Coffee in a trash can (by Guillaume Mazel).

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Il y a surement une médecine, un truc de grand mère pour éviter ça, un de ces livres-médicament type Bucay ou Byrne, une volonté zen… d’ici a ce que je trouve, je bois. J’ai l’allure d’une éprouvette à vices, les habits d’une génération en quête de bousillage à tout-va. Je cache parfois mes maux sous ce lourd manteau de grosse laine noire, je cache mes débauches littéraires sous cet énorme et déformé bonnet de vieux loup de mer édenté, j’ai le visage des miens, de ce temps là, d’années balafrées. Je bois, des tonnes et des tonnes de pages, et pour chaque paragraphe, un café, parfois une photo que j’avale comme un pain de céréales, j’ai la famine de toute une enfance qui ne se calme jamais, j’ai faim de toute ma vie, j’ai soif de tous mes jours. Je bois pour Genet, je bois pour Murakami, ici et là, dans tous mes voyages, j’engouffre ce pétrole de pauvre, essayant d’y deviner où je suis exactement, quel monde m’abrite. Bien sur, il y a le plaisir de la caféine, sa vitalité feinte, l’amertume passagère que le sucre efface. Café addict, peut être ai-je voulu ainsi réveiller une génération qui parlait de fleurs en bavant sur le sexe. Je pense trop, j’ai toujours trop pensé, je fais d’un brin d’air un ouragan où s’emportent poèmes et portraits de photos, quand nous étions gosses, quand j’ai fui la femme et la mère, je pense trop, mais il faut penser pour les autres. Cette table est usée aux coins, les angles sont des cercles, et des poignets ont limé l’emplacement des avant-bras, je crois fermement que les objets vivent le temps qu’on les use, ils vivent du moment qu’on les touche, et se meurent quand on s’éloigne, puis renaissent comme messie quand d’autres s’attablent. Je crois dès lors que cette table de petit café banal de Périgueux peut me conter sa biographie, ou plutôt, toutes ses biographies, à première vue, elle a vécu plus d’une vie. Temps de demander un café, question d’être tout a fait moi, mon bonnet de laine noire, mon manteau épais et  peuplé d’érosions, mes égards, mes littératures engrangées, mon polaroid et mes yeux. Pardon, pardon, je voudrais un café, et si possible un peu de pain de céréales, ou quelque chose qui puisse y ressembler. Mon français est une merde, quelle belle langue, et si bien usée aux siècles passés, je la détruis dans les limites de ma portée.

Comment peut-elle travailler dans cet état? Si le bébé doit déjà  être baptisé dans ce ventre, je sais ce que c’est que d’être mère, je le sais, et ça me gêne presque de lui demander un café.

– Qu’est ce que je vous sers? Vu la dégaine, faudra payer à l’avance m’dame. Ici on mange que ce que paye le client, si le client oublie ou n’a pas, le marmot et moi on jeune.

La serveuse ébouriffée se déhanche à l’extrême, forçant les pauses comme une Marylin au casting, sur sa peau des tatouages au compas de marins embués et des vestiges encore lourds des ères punks lui donnaient un âge qui aurait du être de raison, mais elle sentait la liberté de n’avoir rien trouvé, belle liberté.

– Un café, un café fort, qu’il soit noir comme le noir des photos, et si possible, un pain de céréale grillé, le plus naturel que vous ayez.

– Ben on est un peu duchesse, pour autant qu’on se trimbale en vagabond, le café est le même pour tous, le seul privilège ici, c’est si on est plus près de la fenêtre  que des WC, et comme vous êtes en terrasse, vous n’y avez pas droit. Quand au pain, je ne crois pas qu’il soit sain, mais c’est un régal.

Bien sur le regard se tordit un peu, mais on n’est pas l’enfant d’une génération sans avoir appris à vieillir.

– Tu es bien brusque, jeunette, défie-toi à t’assoir ici et à parler avec moi, j’ai dompté des iguanes et des hyènes, ma voix a ce pouvoir, en as-tu peur ?

– Ben je suis de service là.

– Lâche…

– Ha non, tout mais pas lâche, tu vois ce ventre gonflé, ce n’est pas un plus pour le plateau, c’est un moins, je te le jure, mais y’a pas meilleure combattante que moi armée de ce globe.

