Comment Alain et Mick eurent vingt ans et puis mille ans en une nuit de Madrid (by Guillaume Mazel).

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On aurait dit une star de magasin chinois, de carton plus que de strass, ce visage de deux chevaux attrapés par le tronc d’un platane, déambulant comme Mime Marceau entre hidalgos et hidalgettes, dans le centre de la capitale ibère, sans même savoir le pourquoi du là, la raison de cet ici, incapable de sortir ses mains de ses poches, ce qui haussait ses épaules osseuses jusqu’aux oreilles, tout seul dans la grande foule de Huertas, les samedis soirs de bucher de la cité, où brule l’eau et se calcinent les amours. Que fait un mec bidon dans les entrailles de la bête, alors que les champs l’appellent un jour, et puis tous les autres, un enfant sauvage, mais pas trop quand même, une sorte de rebelle limité, muni d’un je-m’en-foutisme appris aux meilleures écoles, celles des pailles dans la bouche. Bien, le voila qui s’arrête au centre de la place Santa Ana, épicentre des folies avinées, aux pieds de millions de séismes charnels prêts a secouer la noche, surpris par les miles et une langue qui l’entoure, il s’efface presque sous ses cheveux frisés qui semblent la coupole nocturne de l’Amazone, et, comme d’habitude, sous la tignasse, le bonhomme, rêve. A deux pas, assis sur le rebord de la statue de Garcia Lorca, quatre vieux routiers comptent les bières tombées, à tour de rôle, ils annoncent la dernière tournée, puis éclatent de toutes leurs dents en rires tonitruants qui gênent, mais créent l’habitude, et peu a peu s’éteignent comme vieilles braises. A sec, ils envoient le plus clair d’eux, parfois le seul capable, parfois l’acteur secondaire, chercher une autre bouteille, pendants qu’ils fixent leurs regards vitreux et ronds sur les rondeurs des jeunesses qui passent, inertes comme momies, les braguettes explosées par ces ventres gonflés d’alcools et de fumées qui se tendent jusqu’à cacher les rides, de vices et de dévissés, ils rient de leurs énormes gueules, heureux d’avoir tout vécu avant d’en être arrivés là. La place vue du ciel est un manège infernal qui gire et gicle de lumières autour de ces deux axes inertes, celui d’un rêveur, et celui de ceux qui n’ont plus besoin de rêver, entre le rêveur naturel et les rêveurs artificiels. Dans l’espace d’un entrejambe, les yeux du plus entier des quatre aperçoit la figure maigre allongé jusqu’au ciel, et dans la buée des liquides il se souvient d’une vieille affiche d’un Olympia lointain, où était-ce un petit bar de la rive gauche, qu’importe, sa mémoire emplie son égo de pouvoir, il reconnait cette silhouette d’un pantomime qui faisait bourlinguer les petites foules d’un air breton a des portraits de dandys. Difficilement, il se leva, ajustant ses pantalons moulants de raies noires et rouges et marchant comme canard moitié assommé, funambule sérieux autant que cuit, il s’approcha comme lion vers lionne, authentique gigolo pour clan écossais de whisky il s’accrocha au jean délavé juste avant la chute, d’un grand effort et sinueux comme serpent ivre, il monta l’Everest de la chemise mal repassée du grand dadais et posa son nez au bout du nez d’Alain (combat de nez).

– Je te connais, tu es celui de dix ans, le dandy d’Ava Gardner, bagad et Voulzy, celui de Lusitania.

– Ah oui, ça m’a l’air moi, mais toi t’es pas Laurent, il est où Laurent, dans ses îles comme souvent, Laurent, toi qui t’es, pas que j’t’aime pas, c’est que tu me caches les étoiles et pis la lune aussi, la belle dame d’or là-haut

– First, dis-je, c’est la coupole de pollution de Madrid qui te cache la voie lactée, et à mon âge tu peux m’appeler Laurent ou tout autre, je ne sais plus trop qui être, viens, je paye un verre, de singer a chanteur.

