Soirées Walden – ITW Bertrand Betsch.

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© Gilles Vidal


Pourquoi avoir accepté l’invitation de Nesles pour ouvrir cette nouvelle série de Soirées Walden ?

Florent me l’a proposé plusieurs fois et à chaque fois j’ai dû décliner en raison de problèmes d’agenda. C’est le souci lorsque l’on vit très loin de Paris : ne pas toujours pouvoir se rendre disponible. J’aime bien l’esprit de ces soirées, telles qu’elles m’ont été présentées. Un petit lieu chaleureux, une ambiance intimiste, un spectacle dépouillé, les chansons livrées à elles-mêmes dans une sorte de nudité, une même famille musicale mais avec cependant une certaine ouverture, sans esprit de chapelle, un tête-à-tête avec un public qui offre toute son attention et qui sait ce pour quoi il est là, avec l’optique de le fidéliser de par la qualité de la programmation et du concept.

La production de musique s’est démocratisée mais la diffusion est compliquée, des solidarités nouvelles s’organisent, des nouvelles structures apparaissent, … : quel regard portes-tu sur la pratique de la musique aujourd’hui, son évolution par rapport à tes débuts ?

Il y a 20 ans, lorsque j’ai sorti mon premier album, être chanteur était encore un métier. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Avec la généralisation de l’écoute en streaming, les artistes ne sont plus rémunérés. Ce n’est pas le streaming qui pose problème, bien au contraire. Pour ma part je n’ai jamais autant écouté de musique que depuis que je suis abonné à une plateforme de streaming et surtout je n’ai jamais fait autant de découvertes. Le problème vient du fait que les accords signés entre les plateformes de streaming et les majors ne permettent pas de rétribuer les artistes. (Signalons au passage que les quelques centimes d’euros qui leurs sont reversés relèvent de la provocation et de l’humiliation pure et simple. En tant qu’artiste il serait moins humiliant pour nous de ne rien toucher du tout que ces quelques centimes qui nous stigmatisent comme des sortes de cancrelats). Les majors, elles, s’y retrouvent car, en tant qu’actionnaires de ces plateformes, elles touchent des dividendes. Mais elles ne reversent rien aux artistes. Quand aux labels indépendants, ils ne touchent rien non plus et sont donc condamnés au bénévolat et à l’exercice de la charité. Pour en finir avec le streaming, j’ajouterais que je trouve dérisoire le prix des abonnements étant donné l’étendue de l’offre.

Le label que ma femme Audrey et moi avons fondé (Les Imprudences) repose entièrement sur le temps que prend Audrey sur ses jours de repos pour faire exister la structure et cela sans aucune aide, à part les conseils des copains. Tous les disques que nous sortons sont financés sur la base de crowdfundings, via l’enseigne Microcultures. Type de financement plutôt décrié ces derniers temps d’ailleurs car tout le monde se met à faire des crowdfundings, y compris des artistes qui n’en ont pas besoin. Du coup les potentiels investisseurs (le public) se sentent parfois harcelés et ne comprennent plus qu’on les sollicite aussi souvent. Toutes les petites structures ont le couteau sous la gorge et sont de plus en plus désargentées. Quant à nous, artistes, nous sommes devenus des chanteurs du « dimanche », la plupart d’entre nous étant obligés d’avoir recours à des boulots alimentaires pour survivre. Les seuls amis musiciens que je connais qui vivent encore de la musique sont les plus malins qui arrivent à jongler avec plusieurs formations ou qui ont d’autres activités artistiques ou techniques qui leur permettent bon an mal an de boucler leur intermittence.

La musique est à un tournant de son histoire. L’offre n’a jamais été meilleure, il n’y a jamais eu autant de bons artistes, notamment et surtout en France ; grâce au développement du homestudio qui donne à tout un chacun la possibilité de réaliser des choses que seuls les plus fortunés pouvaient auparavant se permettre, on n’a jamais entendu autant de bons morceaux, de bonne musique, et personne ou presque pour l’écouter, la diffuser, la financer et la monétiser.

Si on laisse faire les choses telles qu’elles sont en train de se produire l’univers de la musique va se fracturer totalement. Le streaming finira d’enterrer tous les artistes financièrement. Il y aura une poignée d’artistes financés par des majors dont les albums se vendront au supermarché entre un baril de lessive et une boîte de corn-flakes d’un côté, et d’un autre côté des « amateurs » évoluant au sein de toutes petites niches se livrant à une sorte d’artisanat dans une économie réduite à néant.

