Interview – Nesles

12794959_10153963275274556_4289432232956133489_oPeux-tu te présenter en « quelques mots », quel est ton parcours artistique ?

J’écris des chansons avec une guitare, folk, en français. Dedans j’injecte un peu d’électricité, de cordes, d’électronique, d’air, de souffle. J’ai d’abord fait des études de lettres anglo-américaines, de cinéma, d’art dramatique, et de musique bien sûr. La musique m’a sauvé d’un naufrage assuré, d’une mort certaine. Nesles est la fin de mon nom de famille qui était un peu long à mettre sur une pochette. C’est également le nom de l’endroit où j’ai mes premières racines.

Quel regard portes-tu sur ta discographie ? Est-ce que tu as un chemin en tête ou tu suis l’intuition du moment ?

Difficile. J’aime regarder devant, sinon, passés les premiers temps d’analyse sur mes erreurs, je m’effondre. Il me faut donc avancer, être en mouvement. Même si je ne réécoute quasiment rien de ma discographie, je suis très fier de Krank, un concept album qui m’a demandé une énergie de dingue, qui aurait dû couter des dizaines de milliers d’euros, et qui m’a lessivé. J’ai mis du temps avant de savoir quelles leçons tirer de cette expérience aussi pénible qu’excitante. Créer dans la douleur et tout y sacrifier n’est plus une option pour moi. Seule la fierté et surtout la jouissance dans le processus comptent à présent.

Tu es en plein enregistrement du nouvel album : comment ça se passe ?

Ça n’est que le début. Mais très bien pour l’instant. L’émulation, l’excitation sont là. J’ai la chance d’avoir un homme de talent et de confiance aux commandes, et une super équipe. C’est très motivant. Je ne peux bosser correctement, et surtout paisiblement, que si je me sens estimé, respecté, que si je sens que les gens qui m’entourent aiment travailler sur mes chansons. On rit beaucoup. Je suis assez grossier en studio. Ça me désole parce que tout n’est pas du meilleur goût, mais pour l’instant c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour désacraliser tout le process, et m’en amuser. J’adore ça. Saloper pour mieux aimer. Tout ça doit rester jouissif. Sinon je m’emmerde.

Tu as eu recours au crowdfunding : pourquoi et qu’est-ce que tu en retiens ?

Il y a eu de multiples rebondissements, très noirs ou insupportables : une mécène mythomane, une tragédie familiale, un contexte ultra-anxiogène (hiver 2015), des tas d’imprévus. Tout cela m’a obligé à revoir sans cesse mon plan de bataille, à reconsidérer mes alliés : les ‘prétendus‘ (souvent auto-déclarés) et les ‘réels‘. Pendant deux mois j’ai dû apprendre à rebondir vite, à m’adapter, à transformer chaque épreuve en simple étape qui génère au contraire une énergie positive et des idées nouvelles. Et ça m’a aussi aidé à mieux comprendre mon projet, à savoir plus précisément où je voulais l’emmener.

J’ai heureusement quelques bonnes armes pour ne pas sombrer dans la déprime totale, l’aigreur maximale, l’anxiété paralysante ou la folie. Mon hyper-créativité est une de ces armes. Et puis dans tous ces remous sont apparues des forces et des identités complètement insoupçonnées. Ça reste aussi une grande leçon d’humilité. Et ça m’a permis de redistribuer certaines cartes, de revoir de fond en comble certaines choses. Dont cette notion de plaisir.

Tu sembles être proche de ceux qui te suivent, t’écoutent : le contact direct avec le public c’est un truc important ?

J’ai beaucoup de respect pour tous ces gens qui viennent me voir en concert. Je trouve ça assez fort, un peu bouleversant même, de braver les intempéries, de zapper la fatigue, la paresse, la facilité du cocooning devant sa télé, pour venir s’enfermer avec moi dans une salle sombre !… Le contact direct, je ne sais pas si je sais vraiment faire. J’ai une forme de pudeur qui m’empêche d’avoir un rapport totalement frontal avec le public. Alors j’escamote, je biaise, je fais mon malin, je me casse la gueule. Il est surtout primordial que ça reste un jeu. J’ai pris tout ça trop au sérieux trop longtemps. Et je chéris tous ces regards, ces sourires (francs ou pudiques) qui s’échangent entre la scène et la salle. C’est infiniment précieux.

Tu as l’air d’aimer le live…

La scène est le seul endroit où je me sente complètement à ma place. Et l’obligation d’être dans l’instant, un peu comme un enfant, me permet d’oublier tout ce qui me parasite le reste du temps.

Tu composes facilement ? Le travail de songwriting se passe comment chez toi, c’est naturel, laborieux ?

