Fête Souterraine – 11 juin 2015 : Fantôme, Maud Octallinn, Arlt.

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On a frôlé le drame et la bavure lors de la dernière Fête Souterraine. Heureusement, les nervis de la Police Secrète de la Grande Inquisition ne trainaient pas éméchés à la Goutte d’Or jeudi soir dernier. Imaginez qu’ils débarquent à l’Olympic Café pour un dernier verre en pleine séance de magie noire. Après avoir contrôlé les papiers des gens louches accoudés au bar de l’étage supérieur, ils auraient probablement décidé d’aller voir en bas si nous étions, de nous passer à la question, la soirée se serait terminée en bûcher géant avec Maud Octallinn et sa couronne de fleurs dans le rôle de Jeanne d’Arc et sa camarade Fantôme obligée de jouer un requiem à la harpe pendant son agonie.

En effet, la soirée du 11 juin s’est révélée être un fascinant mini-festival plein de poltergeists folk, de sortilèges païens, d’esprits revenus de loin et de rituels vaudous.

IMG_8429L’espace d’un instant, assis au milieu de toutes ces gens béats s’abreuvant aux paroles du prêche pop-folk libertaire d’Arlt, j’ai eu le sentiment de faire partie de l’une de ces assemblées de premiers chrétiens terrés dans une grotte romaine ou d’une réunion secrète d’Albigeois venus au péril de leur vie écouter la paroles de Parfaits de passage dans la maison bourgeoise d’une fidèle de l’hérésie en plein cœur des Pyrénées ariégeoises. Une parole sacrée qui prônerait non pas une abstinence mais plutôt un rapprochement avec son animalité. Un détournement athée de la philosophie Cathare, le dépouillement devant nous écarter d’une technologie totalitaire dont il faudrait s’éloigner pour retrouver ses instincts naturels, entendre, comprendre les gens et les éléments qui nous entourent. Mais point de sermon ou de doctrine chez le duo qui fascine toujours autant en live. Leur façon de faire sonner la langue, cette capacité à rapprocher des mots ou des genres musicaux que rien ne prédestinait à se fréquenter, cette liberté de parole, cette simplicité apparente d’une musique qui embarque dans des contes réalistes, cette faculté de donner la vie à des natures mortes d’une incroyable précision, l’invention de nouveaux terroirs, de nouvelles géographies. Il y a quand même surement un peu de sorcellerie dans tout cela. C’est vibrant, incarné, possédé, sensuel, brûlant. Le chant d’Eloïse Decazes, d’une beauté toujours plus saisissante, s’adressant autant à mon âme qu’à ma peau, flirte et fusionne avec celui de Sing Sing, dont le jeu libre et inspiré vient résonner encore longtemps après la fin du concert. De bien belles « Deableries » (nom du prochain album à paraître à la rentrée). Béarltitude.

DSCF2434 Évidemment on ne peut pas dire que le plateau respirait la gaudriole même si Maud Octallinn tentait d’arracher quelques rires à la salle en revenant à l’assaut avec ses blagues. Même si la langue d’Arlt provoque des sourires. Mais si la tonalité était légèrement mélancolique, point de désespoir, si on parlait de mort, c’était pour prononcer l’oraison funèbre d’une chanson française trop engoncée dans ses certitudes et ses conforts. C’était pour célébrer l’amour total, la chair, le sexe, l’amour à mort.

Et ces artistes qui n’hésitent plus à parler de ce qui fait la vraie vie dans une poésie largement débridée et personnelle.

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La brillante Fantôme avait ouvert la soirée un peu plus tôt avec ses étonnantes chansons totalement habitées, sa harpe, son piano et son nom de scène particulièrement pertinent. Vous avez déjà eu cette impression que la personne qui chante devant vous est habitée, qu’un esprit est aux manœuvres. Chez Fantôme, ses variations, cette façon de changer de registre au milieu même d’un morceau, laissent croire qu’elle n’est pas seule à l’intérieure, que des forces spirituelles puissantes mais aux aspirations contraires se livrent un combat de titan. Sorcellerie je vous dis. Mais seul le résultat et la sincérité comptent : c’est tout simplement beau, envoutant et frissonnant par moment. Comme ce sublime Long dimanche blanc repéré sur la dernière compilation de la Souterraine. A suivre de très près.

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Quant à Maud Octallinn, sa folie douce, ses chansons barrées, son univers perché s’enrichit d’une mise en scène à l’image de cette artiste iconoclaste et singulière. Accompagné de Corentin Romagny à la batterie et à la guitare, dans sa longue robe de vestale hamiltonienne, des fleurs dans les cheveux, elle déambule au milieu des bougies pour se livrer elle aussi à d’étranges rituels où il est comme toujours question de bulldozers, de joie seule et d’un prince flat. C’est désarmant comme chez son homologue masculin Le Flegmatic, car tour à tour drôle, cruel, émouvant, toujours lucide et sincère. Proust et ses jeunes filles en fleurs rencontrent Woody Allen et Rohmer, Véronique Sanson flirte avec Brett Easton Ellis. C’est gentiment barré mais toujours aussi mélodieux. Elle nous gratifie même d’une très belle adaptation du If des Pink Floyd. Là-aussi on attend l’album avec impatience.

Une soirée diablement réussie.


Matthieu Dufour