante puissance d’un chœur gitan…des senteurs de fleurs d’oranger…on dirait le sud…je sais je vais me réveiller…je n’atteindrai probablement pas le sommet de cette chaine montagneuse que j’aperçois au loin…je réalise que mon corps ne flotte pas vraiment dans l’air…non je suis allongée sur une paroi de verre tout fine, glacée et légèrement opaque…mes cheveux noirs s’enlacent autour de ma nuque…au dessus la lune qui monte…au milieu des oiseaux-chats une petite fille de bleu vêtue…elle sait…elle aussi que le moment approche…je ne distingue plus très bien la ligne d’horizon derrière laquelle le soleil s’est réfugié…je sens que l’instant est là, imminent…pourtant j’aimerais bien le prolonger au moins d’une vie entière…but I know it’s over…je ne vois plus grand chose…la petite fille a disparu, a probablement été happée par un courant d’air ascendant…l’espace de quelques seconde la tristesse me gagne…s’efface…je sais maintenant qu’elle ne reviendra pas…je lutte…je lutte…je lutte…je serre les paupières mais un oiseau-chat surpris par la nuit tombée percute la plaque de verre

…qui…s..e… …b.r..i…s….e…..en..…c…e…n…t…mille…é…c…l…a…t…s………b…l…e…u…t…é…s…

…la chute est inéluctable………libre……………..je bascule en arrière…je bascule dans le doute…mais…non je ne pleurerai pas…je ferme les yeux pour apprécier cette descente accélérée…un ou deux éclats ont du atteindre ma peau…ma chair peut-être…sur un écran lointain quelques gouttes de sang…je m’agrippe à mes draps…mon corps fin et musclé se tend, en sueur, la tête dans le vide, un sursaut, me voilà, revenue à la nuit…les yeux ouverts…fixes…posés sur le parquet usé…au-dessus la nuit…noire…bleue…pleine…au dessous le vide : plein d’espoir…de rencontres. Je ne réalise pas immédiatement. Je prends le temps de m’acclimater à la noirceur de la pièce. C’est une fois debout que je réalise que plus rien n’est comme avant, du tout, les distances, les espaces, tout est étrangement déplacé, décalé, jusqu’à ce t-shirt qui couvre mes chevilles. Je tends ma main diaphane pour ouvrir la porte, mais je dois me hisser sur la pointe des pieds, derrière, au lieu de ce qui devrait être un salon il n’y a qu’un couloir qui s’évanouit au loin. Je n’ai pourtant pas peur. Il doit être minuit. J’entends au loin le feu de la ville qui brûle. Mes pieds s’habituent à la fraîcheur du sol, mes yeux félins ont repris le dessus, ils me guident dans ce qui est devenu un dédale, un labyrinthe, j’y vois maintenant comme si une lune pleine s’était installée au cœur de ce gouffre où je suis tombée, j’avance au gré des signes, dans le doute je laisse mon instinct faire, au détour d’un angle droit, quelques photos accrochées, une enfant qui rigole, une mère qui respire l’amour, le fantôme d’un homme qui plane, une enfant devenue grande qui embrasse sa mère sur le front, l’instant d’après une panthère noire vient se frotter contre mes jambes frissonnantes, au loin une femme insecte me fait des signes. Il y a ce haïku écrit au rouge à lèvres sur un carreau de faïence – Sur mon chapeau La neige me paraît légère Car elle est mienne – Le choc intervient quelques minutes, quelques heures, quelques années plus tard. Un morceau de miroir collé sur ce mur que je frôle de ma main droite comme une rambarde de sécurité…une ombre fugace qui trace puis suspend sa course…se fige…glacée d’effroi…ma tête fait marche arrière pour se regarder en face…le visage ne m’est pas totalement inconnu…mais les cheveux…courts…et les yeux…espiègles…les traits encore indécis…ce t-shirt bien trop grand…disons cinq ou six ans, sept peut-être…fugue narcotique…régression onirique…trip extatique…réminiscences aquatiques… La neige tombe en arrière plan, mon corps a poursuivi sa route, j’essaye de le rattraper, à la fois abasourdie et soulagée, il a pris de l’avance mais je sais que mon esprit est plus malin, plus endurant, plus fort, plus patient. Plusieurs espaces, plusieurs temps cohabitent maintenant dans ces corridors aux yeux de verre et bras de fer… Des linceuls maculés s’enfoncent paresseusement dans les limbes, la neige côtoie une fumée opaque, un robot erre à la recherche de son amour égaré. Le couloir s’élargit, ma tête file comme si elle savait où aller, mon corps n’est plus très loin, quelques dizaines de mètres devant, les murs défilent, les photos se succèdent projetées sur ce plafond suintant les mémoires vives, bande annonce de ma vie à venir ou passée, des châteaux cathares enruinés, Hadès et Perséphone, un portrait de Beckett souriant, des chiffres, et si on nous avait menti, si le Christ n’était pas mort à 33 ans, mais à 44, ou 55, des lettres aussi, et puis des cités hantées par les esprits des musiciens disparus, Paris la nuit, peu à peu le sol se fait plus souple, devient terreux, une clairière apparaît, une forêt épaisse, des photophores bleus balisent le parcours, un Bouddha taciturne posé au pied d’un calvaire, une voix perchée, cristalline, funambule, translucide, emprisonnée dans une cage de verre en haut de ce vieil arbre, juste au moment où je passe dessous la cage explose sous les assauts répétés de la voix volontaire et pourtant douce, les éclats volent et se figent dans les arbres voisins, la voix continue son chant de sirène, elle flotte, tourbillonne, poursuit sa descente, entre en moi, je sens mes cheveux pousser, la voix sort maintenant de ma bouche, je sens me cheveux pousser, mon corps n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres devant mes yeux, je sens mes cheveux pousser, l’ombre d’une présence dans ces bois touffus, je passe un cimetière abandonné, sur une tombe quelques illusions fanées, des utopies cultivées, dans un coin un ange blessé, je me rapproche encore, communion imminente, collision annoncée, j’ai pris l’ange sous mon aile, nous volons maintenant à l’unisson, sereins, école buissonnière douce, fluide, une lueur au bout d’une allée, la rosée, la clarté, ligne de démarcation, l’âge adulte revêtu, la mémoire retrouvée, la vie regagnée…le jour le plus long…la nuit du passeur…   …   …   …  … mon corps a repris ses esprits, il a retrouvé toute sa tête, mes mains s’ouvrent, les paumes tendues vers la lumière, mes cheveux caressent mon visage, de ma bouche rieuse sortent ces sons purs, mélancoliques, ces chants tendres et incroyablement nus, ils s’échappent, courent vers la ville éclairée, dans ses rues, un peu plus tard ils feront allégeance, à la vie revenue, à l’amour et à l’espoir, un nouvel aller sans retour, un nouvel élan sans l’ombre d’un recours, à l’heure où l’aube va étourdir la nuit béante, à l’heure où l’aurore allaitera le jour naissant…

…Parfait État…

…Épiphanie Nocturne….

…Mais dans le doute je dis Adieu…

…Adieu…l’Enfance…

…Parfait État…

…L’Enfance…

…Adieu…

…Adieu…

…L’Enfance…

…Adieu l’Enfance…

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