Tout dépend. Comme beaucoup. Certains titres jaillissent en 20 minutes. D’autres ont mis des années avant que j’en sois satisfait et puisse les laisser sortir. Je ne sais pas pourquoi. Écrire une chanson peut être assez rapide. C’est souvent la mise en œuvre qui est plus laborieuse – bien souvent pour de bêtes problèmes logistiques et d’argent. Cet aspect assez trivial m’est pénible mais j’ai appris à faire avec. D’un naturel ultra-perfectionniste (ce qui n’est pas une preuve d’exigence ni d’intelligence) j’ai enfin commencé à lâcher prise sur pas mal ce choses. On ne me verra plus passer 8 heures sur une fréquence trop aiguë, ou une grosse caisse pas ultra calée sur la basse ! Aujourd’hui je m’en fous. Mon ambition n’est pas là. Je veux être totalement, entièrement, à l’endroit-même et au moment même où je délivre la chanson. C’est une quête très difficile et très compliquée. Mais elle seule m’intéresse. Autant chez les artistes que j’aime, que chez moi, dans mon travail.

Quelles sont tes sources d’inspiration ? Tes autres marottes artistiques (ciné, peinture,…) ? Un écrivain ou un poète fétiche Dernier film adoré ?

J’ai un rapport très ambigu à l’image, et donc au cinéma. En tant que simple spectateur, mes goûts sont plutôt ‘old school’. J’ai une vraie passion pour certains acteurs américains de l’âge d’or hollywoodien évidemment. Dernier film adoré ? Je ne sais pas. Je vois assez peu de nouveautés.Récemment je me suis pris quelques Pialat dans la gueule. J’étais passé complètement à côté. Ça m’a assis. Et Depardieu, quelle hallucination.

Je ne passe pas une journée sans ouvrir un livre. Ça m’est vital. Et j’ai toujours plusieurs bouquins en cours – que je lis ou relis d’ailleurs: des recueils de poèmes, un ou deux romans, de plus en plus d’essais, des bios… Un écrivain fétiche ? Je ne sais pas. Il y a tant d’auteurs qui m’ont aidé à grandir, et sans lesquels je ne me verrais pas vivre, Verlaine, Rimbaud, Dostoïevski, Poe, Beckett, Thoreau, Rousseau, Nietzsche, Camus, Reclus, et tant d’autres… Si je me couche sans avoir lu ne serait-ce que quelques lignes de l’un d’entre eux, il me manque quelque chose. Alors je me relève. Obligé.

Tu fais de la musique mais tu es aussi très actif, Walden, les compiles, les soirées où du beau monde défile pour chanter à tes côtés : pourquoi fais-tu tout cela ? Quels souvenirs, émotions des premières séries au Connétable ou de la suite à La Manufacture ?

Je n’analyse pas les raisons qui me poussent à faire ça. J’ai juste envie, là encore. Et quand j’en aurai marre, j’arrêterai. Je crois que je voulais surtout créer des rencontres, provoquer des moments uniques. Beaucoup d’artistes sont seuls dans leur coin, et je veux casser ça. Il s’est toujours passé quelque chose de spécial lors des Soirées Walden. Et j’en suis souvent sorti heureux et ému.

Quel regard portes-tu sur l’industrie musicale, la scène française indé actuelle ?

Je ne sais plus bien ce qu’ ‘Indé’ veut dire. Avant c’était plus simple me semble-t-il, voire assez binaire: les groupes que j’aimais et écoutais, aucune radio ne les passait, aucun journal n’en parlait – et paradoxalement je m’indignais dès que l’inverse se produisait ! Si ‘indé’ signifie ‘être en marge’, alors ça m’intéresse, ça m’excite. Si c’est juste une appellation marketing de plus, je ne pige pas, ça ne me parle pas. Ce qui est certain, c’est que la crise du milieu musical n’a rien changé en ce qui me concerne. J’ai toujours travaillé comme un dingue, souvent sans argent, très souvent seul, assumant tous les postes, et essayant de ne lâcher aucune de mes ambitions artistiques. Ça m’épuise, ça me consume, mais ça vaut le coup. Je dois juste apprendre à me préserver davantage avec l’âge. Certains artistes qui ont navigué des années avec des maisons de disques sont aujourd’hui perdus, dépassés. Certains ressemblent à des orphelins qui n’arriveraient pas à se faire à l’idée qu’ils sont orphelins justement, et que le monde a bel et bien changé. Même si ça reste extrêmement préoccupant financièrement parlant, je trouve que tout ce qui se passe en ce moment est follement excitant. Bien plus que dans les années 90 ou 2000.

Tu nous dis quelques mots des prochaines soirées Walden en mai ?

Robi.

Christine Ott

Naïm Amor

Viens.

Un récent coup de cœur musical ou un titre qui ne te quitte pas en ce moment ?

C’est compliqué d’écouter des choses vu que j’enregistre mon prochain album, donc j’essaie de me tenir à l’écart de ce qui est a priori proche de moi – par exemple je me garde le nouveau Murat pour plus tard. Donc je me réfugie beaucoup dans le jazz et le classique. Et c’est parfait.

Merci Nesles !