Chronique – Forêts Antiques – Kramies (EP live).

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Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

(Arthur Rimbaud)


Qu’on y soit sensible ou pas, il existe indéniablement une magie Kramies. Cette capacité en quelques accords à alléger votre corps, à le rendre souple, malléable, capable de parcourir la distance céleste qui sépare notre vie de maintenant des antiques forêts de notre enfance. Un vol, une suspension du temps, une parenthèse enchantée, enchanteresse. Les paysages de notre vie se figent puis défilent en slow motion, tous plus poétiques les uns que les autres ils viennent se rappeler à nous, guirlande de Noël de Polaroïds jaunis et souriants. Kramies a un truc vraiment spécial pour faire remonter à la surface les plus insignifiants détails d’une ballade oubliée sur la lande (l’odeur de ces ajoncs chauffés par un soleil blanc, le frottement d’un mollet sur les fougères sauvages, le reflet d’un nuage sur une mer d’huile, le sourire de cet inconnu croisé au détour d’un sentier) comme les moments les plus tragiques ou les plus féériques des étapes cruciales de nos vies. Le plus réjouissant c’est que Kramies ne semble même pas réaliser ce qui se passe à l’écoute de ses chansons. Magie.

En live, ses « amazing » compositions sont encore plus impressionnantes, plus belles si c’est possible. Délestée du peu d’arrangements qui auraient pu encore trainer, nous voilà face à des mélodies épurées, à l’os, à poil, juste sa voix comme d’un songe apparue et sa guitare. Pas de frime, jamais, pas de superflu, pas d’effets de manche ou d’accessoires. La simplicité de l’évidence, l’émotion de la peau, le battement du coeur. On a beau (par définition) ne pas être dans la salle à l’écoute de ce superbe EP, on est vite pris de frissons et parfois de vertiges dans ce court et fascinant maelström d’émotions ainsi figées dans l’air de ce sublime écrin qu’est le Grand Théâtre d’Angers. Magie. Saisis par la douce tension et la beauté palpables dans la salle. Malgré le digital, la distance, la virtualité. Ces ballades oniriques et mélancoliques traversent l’espace pour pour nous cueillir dans ce que nous avons de plus beau, de plus pur : ces miettes dispersées d’une innocence perdue, enfouies tout au fond de nos entrailles. Je réalise alors que je ne savais rien. Je ne savais  pas que j’avais gardé tout cela en moi. Merci Kramies.

Ainsi dépouillées, ainsi désossées puis rassemblées, les classiques Sea Otter Cottage, The Wooden Heart, comme Ireland, sublime nouveauté, constituent un moment unique, un moment de vérité étincelante et de beauté pure. L’acmé d’une saison en lévitation. Une performance majestueuse et majuscule. Une confirmation. Une aube pleine de promesses. Magie.


Matthieu Dufour