Comment le nouvel appartement de Laurie Anderson en Brooklyn fut habité par un corbeau nommé Lou (by Guillaume Mazel).

 

Sans titre

Elle l’avait voulu blanc, avec quelques tons de gris, mais le plus simple possible, l’appartement près de Coney Island devait être illuminé par lui seul, vu qu’un grossier immeuble avait été planté devant, comme un baobab d’écorce parfaite. Il avait fallu enlever les moulures grotesques du plafond, racler la peau si laide d’un papier peint d’un style vaguement colonial qui n’avait rien à voir dans cette zone, et commencer à imaginer comment combler le vide sans remplir. Minimalisme. Là. Elle exposerait ce magnifique premier plan du ventre de Moby Dick, là le petit cadre où elle avait précieusement gardé la page finale de la symphonie inachevée d’untel, grand compositeur pour violon, là une étagère… plutôt un petit liston de bois laqué en blanc qui supporterait aisément sa collection de cocottes d’origami dépliées, oui, plutôt un liston. Au milieu de la salle elle poserait le piano à queue blanc qu’elle avait fait châtré pour qu’on ne le confonde avec celui de John et Yoko, son humilité ne lui permettant pas ces pavanements, cette ostentation de stars. De toute manière, ce ne serait qu’une table pour prendre de temps en temps un peu de quinoa, ou du riz blanc, qu’elle adorait sans restriction. Le piano, était trop tant de choses pour elle, qu’elle évitait d’en jouer, de peur de perdre l’essence même des touches. Elle peignit elle-même a l’acrylique blanche les touches d’ébène et s’amusait parfois à faire disparaitre ses mains pâles aux ongles vernis de nacre opaque sur le clavier. Oui, cela prenait forme, quelques plantes, coton soigneusement empoté dans de l’écorce de bouleau, anémones, achillées, et un amélanchier que Thor lui avait ramené d’une frontière, et qu’elle poserait sans doute devant les grandes fenêtres pour des bains de soleil vitaux, et pour cacher un peu l’intérieur à ce dehors tant chamaillé. Elle laisserait par terre, comme sans ordre, ces photos en noir et blanc surexposées de jeunes années et de cheveux blancs, dans des cadres de bois vieillis à la craie…blanche. Bien sur, tout cela est salissant, cela va de soi, mais elle savait qu’elle demeurerait plus souvent en elle que chez elle, après, entre un ou deux poèmes, elle passerait le balais, en elle et chez elle. Le long sofa qui occupé tout un pan de mur, revêtu de soie blanche, lui servait souvent de lit, la chambre, trop éloignée des fenêtres et peinte d’un exquis gris perle clair, lui faisait peur, elle y notait la solitude plus qu’ailleurs, et n’y rentrait que pour se rendre à la salle de bain, où elle aimait prendre ses bains les yeux fermés en attendant que la porcelaine de la baignoire déteigne un peu sur elle. Petit à petit elle prenait ses manies, et la nuit sur le sofa se passait d’insomnies en créativités, l’âme plongée dans des écrans de télés enneigés et des ordinateurs emplis de pensées volages. Dans un recoin, près de la seule fenêtre à balcon, une chaine de musique hésitait entre Satie et Vian de nuit, et Dvorak, Farinelli, Kraftwerk ou Gabriel se battaient de jour, jusqu’à ce que le bruit d’une onde de radio mal fixée endorme les neurones entre un thé blanc et une feuille froissée, et qu’elle découvre dans la fatigue le son qu’elle décrirait comme mot. L’oreille restait affutée, bien que sourde aux dehors, elle savait ce qui se chantait dans les rues, elle savait ce qui se créait dans les studios, mais tout cela, elle ne savait le vivre, depuis peu. Petit oiseau en cage, frimousse de titi, elle devenait fragile, et s’était offerte cette forteresse comme l’on signe un crédit pour une concession de cimetière, c’était son duvet, son nid, la flanelle qui réchauffe les regards sur l’horloge, l’endroit idéal où garder les images de lui, et y tenter d’entendre parfois son souffle, la respiration, l’empreinte de lui dans l’ondulation de poumons éteints. Cet appartement était fait pour deux, elle s’y isolait. La poésie est ainsi qu’elle parle de deux d’un seul sujet par verbe. Ainsi passèrent les premiers jours, à organiser le vide, rares meubles et peu d’aliments dans le frigo, à prendre ses marques, à éviter en traçant des courbes de passer trop près des vitres. Quelques vêtements pendus dans l’armoire, vestes blanches, pantalons blancs impeccablement pliés aux cintres, triste paysage de solitudes, certes voulues, l’âge a passé d’être enlacés.