En ce qui me concerne je suis depuis quelques années dans un cycle très productif. Je consacre moins de temps qu’avant à la musique mais je m’y consacre de façon plus dense et plus intense. J’ai des dizaines et des dizaines de morceaux en réserve. J’ai des projets à tire-larigot. Pour certains d’entre eux je sais que je ne pourrai faire l’impasse du studio et des musiciens de studio. Donc si je ne trouve pas d’argent, ces projets n’aboutiront pas. J’ai d’autres projets moins traditionnels qui peuvent tenir la route en auto-production. Sortir des disques est pour moi vital. Je me prépare donc à toute éventualité. Si je trouve 10 000 euros je sors un album physique enregistré de façon traditionnelle. Si j’ai zéro euro, je peux toujours balancer un album en numérique qui ne me rapportera rien mais qui me fera exister artistiquement parlant et qui me permettra de continuer à avancer, à progresser et à expérimenter.

Si l’on me demande : « Demain, c’est quoi la musique ? », j’aurais tendance à répondre : « Demain la musique, c’est la guérilla, et je suis prêt à me battre. Pas de Kalach, juste un Opinel et une toute petite boîte à outils. »

Pourquoi as-tu monté ton propre label ? C’est devenu inéluctable aujourd’hui quand on veut garder sa liberté ? Comment fais-tu tes choix ?

C’est Audrey qui a monté le label. D’une part pour sortir mon album album « La vie apprivoisée » puisque je n’avais plus de maison de disques. Et d’autre part pour aider d’autres projets à émerger. En tant que label, notre seul et unique ambition est de sortir des albums qui permettront à des artistes de se faire connaître. Aucune envie de pérenniser quoi que ce soit. Notre plus grande victoire serait que demain une major ou un indépendant ayant pignon sur rue nous piquent les artistes et les projets que nous défendons.

Quant à nos choix ils reposent sur deux critères : 1) Qu’Audrey et moi soient tous les deux fans du projet proposé. 2) Que l’artiste ne nous demande pas un kopeck puisque nous avons zéro capital. Nous accompagnons les artistes dans leurs recherches de financement. Nous sommes des interlocuteurs à l’écoute. Nous leur faisons profiter de nos contacts. Et nous proposons notre structure comme support administratif (N.B. : La part administrative dans la gestion d’un projet musical est de loin la part la plus ardue et harassante, c’est même un frein qui peut se révéler considérable. L’administration française est kafkaïenne. Audrey vous en parlerais mieux que moi puisque c’est elle qui se tape le sale boulot.)

Ainsi sortira cette année le premier album solo de Kiefer et en 2008 sortira le deuxième album de Sébastien Polloni.

Sébastien fait les choses de son côté, il a une équipe, il est très bien entouré.

Pour Kiefer l’implication a été plus profonde au sens où je participe à l’élaboration de ses morceaux en tant qu’arrangeur. J’avais déjà participé à un autre album de lui qui n’est jamais sorti (sur un autre label) pour des raisons trop longues à expliquer ici. En gros cela fait 4 ans que nous collaborons ensemble. Et je rempile pour la suite.

Tu partages avec Nesles une large culture musicale et des goûts éclectiques : tu écoutes beaucoup de musique ? Tu arrives à t’intéresser aux très nombreux nouveaux projets qui sortent ?

J’essaye autant que faire se peut de suivre la plupart des projets français qui sortent. D’abord parce que la scène française actuelle est passionnante. Et ensuite bien sûr parce que c’est mon domaine de prédilection.

Mais j’écoute également pas mal de choses anglo-saxonnes, même si je ne comprends pas toujours l’engouement des médias envers certains artistes.

Des coups de cœur récents dont tu voudrais nous parler ?

Le dernier album de King Creosote est splendide. De la musique folk proche de Sufjan Stevens mais en plus simple, plus direct et encore plus émouvant.

La révélation française de l’année 2016 : l’album « Les animals » de Hildebrandt. Un disque entêtant que j’écoute en boucle depuis sa sortie.

Et ce mois-ci le nouvel album de Cyril Mokaiesh, « Clôture », un chef d’oeuvre politique et poétique.

Quels sont les artistes, les disques auxquels tu reviens toujours ?

J’en reviens toujours à l’oeuvre de Manset et à mon premier amour, c’est-à-dire le post-punk.

Tu écris aussi, c’est pour toi une démarche globale, complémentaire ?

L’écriture est le fondement de ma démarche artistique. Avec un simple stylo et un cahier on peut faire, refaire et défaire le monde à volonté, l’analyser, faire voyager la pensée et faire le lien entre tous les éléments qui nous tiennent. L’écriture englobe tout, c’est une matrice. La littérature a une puissance absolue. Les livres m’accompagnent au quotidien ; ils me structurent, ils me permettent de donner du sens à ma vie et de me faire accéder à une sorte de réflexivité. Le monde est une pensée déroulée. Et je suis au monde en conscience. C’est par l’écrit que je me rassemble et appréhende les choses autour de moi. L’écriture est un chemin de vie. Je pourrais dire sans détour : j’écris donc je suis. J’écris pour savoir qui je suis et pour dialoguer avec qui je suis. C’est par l’écriture que je prends position dans la coulée du temps. C’est ainsi que j’habite le temps et que je peux me déployer et ouvrir ma quête d’une certaine forme de transcendance.

