Où sont les sons de notre enfance (2) ? By Greg Bod.

En cette période de fêtes qui s’annonce où tout convie à la réunion, au retour à la cellule familiale, il est somme toute assez naturel de tel un archéologue de sa propre histoire d’aller fouiller dans ses souvenirs ou plutôt ces brides de sons qui ont contribué à nous former et à dessiner les contours des êtres sensibles que nous sommes.

Bien entendu, les fêtes de fin d’année sont celles aussi de l’enfance, celle de nos rejetons mais également le souvenir des nôtres d’enfance. Qu’elles aient été dure ou protégées, nous idéalisons ces années-là avec un voile brumeux qui permet toutes les libertés. Quelque part, quand je regarde mes enfants au pied du sapin qui ouvrent leurs cadeaux, c’est un peu  de la personne que j’ai été que je cherche dans leurs attitudes, leur enthousiasme que la vie viendra calmer mais elles n’en doivent rien savoir, il sera bien assez tôt pour cela.

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Evoquer les sons de l’enfance, c’est quelque part toucher à l’intimité pure qui ne dira rien à l’autre mais celui qui sent saura reconnaître ces petites bulles pour ce qu’elles sont, de minuscules instantanés, des saveurs presqu’effacées. Tout cela paraît bien abstrait mais n’avez-vous jamais rencontré ce trouble qui vous prend d’assaut, ce quelque chose du malaise que vous n’expliquez pas. Comme toute confusion est nocive, on cherche toujours à y mettre bon ordre, à en diluer le mystère.

N’avez-vous jamais ressenti  cette étrange impression de déjà vu ou de déjà entendu, comme un scénario bien trop évident qui fait que l’on sait déjà ce qu’il va se produire à la scène suivante ?

Le craquement de mes souliers sur la neige me transporte dans une divagation faite d’analogies pour le moins saugrenues. La neige m’amène au froid, au blanc, à l’hiver bien sûr mais aussi à quelque chose qui vient cacher, masquer la réalité.

Je me souviens, enfant, de voir ma mère sortir le totem de nos fêtes de notre grande boite dans laquelle s’entassaient pêle-mêle le sapin artificiel, les boules et les guirlandes. Tous les ans, elle sortait ce vieux vaporisateur collant entre les doigts, un peu rouillé à ses extrémités. Il faisait un petit sifflement ridicule et bien mal évocateur en répandant sa poudre  immaculée sur le papier marron.

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Il fallait voir maman toute appliquée à son activité. Elle y dessinait ce paysage de montagne enneigée. Elle y mettait une précaution qui touchait à la maniaquerie, quelque chose de tellement de précieux que l’on aurait cru que des ces petits tracés blancs sur la surface de papier qui entourait le vieux sapin  dépendait le bien-être de notre petite famille.

Je n’avais pas le droit de toucher à la neige ni aux santons qui constituaient cette famille en miroir de la nôtre. Maman reconstituait un univers en quelques centimètres carré. Sur les hauteurs, il y avait les trois rois mages qui suivaient le chemin de l’étoile, l’un d’eux portait sur ses épaules un agneau fatigué. J’ai longtemps imaginé les dialogues entre ces trois hommes. L’un d’eux qui sûrement se plaignait de la neige de Maman, c’étaient des hommes du désert, habitués à la chaleur infernale des jours et au froid intense des nuits.

J’ai longtemps cru que les santons des crèches étaient bel et bien vivants mais sans doute timides. Sans doute, n’osaient-ils pas parler devant nous, de peur de nous déranger ou d’être ridicules auprès de nous ? Ils attendaient que toute la maisonnée soit endormie et reposant leurs pieds lourds autour d’un beau feu de camp, l’agneau dormant sur les genoux de Melchior, ils parlaient toute la nuit durant et s’endormaient au petit matin, épuisés de trop de mots.

Je les ai entendu parfois, j’en suis sûr, ces trois-là. J’ai même entendu la pauvre bête qui les accompagnait bêler tranquillement.

Ils étaient les personnages en trompe l’œil de notre petite famille, ils nous regardaient grandir et vieillir mon frère et moi. On ne les voyait pas de l’année et puis dès le début décembre, pendant un bon mois, ils étaient de chaque attention. Il fallait avec quelle délicatesse ma mère les faisait chaque jour cheminer de quelques centimètres pour s’approcher toujours plus de leur but final. Je me rappelle le bruit que faisait les santons quand Maman les déplaçait. Ce petit son de plâtre, une matière qui s’effritait entre les doigts de Maman. Chaque année, Papa leur redonnait une petite jeunesse à l’aide d’une pince à épiler, il redessinait les contours d’un visage, repeignait le costume un peu passé avec un pinceau à pointe aussi fine qu’un ongle.