– Alors on se ressemble, je n’ai fait que me battre depuis que je suis, et mon pire adversaire a toujours était mon ombre.

 Sandie s’assois, relevant le défi (et faisant une pause non-syndicalisée), cela prends son temps, l’enceinte est lourde.

– Moi me battre, j’ai ça dans le sang pour le son, je me bats pour ma culture, je me bats pour mon vécu sur des pistes, des scènes et des bars, qu’importe, quand on est comme moi, on porte la lutte sur soi. On ne rigole pas, du moins pas avant la deuxième bière, on a l’air de bulles et on est des balles, dans mon cas, vu mon état, des bombes.

– Ce sera pour bientôt? Je veux dire l’accouchement, j’ai toujours voulu être née dans un bar, a la chaleur d’une vieille machine d’express d’un bar de la 66, je vois mon futur dans le marc colombien, depuis, toutes les villes ont un havre spécial pour moi, je suis un marin qui va de bar en bar.

– Le môme est rebelle, plus que sa mère, plus je lui dis sors, et plus il reste, Bébé’s got the power. Tu sais, il s’énerve quand je chante, un pogo intra-utero.

– Tu chantes? Moi, je récite, jeune j’avais une voix superbe, après la vie te casse les miracles un à un, et puis t’offre d’autres voies. Personne ne dirait que la diva vie sous le bonnet de grosse laine noire, mais j’ai ciselé mes encres, et j’ai travaillé mes polaroids, j’ai vu le monde et le monde m’a regardé.

– J’aimerais bien qu’on me regarde, moi aussi, je fais tout pour ça, faut me voir sur scène, un fauve, mais je reste réaliste, le monde a d’autres choses à regarder, et trop d’yeux briseraient mes points de vue, je m’aime à mon échelle, mes bars, mes tréteaux, mes amplis et le peu de place pour calciner qu’il me reste, finalement, je suis intime, et toi, trop offerte, pour aussi épaisse que soit la laine de ton bonnet, l’armure de ce fameux manteau noir et la profondeur de l’objectif de ta caméra, tu ne t’appartiens plus.

Sur la table du bar, le livre de Genet perdait une à une ses feuilles, l’encre devenait terne et l’eau froide envahissait le café sans échappatoire. Le silence s’allongeait dans les veines du bois, alors que la serveuse se levait en souplesse, et, comme une timidité, s’effaçait de la piste aux étoiles laissant la figure si maigre qu’elle écorchait, se figer comme un Rodin et épouser le mur dans son humidité et son insipide présence. Les jambes de longues promenades de Patti sentaient le séisme qui l’avait immobilisé, oui, elle était aux autres, offrande de sa culture et de sa biographie, connue jusqu’à la couleur de l’os, ayant laissé au peuple son pouvoir, les pieds nus dansant sur les musées des hommes au rythme des existences. La leçon était dure, et intensément bénéfique, et ses yeux se retournèrent sur eux et cherchèrent tous ces passants qu’elle n’avait su mettre en prose à temps. Un long sommeil, un repos, il était peut être temps de rejoindre la maison natale, et son propre corps. Les reines aussi se fatiguent, même reine de royaumes sages, il faut parfois, revenir à l’être et reprendre la plume sur les lignes un jour abandonnées, Patti décida qu’il était temps de renaitre

Appuyée sur le cercle de bois qui servait d’entrée a la barre, la petite Sandie avait choisie de porter son regard de lutin, et le sourire  de vierge Marie fatiguée, et s’était figée en face de la femme ombre, légèrement cachée par un coin de mur. Non, ce n’était pas la gloire qui brulait ses joues, nulle victoire, sinon ce plaisir tout simple de sentir que la chair pèse effectivement plus que l’âme, on y gagne peut être rien, mais une petite bataille gagnée ne fait de mal à personne, le fils- fille pouvait naitre, elle était prête à batailler et savait lever le front et voir le monde a ses pieds sans bouger de ses docs, il n’y avait peut être que peu de livres sur la table de sa vie, mais l’encre y était indélébile.


© Guillaume Mazel