Ce fut une de ces nuits, dans cette ambiance de Magritte las, alors que le blanc des parois se rendait enfin à la lueur artificielle des leds, que tout débuta, l’irréel latent sembla, dans une heure sans jour ni nuit, prendre volume. Laurie nota d’abord, en bonne professionnelle la distorsion inusual dans les craquements d’un vinyle expérimental de Vince Clarke, quelque chose clochait, comme une nappe de profondeur qui se serait perdu entre deux sons aigus, un grave mal gravé, un intrus sonore. Son regard de hibou attentif se dirigea instinctivement vers la chaine. Elle allait se lever pour laver le saphir quand se dessina au dessus de l’appareil une forme triangulaire presque parfaite, comme une pièce de tissus légèrement effilochée, une oriflamme de fin de bataille, fixé en ombre chinoise sur la surface. Dans ce micro-monde si blanc, une telle marque ne pouvait être illusion. Laurie s’ébranla, et bien que d’esprit artistique, sa grande science la fit maintenir le calme et quasi insensible, frigide à ce qui se discernait, elle se décida à s’approcher, calculer, raisonner, découvrir la logique de l’ombre. Le disque s’acheva, le clic du bras se levant et l’inertie du disque révéla la continuité du son grave, cela ne provenait donc pas de Vince, cela nageait dans la pièce, un vrombissement, une respiration lourde, allongée à n’en plus avoir d’air semblait peu à peu remplir ce bocal blanc de New York, l’enflant comme un tuba. Elle s’approcha et éteint l’appareil, power off. Le bruit valsa vers le toit sans moulure puis longea les photos par terre, s’arrêtant sur chacune, caressant comme chat. Laurie posa sa main sèche sur l’ombre qui teignait le mur de géométries inexactes, l’ombre bougea brusquement, comme l’attelage d’une libellule surprise, et le regard fou de la violoniste le poursuivi sans le penser, jusqu’au rebord d’un carreau de la fenêtre, dont le joint de silicone englua ses yeux et arrêta tout geste. Plus que la peur de l’ombre, elle recula par terreur du dehors si proche tout a cou, car son nez c’était presque choqué contre le verre. L’ombre s’était enfuie à l’extérieur. Le bourdonnement cessa, et l’artiste pensa que la fatigue lui avait joué un mauvais tour, dans tous les déserts il y a des mirages, sa vie n’en était pas l’exception.

Le jour suivant passa, puis trois nuits avant le jour suivant, puis à la quatrième nuit (ici j’insiste à spécifier que le temps est très délié à New York, un peu altéré, ceux qui vivent dans ces grandes fourmilières savent ce que c’est, les quadruples aiguilles des horloges, les secondes qui comptent doubles et les heures qui ne valent que pour dix minutes, enfin, je m’égare…)

La nuit tomba, personne ne l’entendit chuter, un goutte à goutte provenant des anémones donnait un rythme de tango aux alentours, tout semblait paisible, juste le son étouffé qui émanait des écouteurs, je suis en ce moment incapable de vous dire si c’était de l’ethnique africain ou du soyeux japonais, je vous l’ai dit, le son était étouffé, alors bon. Toujours est-il qu’un certain calme trainait sur la studieuse Laurie alors que les 20 h New Yorkais priaient déjà les réverbères de prendre feu. Elle décida de faire une pause dans ses recherches, se racla les yeux et secoua la tête, pris une minute pour calibrer sa respiration et s’étira dans un yoga enroué mais plaisant. Elle bu un verre d’eau et fixa machinalement le regard sur la paroi de l’équipe de musique, dont je tairai le nom au cas où sait-on jamais. Au bout de quelques secondes de torpeur, elle sentit gonfler le crescendo du vrombissement anormal, le bruit était de retour, elle savait déjà que l’ombre allait venir se poser. Elle vint, épaisse comme un papier végétal, plus présente et définie que la première fois, et au paraitre plus vaillante, puisqu’elle se forma comme un relief, et son contour se grava en eau forte d’un noir presque opaque. Laurie ne répondait pas, elle avait décidé de laisser faire les choses, sa mentalité avait toujours été très ouverte (certains avaient d’ailleurs du mal à comprendre ses goûts, il faut dire que parfois… enfin). Elle s’assit un peu plus droite et aspira lentement. L’ombre se définissait de plus en plus, passant de l’ébauche à l’oeuvre d’art. Une aile, susurra Laurie, calme comme statue de plâtre (blanc, je précise), une aile, forte et touffue, d’un noir si obscur qu’il en était presque bleu, noir de chevelure andalouse, qui vibrait sur le fond blanc comme un vieux film sur un ecran de toile. Laurie ne bougeait pas, mais ses pupilles cherchaient sournoisement l’origine de l’aile, et se trouvaient a nouveau sur la jointure du carreau, elle poussa plus loin et ses yeux traversèrent enfin la vitre, sortirent, malgré l’agoraphobie à peine prononcée, au dehors. L’aile rejoignait alors un torse bombé, comme vantard, dont le plumage était si fourni que l’on aurait dit un cuir de Marlon Brando. Le froid de la Gran Manzana s’étalait sur toutes les rues, elle pouvait le sentir, comme une gifle de rafale de neige liquide, mais qui ne la gênait pas, au contraire, il y avait quelque chose de doux dans cette intempérie. Les couleurs, les néons même s’aquarellaient de gris, tout était presque uniforme, et ce manque de pigment et de relief l’invitait à ne pas avoir peur, à ouvrir grande la fenêtre, se poser en face de l’édifice baobab, et se pencher à son balcon du monde. Sans s’en rendre compte, elle était pieds nus sur la céramique, passée la frontière, et son long gilet de laine d’intérieur avait des allures de paradis de Gustave Doré, le long linceul, le suaire chaleureux, flottait dans l’air de la cité. Sur le rebord de fer forgé autant brut que bâclé de la grille du balcon, pausait impérial un vulgaire corbeau, mais dont l’ampleur et port rendait impérial la salissure même de ses serres. Les pattes boueuses, crottées, avaient creusé la terre pour rejoindre le monde, l’oiseau ne venait pas des airs, clairement, il venait des sous-terrains de Long Island, le parfum de vice le délatait. Elle le connaissait, elle le connaissait bien, elle l’avait bu, dévoré, le prince de la nuit et des angoisses, son chevalier de taxi jaunes, son éphèbe de poussières variées, ce bourdonnement que rimait toutes les caresses avec faiblesse, ce sauvage urbain, obscur objet du désir, le jais qui colorait sa vie, elle connaissait les noeuds de leurs proses. La peur avait disparu, si elle fut, elle l’attendait, peut-être pas ainsi, mais il n’était pas parti, comment l’attendre ? Statique, elle l’embrassait de milliers de pensées, y versant quelques alcools et acolytes, comme l’on narre le temps perdu aux guerriers qui rentrent. Le corbeau irradiait des yeux, petites perles noires d’infinies émotions, le fer y logeait autant que le feu, la délicatesse y habitait au même titre que la colère. L’oiseau plia ses ailes lentement, pour ne rien brusquer, et s’affaissa sur ses pattes, tranquillisé par le calme visible de Laurie. Les deux, sereins, s’attablèrent dans l’instant, les coudes sur les courants d’air. Elle, en disait long dans son silence, qu’il savait traduire en milles histoires, lui, allait en dire plus encore, d’une voix chaotique et profonde comme un caniveau des East Side. Le cou rude  se dressa, la voix troua les gratte-ciels et se précipita dans les vides des passants, grave de requiem tant lumineux dans la boue des journées… Et la chanson commença.

