(non) Chronique – Aline – La vie électrique.

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J’ai 18 ans.

Parfois je bois et parfois je danse. Parfois.

Même si ‘’danser’’ est excessif pour qualifier ces quelques mouvements timides de bras collés à un torse figé sur deux jambes en plomb. Pourtant à l’intérieur ça bouge, ça remue au son de ces guitares irrésistibles. Il y a toutes ces mélodies qui me rendent fou, mais comment font-ils pour arriver à composer des airs immédiatement familiers. Et cette fille là-bas, toi, oui toi, accrochée à son cou de bellâtre en stuc. Tout est joué d’avance. Nous avons pourtant été si heureux. Pas tant que ça. Fin de saison. Trainer encore quelques heures ici. Faire encore un peu le malin. Le regard fier, la démarche tranquille. Regarder le ciel. Puis tailler la route de long de l’Avenue des armées en écoutant dans quelques années le dernier Aline. La vie électrique. C’est tellement ça.

J’ai 16 ans ou 17. On s’en fout.

Je promène mes hormones en fusion sur toutes les marinas et autres plages du sud de la France, du Cap d’Agde à Port Camargue, d’Argelès à Sanary. J’veux du cuir, des filles, filer le long de la côte dans un cabriolet. Je veux des clichés. Des scènes de ménage. Moi aussi je veux « lécher ta peau comme un ours ».

Comme toutes mes émotions d’adolescent pas vraiment accompli, mes goûts musicaux sont acnéiques, incohérents, excessifs. Sensible depuis le plus jeune âge aux ritournelles entêtantes, aux mélodies accrocheuses je ne fais pas toujours la différences entre variété de qualité et daube putassière. Entre travail d’orfèvre et recette éculée. Pour moi seul le résultat compte. Top of the pops. Mes obsessions dates de cette époque : Daho, Morrissey, une certaine façon de faire sonner la pop en France.

Mais au milieu de mes amis esthètes, je tais mon goût prononcé pour Adriano Celentano, Drupi, Lucio Battisti, Mina. J’attends qu’ils aient quitté la piste pour aller me trémousser sur le dernier tube d’Agathe, des Belle Star ou des Bangles. Officiellement j’aime surtout Cure, Depeche Mode ou Marquis de Sade.

J’ai 28 ans. Ou 25 peu importe.

Je bois du gin tonic, de la vodka pomme, ou des trucs plus louches. Bref, je ne suis pas trop difficile. Londres. Je comprends enfin pourquoi New Order a tant compté pour moi. Je prends en pleine gueule la nouvelle vague électro. Finalement la danse il n’y a que ça de vrai. Je regarde le ciel et je me souviens de cette soirée improbable à Brixton. L’impression d’avoir rêvé. Gros coup de spleen. Plus noir encore.

J’ai 21 ans

Cet été là je n’écoute quasiment qu’une chanson dans mon walkman Sony. Gamine, Le voyage. Cette chanson m’obsède, me rend dingue. Les paroles, la mélodie. Cette tristesse joyeuse. C’est tout ce que j’aime.

‘’…tous nos rendez-vous manqués, le temps qui passe et ne revient jamais, oh tout ça si vite oublié, si vite oublié, c’est si vite oublié, … tout au long de la nuit tu m’as emmené sur les rivages incertains de l’ennui, on pourrait partir en voyage on pourrait aller voir la mer, Venise en hiver, ou Paris… oh mes les jours sont si courts et tu vois, je n’ai plus besoin de toi, je n’ai plus besoin de toi…’’

J’ai 17 ans.

Je bois et puis je danse.

J’ai 24, 25, ou 28 ans

Je regarde le ciel et je me lance. Sur les oreilles la musique de Chelsea. Encore une tentative héroïque de faire sonner la pop au pays de Brassens et Piaf.

2015, j’ai… peu importe.

Une sale journée de taf, une vraie journée de merde. Tout le monde est à cran, ça pourrait péter mais non ça tient, le ciel est chargé de tension, seule valeur en croissance par les temps qui courent. Envie de taper contre un mur. Seuls quelques verre et quelques notes peuvent quelque chose pour moi dans ces cas là. Avenue des armées en boucle sur le trajet du retour. Me voilà un sourire aux lèvres déambulant au son de cette pop fière et grise. Tristesse de la balance parfait état d’entre-deux. Le cœur noir, l’âme écorchée mais le pas léger. Les angles morts.

La vie électrique.

Jusqu’à demain

J’ai quelques années de plus, mais il y a toujours ces notes au fond de moi, cette mélancolie qui ne me quitte pas. J’ai toujours trouvé beaucoup de panache à ces musiciens qui arrivaient à me donner envie de sourire de ces rendez-vous manqués, de ces petites lâchetés, de ces leçons que l’on ne retient pas, de ces larmes, de ces cris, de ces bouffées de bonheur éphémères.

J’écoute Aline, je remonte le temps avec cette machine à tubes tristes et je me sens bien. Ces compositions soignées, ces arrangements, ces mélodies. C’est imparable.

Je regarde le ciel, j’irais bien boire un verre, et puis danser.

Jusqu’à demain.

Promis, juré, craché.

Demain j’arrête.

La vie électrique.


Matthieu Dufour