Et puis il y avait ce nourrisson dans son petit linge blanc et de paille que l’on ne mettait pas dans la crèche tant que le soir venu n’était pas arrivé. Il devait se sentir bien seul, il devait avoir bien froid ce pauvre bébé. Je les savais durs mes parents, parfois peu à l’écoute des leurs mais là, j’y devinais une véritable cruauté.

J’ai découvert à travers ces cérémoniaux anodins et saisonniers quelque chose qui appartient à l’artifice, à ce besoin de recréer un monde qui s’agence comme on aimerait voir sa vie, pas de surprise ni de drame. L’addition possible de ce qui rassure, de ce qui est et de ce qui restera.

Ils sont toujours là ces santons, chaque année sortis de leur linceul d’oubli. Ils reviennent à la vie, immuablement, discrètement. Ils sont là, toujours là.

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Je me rappelle les larmes de ma mère, ce malaise que cela provoquait en moi, ce silence chaotique dans ses yeux. Je ne comprenais pas pourquoi, je ne savais pas pourquoi mais j’ai vite saisi cette froideur, cette distance, cette attention aux autres qui ne se disait pas ou si mal. Je me rappelle ses larmes, son geste de va et vient sur sa chaise dans la cuisine trop petite pour nous quatre, le regard gêné de mon père, le bruit de sa fourchette qui vient racler le fond de l’assiette. Les mots qui ne s’échangent pas, les gestes qui s’arrêtent à leur amorce.

Mes parents étaient deux îles désertes, éloignées l’une de l’autre, séparées par deux océans. Le chagrin de l’un qui nourrissait la culpabilité de l’autre, le silence comme un mur, les ordres sourds de ma mère, les acquiescements de mon père. Un peu comme si Maman tenait dans sa main toute la volonté de mon père, comme si l’un cherchait à se racheter d’une faute que l’autre ne pardonnait pas.

Ils étaient deux îles mouvantes qui jamais ne se rencontraient. Il y avait de la colère, de la rage dans les gestes de ma mère, de la tristesse dans l’effacement de mon père.

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Entre eux, il y avait cette tombe et ce silence. Ce silence. C’est peut-être le silence qui est le son de mon enfance. Je me rappelle de ce silence comme d’une saveur rassurante, un point de repère dans le calendrier de nos vies.

Peu de temps après que les feuilles des arbres aient commencé à roussir  et à tomber et peu avant que le froid de l’hiver s’installe, il nous fallait passer par ces instants comme des épreuves.

Ma mère célébrait ses morts qui étaient un peu les miens chaque année à la Toussaint. Ses morts qui étaient un peu les miens, ce grand-oncle que je n’avais pas connu, celui qui avait réussi dans la famille, ancien chanoine à Quimper.  Cette tante morte peu de temps avant ma naissance morte des suites d’une longue maladie, de cette maladie qui sévissait dans mes deux familles, l’alcoolisme. Maman aimait les mots faits de précaution et de délicatesse, ces paroles qui mises bout à bout ressemblaient à une sublimation de nos vies, à la forme parfaite du mensonge.

Maman avait le sens de la scénographie et de la dramatisation. Elle était comme un régisseur assidu, un metteur en scène méticuleux. Notre parcours dans le cimetière pluvieux de ces journées de novembre commençait par une visite aux inconnus, aux presqu’anonymes, du moins pour moi. J’ai vite compris que leur importance se comptait au nombre de fleurs que l’on déposait sur leur tombe, au temps que l’on leur octroyait pour remettre en ordre le petit décor de pierre.

J’entends encore le bruit de l’arrosoir et l’eau froide qui vient redonner vie aux fleurs que l’on dépose dans un vase invariablement noir. Je me souviens encore de ma lecture hésitante des noms en lettres dorés sculptées à même la pierre. Marguerite Lebrun… Les fleurs fanées de l’année dernière qui finissent leur vie dans la grande poubelle  que l’on trouve à chaque entrée d’allée.

Les cris murmurés de ma mère : « Ne marche pas sur la tombe, reste sur les allées. Ne joue pas avec le gravier. »

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Les cimetières ce n’étaient pas des lieux tristes mais plutôt des endroits de l’ennui, de la limite et parfois du malaise.

Ma mère en grande dramaturge de la vie de ma famille avait la science de la mise en perspective de l’émotion. Chaque année, notre parcours dans ce cimetière nous menait du presqu’anonyme pour moi à ce qui relevait du pur malaise pour chacun d’entre nous.

Au milieu de l’allée 34, il y avait ce silence, le silence. Ce silence qui résume à lui seul mon enfance. Je me souviens seulement du son des cloches qui venait perturber la lourdeur atone. Les mains de ma mère qui nettoyait avec une éponge la surface de la pierre tombale. J’ai souvent imaginé la paume de la main de ma mère qui efface la surface de pierre et qui lave le corps nu de mon père. Nu comme notre silence, comme les mots qui jamais ne sortaient de nos bouches.