Lullaby for NYC

Je n’ai pas trouvé l’endroit que je t’avais promis

Entre un bar de nuit et une fête foraine sédentaire

Je n’ai trouvé que la densité farouche de la terre

On ne connait le ciel qu’une fois ensevelis

Mais voici ce qu’il devait être dit

Mais voici ce qu’il reste de la vie

Je suis étalé sur l’asphalte et les affiches déchirées

Je suis l’éclat de verre d’une pierre sur la vitrine

Je suinte  presque liquide sur les vieilles cheminées

Je suis le nom et téléphone gravé aux latrines

Je suis l’odeur de viande du grand marché de l’aube

Je suis l’odeur de sueur noire du Bronx qui danse

Je suis l’âge qui se vole sous la vicieuse robe

Je suis la plaie de genoux que l’on ne panse

Je suis l’espace qui respire entre métro et métro

Et l’apnée qui s’oublie au bois crade des bars

Je suis l’immense mensonge de la Métro

La triste arrivée, le douloureux départ

Je suis le son aigre qui crisse les dents

Je suis la mélodie d’un Central Parc plastifié

Je suis le dernier du dernier et l’Adam

Je suis leurs cartes routières effacées

Je suis la peinture raclée et la tôle froissée

Le cri d’angoisse d’un nouveau-né

Je suis le nuage accroché à l’empire State

Le tissu déchiré qui trouble l’esthète

Je suis le glas qui appelle au baptême

Je suis le mensonge qui tord ce je t’aime

La porte qui se ferme lâchement derrière

Je suis la laideur, le beau et l’invisible

Le verbe le mot et l’indicible

Je suis le ciment entre les briques et prières

Je suis ce qu’a été le néant et le rien

Je suis tout ce que New York retient

Je suis tout et partout mon cœur

Et tu ne regardes qu’un mur

Tu ne regardes qu’une couleur

Et tu crains le murmure

Viens, sors, colore et nourris

Car ceci est mon corps

Artères, rues et lits

Partout je suis mort

Et partout tu verras ma vie

Laurie s’éveilla allongée au balcon, le froid venait de Staten, mais un soleil rouge chauffait les tempes et rendait inutile la neige. Peu de souvenirs se récupéraient du rêve, une saveur de vin dans la bouche, une faim. Elle rentra dans des gestes lourds, l’âme pâteuse, prépara un thé rouge et s’assit au piano. Elle frôla plusieurs fois les touches, sans les toucher. Un soupir s’échappa, elle prit ses cheveux courts dans les méandres de ses doigts, mais son coude heurta la tasse et une giclée rouge vint tâcher le piano. Elle regarda d’abord la tâche, puis l’admira, et commença à penser qu’un coup de rouge type Corot sur la paroi de la chaine serait assez agréable, et pourquoi pas un bleu pour contraster sur le mur d’en face, elle pensa à laisser ouverte la fenêtre, pour si quelqu’un ou quelque regard voudrait bien entrer, sans s’en être rendue compte, elle pianotait une petite mélodie que la ville prenait déjà sur son échine de toits et nuages.


© Guillaume Mazel