La musique n’est pas pour autant le parent pauvre de la littérature.

La musique est une façon de donner au monde une certaine vibration. Une chanson, par son côté synthétique, est comme un mantra qui cristallise une émotion particulière. C’est une sorte de prière qui convoque le vivant dans ce qu’il a de plus spirituel.

Tu peux nous parler de ton dernier album sorti l’année dernière : tu as passé combien de temps dessus ? Tu avais une intention, une direction précise ?

C’est album un peu particulier. C’est une sorte d’objet de synthèse qui rassemble certaines données émotionnelles que j’ai collectées au cours des 25 dernières années. Où tu vas est un morceau qui date de 1993 et qui aurait tout à fait pu figurer sur mon premier album, La soupe à la grimace, paru en 1997. Même chose pour Qui perd gagne qui date de 1994 et Les inséparables qui date de 1995. Les morceaux les plus récents, notamment La beauté du monde et En sourdine, annoncent la séquence qui s’écrit en ce moment et qui va donner lieu à plusieurs albums que j’espère assez novateurs. D’autres titres récents tels que Aimez-nous les uns les autres ou encore Du vent dans tes mollets correspondent à cette envie que j’avais au moment où j’ai pensé le disque – et sous l’impulsion d’Audrey – d’aller vers quelque chose qui serait de l’ordre du compassionnel. Après avoir beaucoup exprimé mes tourments sur les albums précédents, je voulais produire un album qui ouvre la voix à une forme de résilience. La lecture de Nietzsche m’a beaucoup stimulé. A un moment il dit : « La joie est plus profonde que la tristesse ». C’est une phrase qui m’interroge et me poursuit. Je ne suis pas sûr d’en ressentir tous les tenants et les aboutissements mais toujours est-il que je suis arrivé à un moment de mon existence où la phrase de Camus, « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre », prend tout son sens et résonne de façon très forte en moi. Les êtres hypersensibles ont cette malchance de devoir traverser des épisodes extrêmement douloureux mais ils ont également cette chance de pouvoir accéder, de par le biais de cette amplification des émotions, à des moments de grâce peu communs.

Tu as utilisé le crowdfunding, pourquoi ?

Je n’avais pas un balle. Cela m’a permis de financer mes albums. J’entends pas mal de gens dénigrer le crowfunding. Je peux comprendre leurs arguments. Il n’en reste pas moins que sans les deux financements participatifs que j’ai menés avec Microcultures mes 4 derniers albums n’auraient pas vu le jour, à savoir La nuit nous appartient, Fonds de cale, My love is for free et La vie apprivoisée. Le financement participatif reste à mes yeux un beau concept. Ce n’est pas forcément rançonner les gens comme cela se dit beaucoup. Ce peut être une façon d’impliquer un certain public dans l’élaboration de projets artistiques parfois risqués, de lui donner le sentiment que de cette façon il est, à l’aune de ses moyens, acteur de la vie culturelle. C’est lui donner la possibilité de court-circuiter l’écrémage des grandes maisons de disques et leurs choix formatés pour donner leur chance à des projets originaux.

C’était une expérience intéressante (au-delà de l’aspect financier) ?

Cela permet d’entrer dans un rapport direct avec les gens qui écoutent et apprécient ma musique. Pas de filtre marketing. Moins d’intermédiaires qui se gavent au passage. Une belle alternative à l’industrialisation de l’art et de la musique. Une forme d’artisanat avec un circuit court où le consommateur est en lien directeur avec le producteur.

Quels sont tes projets ?

Nombreux. J’ai un projet d’album studio qui est maquetté, très arrangé et qui aura un certain coût voire un coût certain. Deux albums électro-rock assez aventureux mais à coût zéro. Un album concept composé d’un seul morceau de 30 minutes à coût zéro également. Un album acoustique de chansons plus ou moins anciennes. Un nouvel album de reprises. Et pleins de projets de livres.

Merci Bertrand !


Matthieu Dufour


Rendez-vous le 1er mars à La Manufacture Chanson pour la première des Soirées Walden – Printemps 2017.

Programme de cette nouvelle session de soirées

Filip Chrétien (17/03)
Marianne Dissard duo avec Yan Péchin (29/03)
Philippe Crab (26/04)

Avec Nesles en co-plateau sur chaque date

Exposition LINEUP