Je me rappelle de ma mère et de ses mots, « Dis bonjour à ton père », mon silence incrédule, son sourire que je ne comprends pas. Je déteste aujourd’hui les cimetières, je crois bien les avoir toujours détesté. Je  n’aime pas la vie mais j’aime encore moins la mort. Les cimetières ont pour moi la saveur de l’ennui et d’un sourire froid.

Au milieu de l’allée 34, il y avait ce silence, lourd comme une feuille qui tombe d’un arbre, lent comme la chute.

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Je me rappelle ce soir d’été, loin dans les hauteurs sur ces routes en lacet, entre vide et nuages. J’avais l’impression de traverser les nuages, d’être d’eux. Il fallait bien compter sur mon père pour calmer ma rêverie.

« Ce n’est que du brouillard. Avec le soir qui tombe, la brume se lève, c’est très courant dans les montagnes. »

Je me souviens de ce soir d’été, à l’époque nous faisions parfois du camping sauvage avec mes parents et mon frère. Je me souviens du grincement de la manivelle qui faisait descendre les cales de la caravane blanche et marron. Il sonnait comme le glas d’une journée. Bientôt, je retrouverai la chaleur de mon sac de couchage rouge, cette impression d’être protégé, bien serré dans le moelleux du tissu. Mon petit chien en peluche, Toto et ses yeux maintes fois recousus contre moi.

Je me souviens de ce soir d’été, haut dans les alpages. Le repas vite pris, le son plastique du paravent qui nous séparait de mes parents moi et mon frère le temps d’une nuit, le grésillement agaçant d’un moustique  contre ma joue, ma main qui giflait le vide.

Je me souviens du son des cloches des vaches qui paissaient un peu plus haut encore. Je me rappelle encore de mon rêve, une petite fille des montagnes qui rencontre un petit garçon des mers. Nos jeux dans le silence de la nuit.

Je me souviens des soirs de tempête, le bruit du vent qui s’engouffre entre la fenêtre et le volet, l’impression de voir la vitre gonfler sous la respiration, reprendre son souffle, un calme avant le grand rien, comme le dernier acte d’un effort qui va se taire. Le vent avait le chant d’un hurlement, quelque chose de disharmonieux et de glaçant. Parfois, quand je croyais que la tempête s’était enfin calmée, je m’hasardais à rouvrir un peu les volets. Le ciel avait cette teinte rougeâtre mêlée au noir intense. Il n’y avait pas la moindre étoile, rien qui illuminait le silence sauf peut-être parfois les quelques rares éclairs qui nourrissait le vent violent. Ils donnaient à la petite place tellement familière entre les barres d’immeuble une once de mystère et d’inquiétude. Je voyais le tourniquet en bas qui tournait sur lui-même tout seul, comme si un gamin invisible l’actionnait et lui donnait vie. Je l’imaginais cet enfant qui aurait pu être mon ami, un être constitué de pluie, de vent.

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Il était lui aussi le silence, celui qui ne dit rien. Celui qui ne fait que laisser bouger le tourniquet. Celui que l’on laisse dans la nuit, celui qui jamais ne rentre à la maison, celui qui reste à la porte.

J’aurai aimé être comme lui, j’aurai aimé être lui, à la fois absent et présent.

A la fois rien et tout. J’aurai aimé être lui, à peine un silence.

Je n’étais qu’un élément de ce silence, un de ceux qui le produisent. Je voulais être le silence à lui tout seul, plein et entier mais je n’étais qu’une des racines d’une gêne, qu’un infime degré d’indifférence, que le fruit de doutes et de non-dits ou de on dira peut-être.

J’aurai voulu être le silence plein, total. Aujourd’hui, j’occupe l’espace pourtant, je n’ai pas d’autre choix possible. La tentation de s’effacer est tellement grande, la tentation de se diluer, de s’estomper. Je ne suis que bruit, éructation et incertitude.

Le silence, lui, n’a besoin de rien d’autre. Nous devrions tous rejoindre le silence. Ce serait le seul geste sensé à faire mais on ne peut demander, on ne peut tolérer de se laisser emporter par le vide.

Il est parfois plus facile d’être un santon sans souvenir.

Aujourd’hui, j’occupe l’espace de ma voix  comme pour mieux recouvrir l’angoisse, la peur et les craintes pour hier et demain, pour tout temps. J’ai la mélancolie de moments que je n’ai pas vécus, j’ai les souvenirs d’une mémoire neuve et cette certitude du jour qui viendra, de ce grand effacement immuable et tellement nécessaire.


Texte et Photos © Greg Bod