Agnès & William by Guillaume Mazel.

Vingt-neuvième carte symphonique trouvée dans un coffre et attribuée à Sir William Sheller, compositeur en son temps de magnifiques œuvres. Il est dit que la réceptrice de la dite missive devait être en ce moment la dame danoise Agnès Caroline Thaarup Obel qui, suivant les dires, ne lui a répondu qu’a la cent-troisième lettre.

agnèswilliamPlus bas, plus bas sur le clavier, dans le grave des touches, comme en bas d’une falaise, là où choque la joue sur le sol, do, ré, mi, comme au voyages de Dante, en bas, dans la profondeur presque givrée du son, là, Agnès, m’attendrez-vous ? Agnès m’attendrez-vous sur les rives d’une rivière dont j’ai bien voulu garder le nom d’enfance, tout en bas, là, les poches pleines de carnets à spirales emplis de symphonies raturées et illuminées, aux marges, des esquisses d’autoportraits semblables à des Tintin flâneurs, affublés de lourdes godasses qui évitaient l’envolée aux lunes, aux marges, des portraits de vous, jeune fille à la perle assise comme pour Chardin, au piano merveilleux, en bas, les poches pleines, je descendrai enfin, quand l’indice touchera la plus aigue des ivoires à vos bras Agnès. Plus bas, en faisant de sages arrêts, des étapes dans le silence, entre deux croches, noires comme votre robe de sœurs Brönte, longues blanches comme ces joues nordiques, en faisant des ondes pour que résonnent mes timides murmures, imitant la joie d’un souffle de nostalgie, j’irai comme l’on chute au bras de la fille de l’aurore, comme l’on saute à pieds joints, dans les bottes brillantes en caoutchouc, dans les flaques de sentiers de grands palais et lacs intimes de Brocéliande. Sur la descente, je récolterai quelques victoires pour vous faire des bouquets, essayer d’être plus grand que moi, des trucs tout simples et colorés, comme des petites défaites enfantines, des sirops en gorge, des bonbons d’anis, de ces choses banales qui sont lampions d’âmes. Et plus bas, plus bas sur cette lettre, je signerai de mon nom dans l’espoir qu’il soit le dernier lu de votre bouche

Agnès je rêve de ces mains terriblement blanches. Agnès aux mains blanches a en pâlir, comme la chaux-vive, je le sais, au début, j’avais peur de ces mains, et timide je regardais tous ses alentours, c’est la première chose que j’ai vu de vous, vous savez, c’est comme cette touche de pigment blanche, fugace, sur une toile impressionniste de Monet, celle qui nourrit de lumière le monde, et moi qui ne suis que cette tache rouge dans les peintures de Corot, qui n’exprime que la douleur cachée dans toute chose, celle qui violente tout le monde. Agnès, vous êtes lueur de mes arts, de votre couleur, vous faites mes fêtes, Agnès, vos mains sont si blanches qu’elles restent transparentes dans mes ivoires, et sans leur vue, je ne vois que l’ébène, je ne vois que les peines. O Précieuse Agnès, répondrez-vous a ce petit homme tombé d’averses et de gouttes de miel, ce petit popeur symphonique, de ce pas grand-chose qui n’ose, qui n’ose, mais qui descend vers vous comme on descend en enfer, Agnès aux mains blanches, me recevrez-vous au plus bas de moi, tomberai-je avant que vous me lisiez ? Savez-vous alors, chère pianiste de mon âme, que mes symphonies sont des petites nymphomanes de vos Pleyel ? Qu’elles s’envolent dans le rêve fou d’envelopper vos longues mèches qui s’enfuient de vos chignons, et flottent en intermezzo dans les courbes de vos joues. Savez-vous qu’avant, j’étais volage, je fus bopper, léger, enfant pagaille, teen coloré, la sagesse m’a épuré et votre naissance sonore m’a dénudé. Agnès, froide autochtone d’ailleurs, voudrais-vous un jour, jouer du piano sur ma peau, de l’archet sur mes veines, du tambour sur mon cœur ?

Qui n’ose, qui n’ose ? 25 lettres à 12 pages recto verso, si ce n’est oser, c’est plutôt osé, cher William, plus qu’un arpège, c’est une symphonie inachevable que vous me lancez comme on dit bonjour, comme si de rien n’était, c’est tout à fait vous, sans rien dire vous êtes géant et l’on ne vous voit, vous êtes lumineux et personne ne s’éblouit, et moi, du plus bas d’où je vous attends, je vous ai incrusté dans mes rétines danoises comme la mélodie de toute une vie dans l’ombre, il serait tellement bon que vous soyez de la taille des hommes heureux, sur le socle des académies, le front haut, le regard fier, mais vous voila, nuque tordu, le front baissé sur votre piano, timide jusqu’aux ongles qui feulent les touches, timide jusqu’à ne dire qu’à demi-mot, et moi qui ai besoin de force pour ouvrir mes yeux et mon âme, moi qui nécessite la force des rivières et la légende du temps pour entrevoir la chair dans la transparence de ma main, de l’essence pour mon feu, une certaine cure pour mon mal à l’aise humain, moi qui nécessite la chair, à franchement parler, vous ne me donnerez qu’une chanson qui me ressemblerait, et je ne trouve en vous que la beauté, et la beauté ne me nourrira pas, la beauté ne remplit pas mon enveloppe, la beauté c’est comme un regard sur Genève, vieux, inerte et froid, chutez si vous le désirez, preux chevalier, faible troubadour, délirant petit journaliste du petit vingtième, mais mes bras ne seront, hélas, pas en bas de tout, c’est dans le ciel, tout là-haut dans le ciel, cher William, que je devrai venir vous chercher.


© Guillaume Mazel