Chronique – Black Egg – Songs of Death & Deception.

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Une chapelle enruinée mais qui tient encore debout au fond du bayou, les restes d’une antique fierté, d’un temps où il en fallait bien plus pour se laisser abattre. Une prison qui semble laissée à l’abandon mais où quelques fidèles se réunissent encore pour écouter les sermons païens d’un prêcheur en costard sombre impeccable. Sur les murs de cette cave humide et grise un poster jauni avec les restes à moitié effacés d’un Johnny Cash. A la nuit tombée quelques ouailles envoutées rejoignent la cohorte de disciples de ce prêtre laïc, fascinés par la voix grave et parfois inquiétante de cet homme perché dans l’ombre et qui tous les soirs reviens balancer ses incantations sans que l’on sache vraiment si son dieu est notre diable ou bien l’inverse. Black célébration, désordre posé, cold poésie, vagues dark, magie vaudou ou rêve éveillé pour un début cérémonie curieusement apaisante malgré l’obscurité. Pas de lumière à l’entrée chez Black Egg, ou si peu, les rares lueurs sont terrées dans nos poches bien trop grandes pour abriter nos vaines conquêtes, ou refugiées dans les recoins de nos cœurs meurtris par une inanité érigée en pensée unique. Et pourtant, We Shall Win nous répète le prêcheur, We Shall Win… Je m’apprête à sortir ma bouteille de gin et à reprendre la clope quand une voix lumineuse et innocente vient déchirer la noirceur de la pièce, Le Petit Chevalier promet de venir me visiter.

Comme un intervalle, moment de saudade en suspension dans l’air froid, sans pour autant remonter, la température se teinte d’une lumière diaphane et pourtant aveuglante. C’est peut-être à cela que ressemble le bout du tunnel après le purgatoire. « Et le rêve fraichit » dit Rimbaud. Le sermon de ce Nick Cave vaudou reprend mais la tonalité n’est plus la même. Nous sommes dehors, une forêt, la pleine lune, une clairière. Des voix d’anges se mêlent maintenant à la sienne, sa voix semble se dénouer par moments, comme si elle était trouée de rais de lumière, les anges déchus accompagnent cette lancinante complainte qui peu à peu se colore de teintes plus chaudes, se transforme en ballade d’ombres chinoises. Oh, ce n’est pas la joie, enfin pas vraiment, mais comment dire… c’est comme si l’on ne devait finalement pas désespérer complètement de l’être humain, comme si l’art et la création pouvait encore répondre à quelques unes de nos métaphysiques interrogations, à défaut de sauver nos âmes. De l’espoir dans le doute, une orée au bout de la route, une issue après les rituels. Le tempo parfois s’accélère sans jamais se prendre pour ce qu’il n’est pas, sans jamais dépasser l’indispensable, sans jamais verser dans le superflu. Une vie en un album, de la naissance déjà lestée de multiples héritages dont on cherchera en vain à se débarrasser, jusqu’à l’inévitable fin. Solitaire ou romantique selon les choix que nous aurons faits. Entre les deux, des chutes vertigineuses, des blessures profondes, des joies éphémères, des nuits qui durent des années, des aubes comme des fenêtres sur un ailleurs, des excès et quelques grands moments de folie. La folie peut-être la seule issue raisonnable. “Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la sagesse.” William Blake. Une vie. Une putain de vie.

Mes compétences musicales étant limitées comme vous le savez maintenant, je ne sais pas si cette musique est un genre de cold-folk, de dark-folk ou encore new-wave-bluesy, ce que je sais c’est que Black Egg est comme ce frère de peine, cet ami qui vous écoute sans vous interrompre mais ne vous laissera pas vous lamenter, lucide mais bienveillant il sait toujours trouver les mots, quitte à balancer du sel dans la plaie béante pour voir ce que vous avez dans le ventre. La voix d’Usher est à la fois autoritaire, douce et réconfortante car elle épouse les contours de notre mélancolie rampante, cette bile noire qui erre l’âme en peine dans nos veines. Comme un caméléon, cette voix se fond dans nos humeurs. D’une sobriété et d’une tenue exemplaires, ce disque prend son temps, n’hésite pas à trainer, mais c’est pour mieux nous apprivoiser. Etalant ses qualités de songwriter à l’ancienne, Usher nous propose un trip sombre mais pas dénué de vie, un voyage mental tantôt poétique, tantôt métaphysique. Peu à peu, le corps s’allège, réduit à ce qu’il n’aurait jamais du cesser d’être, poussière et chair faible, pour faire place à la puissance de notre esprit, de notre imagination. La vie n’est pas réalité, la vie n’est pas la vie. Paradoxalement, la musique oui. Parfois. Quand elle entre comme ça dans nos méandres, dans nos âmes enfin un peu libérées.


Matthieu Dufour


Chez Unknown Pleasures Records


Roues, nuages de feu

J’ai jeté un coup d’oeil dans les tiroirs de tes cercueils vides,
j’ai été fidèle,
j’ai été un de ceux qui ont levé le visage.

Leonard Cohen