Live report – Miossec : l’état de grâce – Le Trianon (14 novembre 2014).

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Miossec et moi c’est une histoire d’amour. Secrète et surtout cachée au principal intéressée mais une histoire d’amour quand même. Une histoire finalement banale, commune, mais belle. Comme pour beaucoup d’entre vous tout a commencé par un coup de foudre, un coup de tonnerre, l’impression que le monde s’arrête un uppercut, que le reste n’existe plus. Boire. Puis assez vite s’installe la routine, arrivent les trahisons, l’usure. Oui je suis allé parfois ailleurs, mais écouter n’est pas tromper. Oui il m’a négligé, se reposant parfois sur ses lauriers. Mais l’attachement reste, les sentiments muent. Au final il y a ce fil indéfectible. Et régulièrement les retours de flamme. En concert, c’est un peu comme avec Murat, on est jamais à l’abri, des bonnes ou des mauvaises surprises, comme dirait un Helvète bien connu par ici : « j’avais des hauts j’avais des bas ». Et puis il y a tous ces bruits que des âmes charitables vous rapportent régulièrement pour essayer de saper votre confiance, comme cette sombre légende urbaine du mec qui prend le mot « tournée » au sens de celle du comptoir, du zinc. Je n’y ai jamais vraiment cru. Les chanteurs sont avant tout des comédiens. Malgré des protestations de façade, ça les arrange souvent qu’on les catalogue, qu’on les étiquette. Cela leur permet de vivre à l’abri derrière ce paravent de clichés. C’est bien évidemment moins simple. Daho n’est pas le gendre idéal lisse que l’on veut bien nous vendre. Il a ses démons. Murat n’est pas ce paysan qui met les pieds dans le plat de purin médiatique. C’est un véritable poète. Et Miossec pas plus cet ivrogne rustre qui ferait tous ses concerts bourré. Je lui ai toujours trouvé une finesse, une délicatesse et une timidité touchantes. Bref, c’est un peu la boule au ventre mais plein d’espoir que je me dirige vers ce nouveau rendez-vous…

À l’attaque

Pas de round d’observation, pas de temps mort, cela ne doit pourtant pas être facile de lancer le concert après une première partie un peu lénifiante. Samedi Soir Au Vauban et Bête Comme J’Étais Avant lancent la soirée sur des bases idéales : Miossec bien ancré sur scène mais avec une espèce de légèreté facétieuse, son aura en apesanteur plane au-dessus d’une foule compacte, il est entouré d’un groupe immédiatement en place, complice et visiblement heureux d’être là. L’ambiance monte tout de suite d’un cran avec Nos Morts, chanson en émotion suspendue où la voix aérienne de Nathalie Réaux s’emmêle à celle du chanteur, comme celle d’un esprit revenu nous hanter de l’au-delà poétique pour voir ce que l’on faisait de sa mémoire… « On est quand même plus beau vivant que mort »

« Pleurez vous souvent et sinon pourquoi » demande Miossec dans Répondez Par Oui Ou Par Non. Le rythme s’emballe, la basse d’Hugo Cechosz se fait lourde et entrainante, les claviers profonds, le Brestois tangue amarré à son micro sur un fond rouge sang : l’artillerie lance ses premières salves pour une ambiance très rock, presqu’héroïque sous les coups de buttoir de la batterie de Florent Savigny, sans rien perdre de finesse ou d’élégance.

La Fidélité enchaine dans une version plus sèche qui n’est pas sans rappeler les débuts, mais c’est pour mieux nous tromper, Essayons D’Essayer est à la fois dense et accrocheur, comme pour appuyer les paroles, la musique creuse son sillon telle la une charrue dans un sol résistant qu’elle finit par soumettre et briser avant une montée inexorable vers un final épique. La salle commence sérieusement à se réchauffer.

Le groupe calme un peu le jeu sur Le Cœur, superbe, qui démarre façon berceuse mélancolique, la salle épouse alors les courbes et les virages de la scène qui ondule, se laisse bercer par le charisme toujours intact du Breton, granitique mais irisé d’une douceur très belle.

« Merci d’être venu nombreux… »

Sur Qui Nous Aime, la voix rauque de Miossec fait des merveilles de profondeur enfonçant très probablement et cruellement la peine des célibataires présents dans la salle. Les instruments avancent à pas feutrés mais pas masqués, la guitare de Vincent David électrise l’air moite rejointe par un clavier échevelé pour un moment de douce folie.

La salle est déjà conquise et c’est dans une ambiance quasi religieuse de chapelle perdue au milieu du bocage ou des Monts d’Arrée que retentissent les applaudissements qui viennent saluer les premières notes de Je M’En Vais. Une interprétation épurée, lente qui sublime les mots raffinés du chanteur qui prend son temps avec son phrasé touchant. Les cordes griffent l’air dense du Trianon au ralenti avant de se lancer dans une cavalcade plus échevelée que le violoncelle de Valentine Duteil vient trancher net et vif. Miossec se met alors à murmurer comme pour mieux nous tenir, nous retenir dans ses filets, la salle unie dans un souffle rejoint par les incantations d’une Nathalie Réaux dont la voix complète à merveille celle du Brestois. Les cordes se font alors coupantes pendant que Miossec psalmodie toujours enroulé autour de son pied de micro et accompagné par le battement des mains du public qui atteint un premier gros pic émotionnel.