– L’hydromel, ça a un côté poétique, l’hydromel, je pourrai faire une banale Song des miennes, l’hydromel, c’est beau mot.

– Tu te drogues ou quoi ? Va trouver de l’hydromel à Madrid, ici, c’est cerveza, et plus si affinités.

L’un emporta l’autre de bar en bar, peut être chercher le champion, gagner l’autre, mais ils dérivèrent d’égal a égal, l’un faisant claquer le fer de ses bottes, l’autre trainant ses all stars sur les parterres sales de disco, de coudes en coudes dans la foule, l’un divin comme Bacchus et l’autre épouvantail a corbeau, tous deux épris des jupes de passages, tout deux avides d’aventures, champêtres ou spatiales. L’un vociférant chaque hymne ricain d’une bouche à nourrir vautours et cacher autruches, l’autre balbutiant des histoires quotidiennes de loosers sans têtes, les yeux de chats battus, rivalisant chacun de ses charmes pour que la nuit s’allonge sur des draps, ou sous un chêne du Retiro dans des bras de nymphes. L’un s’agitait de secousses sans échelles de Richter possibles, d’une chaleur plus dangereuse que Pompéi, l’autre s’affalait comme Blob, chewing-gum achevé, le rictus niait au coin des lèvres, demi sourire d‘âme perdue, l’ange frisé, et le diable échevelé. Et puis l’alcool commençait à teindre la nuit, les beaux bleus et les belles rouges, et alors qu’un scandait que dieu lui avait tout donné mais que le diable était plus genereux, au plus haut de la piste de dance, l’autre fredonnait pardon pour tout a l’entrée des toilettes, offrant kleenex et sucettes aux passantes. Le défi était né d’une débauche d’egos, d’une manière de voir la vie, et de l’autre, de cette envie de redevenir adolescent le temps d’une nuit espagnole, de ne pas perdre pieds, de se croire encore idole de qui que ce soit, d’avoir vingt ans, dix ans, juste cela, et le songeur et le rongé, en pleine nuit, offraient leurs plus belles plumes de paon, ou de moineau. Celui au blouson de cuir ne trouvait de fin a sa transe, celui au gilet de laine ne trouvait de fin a sa transe, au milieu des foules imberbes, aux acnés cachées sous les maquillages, deux bonhommes trouvaient dans les hydromels feints des jouvences et des scènes d’amitiés a fendre des guitares, a couper des arbres, au dessus de ce raz de pâquerettes les deux combattants s’admirèrent un moment avant de se voir vieillis, l’un n’avait reconnu Ava Gardner dans les infantes dansantes, l’autre n’avait reconnu qu’une solitude qu’il trainait depuis des Chelsea Hôtels inexistants, l’un était fatigué, plus que jamais, l’autre ne trouvait plus sa force, la nuit, dit l’un, définie exactement ce qui reste de nos corps, l’autre lâcha un Fuck retentissant, puis suinta : le notre n’est plus entre quatre murs intimes de chaises de velours et loges, ni dans des champs immenses devant des hippies boueux, le notre survis en nous, ce qui ce passe, c’est que nos corps sont trop petits pour tout ce qui survie de nous, alors on a du talent, et on le fait briller en dehors, tant qu’on arrive encore a éblouir, on est ampoules. L’autre s’émotionnant : faut que je note ça pour Laurent, on est peut être plus rien pour ces rues là et ces lieux là et ces sons là, mais on reste pour si il y en a qui en ont besoin, c’est déjà ça, on est phare, moi je suis un phare effaré d’ailleurs. Ils sortirent du bar, sans émotions bloquées sur leurs visages. Tu reviendras à l’Olympia ? Et toi chez toi ? L’un rejoignit quelque part ses acolytes de tournées, l’autre son ultra moderne solitude, l’un eu soudain envie d’être naïf, pour voir innocemment ce monde, l’autre eut soudainement envie de salir ses pantalons et de colorer sa bouche.

© Guillaume Mazel