Les Poisons, « une chanson politique » annonce Miossec, « où sont passés nos rêves » semble demander l’émouvant violoncelle de Valentine Duteil, mais personne ne peut répondre, dans un léger parfum d’orient, l’émotion se partage, se diffuse mettant fin à une belle séquence tout en finesse.

On repart alors à l’attaque, On Vient À Peine De Commencer l’hymne imparable du dernier album résonne sous les dorures d’une salle sous le charme, un tube servi comme toujours par un magnifique texte. Tout le monde le croit quand il chante « on peut encore se raccrocher à la poésie ». Surtout quand la voix magique de Nathalie Réaux vient encore s’en mêler. Le Défroqué, rock et claviers sautillants, appuyés, des râles et un parfum de cabaret, de piano mécanique. La contrebasse élastique de d’Hugo Cechosz place À L’Attaque sur orbite, sec et précis, il traduit tout du long le plaisir d’être là, la sérénité d’être encore là, une sérénité qui n’empêche pas l’énergie. On monte encore d’un cran avec La Facture D’Électricité, chanson faite pour un groupe, nerveuse, interprétée tout en chœurs et harmonies vocales, électrique.

C’est un joli patchwork représentatif du talent et des différentes facettes de Miossec qui, tout en gardant l’esprit punk des débuts, n’a pour autant jamais négligé une forme de douceur émouvante. Les chansons se suivent sans écart, mélangeant allègrement les derniers morceaux et quelques classiques, c’est fluide et cohérent, « j’ai perdu le charme » chante-il, mais non Christophe, c’est énergique à souhait, c’est beau, il fait chaud et ça passe beaucoup trop vite… Il est d’ailleurs temps de monter à bord, Gare Montparnasse file comme un train qui nous éloigne de l’être cher, la voix de éthérée de Nathalie Réaux accentue l’idée de fuite, de départ, ses notes s’échappent dans l’air devenu bouillant du Trianon et les râles de Miossec partent libérés au ciel sombre de la salle. Succès. Grosse émotion. Rideau

C’est pas fini

Retour de la bande, Ce Qui Nous Atteint en douceur et émotion dans un silence mystique… « Arrêtez de crier en cachette » demande d’ailleurs le chanteur. Douceur encore, mélancolie pour Seul Ce Que J’Ai Perdu, avant que la salle ne s’enflamme à nouveau sur un Rose musclé qui démontre une fois de plus l’apport d’un groupe rodé qui donne au spectacle une assise, une structure et au chanteur une grande liberté. Sublime, La Mélancolie impose le silence à une salle amoureuse, démarrant sur des claviers magnifiques et terminant en apogée dans des râles électriques puissants et fascinants.

Il est enfin temps pour le chanteur de nous présenter sa bande avant de terminer avec Des Touristes, nouvelle démonstration vocale collective, les voix semblent voler au milieu d’une nuée d’anges. Communion. Le public ne s’y trompe pas. Ovation. Méritée.

Rideau.

Remerciements.

Encore.

Pas d’hystérie mais une douce et contagieuse euphorie à l’image d’un chanteur apaisé et sûr de son fait qui revient sourire aux lèvres, seul et guitare en bandoulière seul pour entamer un improbable « Ils ont des chapeaux ronds vive la Bretagne »… qui se transforme pour la plus grande joie des fans en une version sèche du mythique Aujourd’hui Les Bières S’Ouvrent Manuellement. La salle reprend en chœur et chavire de plaisir dans cette communion musicale empreinte d’une douce ivresse. Ivresse qui se poursuit dans l’énergie brute et le grondement d’orage d’un Brest en clair obscur. Le groupe est revenu sur scène.

Ovation

Meeeerciiii

Les mains se remettent à battre la mesure, l’ambiance se fond dans un groove étonnant où la contrebasse et les percussions prennent le pouvoir : Que Deviens Ton Poing Quand Tu Tends Les Doigts. Decrescendo, Miossec chuchote, puis se tait.

Cette fois c’est terminé.

Ovation.

Re-présentation du groupe.

Belle et longue ovation.

Ça vient pourtant à peine de commencer.

C’est peut-être ça l’état de grâce, un équilibre trouvé entre pudeur et empathie, maitrise et émotion, humour et esprit punk-rock, poésie et énergie, douceur et tension. Un chanteur libre, bien entouré, à la rage intacte mais à la délicatesse assumée.

Chapeau.

Quel retour de flamme.

Nous vieillirons ensemble.

© Matthieu Dufour