Personne ne m’a demandé de faire ce blog. Je ne serai donc pas fâché si vous le trouvez mauvais.

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Suite à mon billet sur Rêvons plus sombre, le dernier album de Centredumonde, Arnaud Le Gouëfflec, artiste polymorphe (musique, littérature, bande dessinée, …) et patron du label L’Église de la Petite Folie, s’est fendu d’un long billet sur Facebook intitulé « De la médiocrité d’un certain milieu musical ». Il réagissait notamment à cette phrase tirée de ma chronique : « Les salles de concert enchaînent des release parties formatées devant des publics pour le moins clairsemés, les disques ne se vendent pas, les consommateurs picorent, zappent, streament sans payer, la musique ne fait plus rêver que ceux qui la font. »

Si je partage une bonne partie des propos d’Arnaud, notamment ses passages sur le conformisme, les ravages des promesses de la gratuité*, je voulais néanmoins revenir sur un point avec lequel je suis en désaccord : le partage des responsabilités. Il ne s’agit pas de dédouaner les médias, les auditeurs ou les maisons de disque, mais juste d’essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Avec lucidité. Sans se mentir. Sans se voiler la face. Je ne reviendrai donc pas sur les errements et les aveuglements des majors, la flemme de certains médias, le copinage, les réseaux, les échanges de bons procédés, le refus du risque et la mort du courage : tout cela n’est finalement qu’à l’image de la société en générale, du fonctionnement des entreprises. Cela parait juste un peu plus glamour, un peu plus romanesque parce qu’il y a (eu) du people, des excès et de l’art.

Le conformisme et les compromissions qui existent et font des ravages au niveau des « grands » médias, du mainstream, à une altitude où il y a encore de l’argent (parfois beaucoup), se reproduisent avec une étonnante aisance aux niveaux inférieurs. Arrivés dans les salles sombres de ce que nous appelons par facilité la « scène indé », ils n’ont plus la fière allure de la paresse dilettante des nantis qui jouent les grands seigneurs, non, ils ont revêtu les habits de la médiocrité et de la mesquinerie. Alors que certains pensent encore être des journalistes, nous ne sommes souvent que des tâcherons de l’écriture. Qui plus est nous pissons dans des violons : à défaut de faire découvrir des disques, nos chroniques font plaisir aux artistes. Moins de moyens, moins d’ambitions, moins de panache. C’est assez logique en fait. Des petits joueurs. Mais ce sont les mêmes mécanismes, les mêmes lâchetés quotidiennes, les mêmes faiblesses. Consanguinité, vase-clos, appelez ça comme vous voulez.

Alors je ferme ma gueule pour ne pas me fâcher avec des gens dont en théorie je n’ai rien à faire, que parfois même je méprise. J’évite de dire ou d’écrire ce que je pense vraiment. Je mise sur cette nouvelle chanteuse qui semble avoir tout compris. Une chronique de complaisance en échange de quelques invitations, des disques, des affinités, des exclus. Vis ma vie de groupie. Artiste par procuration. Pourtant parfois j’ai envie d’écrire tout le mal que je pense d’un disque. Je ne le fais pas. Je prétexte un manque de temps : « Tu comprends, je n’ai déjà pas assez de temps pour écrire sur ce que j’aime. » La bonne blague. Je pense pourtant que cela serait parfois fort utile.

Je passe rapidement sur les intermédiaires et parasites (subventionnés ou non) en tout genre de cette scène « indé » qui récupèrent une partie de la maigre manne financière encore en circulation en faisant miroiter des perspectives de carrière et de promotion à quelques artistes ne sachant plus à quel saint se vouer. Il n’y a pas de petits profits. À côté d’eux heureusement, quelques programmateurs courageux, attaché(e)s de presse compétent(e)s, ou autres professionnels passionnés s’activent encore pour faire émerger des projets auxquels ils croient.

Ce n’est pas toujours plus reluisant du côté des artistes. Il y a parfois un tel désir (plus que compréhensible) de se faire entendre que certains s’éloignent de leur chemin. Je sur-médiatise (tout étant relatif quand on parle des réseaux sociaux) mon unique futur EP sur Facebook deux mois avant sa sortie, livrant en pâture mes maquettes, mes démos, les teasers de mes démos. Faisant ainsi disparaître toute envie de découverte avant même que ce disque existe. Je copine avec ceux de mes collègues qui commencent à émerger, même si je ne suis pas fan de leur musique (quand je ne pense pas qu’il s’agit d’une imposture). On ne sait jamais, peut-être que l’un d’entre eux m’invitera à chanter (gratuitement) sur son prochain disque ou à jouer (gratuitement) dans son prochain clip ou à faire un duo (gratuitement) sur la scène du Supersonic. Peut-être que l’un d’entre eux me pistonnera pour être programmé aux Trois Baudets ou pour que je puisse offrir (gratuitement) un de mes titres pour une prochaine compile de La Souterraine. Qui sait, ça m’emmènera peut-être jusqu’à Télérama ou Libé. Pas reluisant mais humain. Et une fois de plus, quelques brebis égarées

En fait le vrai problème n’est pas là. Il est définitivement d’ordre artistique.

Arnaud écrit : « A qui la faute ? J’entends les mots de Matthieu Dufour lorsqu’il dit que nous sommes tous coupables, mais je ne crois pas que l’artiste qui publie son disque, après y avoir mis son cœur et ses tripes, et n’a en retour que le sentiment de le jeter au fond d’un puits, soit coupable de quoi que ce soit. Il n’y a jamais eu autant d’artistes, ce n’est pas lui qui fait défaut. Je crois en revanche qu’il a manqué quelqu’un, en face, pour lui tendre la main. Il a manqué la maison de disques, il manqué le journaliste, il manqué l’auditeur. »

C’est là où nous divergeons. Si le manque de gens en face des artistes est un vrai problème, je ne pense pas qu’on puisse exonérer les artistes de toute responsabilité. En tant que patron d’un label dynamique, je suppose qu’Arnaud Le Gouëfflec doit recevoir de nombreux disques chaque semaine de la part d’artistes désireux de faire voyager leurs mots, leurs mélodies, leurs rêves. A ma petite échelle de blog mineur, j’en reçois déjà beaucoup. Trop. Je viens de passer quelques soirs à purger la boite mail du blog d’écoutes en retard, c’est ce qui m’a donné envie de réagir au billet d’Arnaud. Trois ou quatre soirées passées sans la moindre étincelle. Sans beaucoup de plaisir. Pourtant je suis plutôt bon public. Je ne me plains pas, personne ne m’a forcé à faire et tenir ce blog. C’est pour ça que je continue, qu’après mon vrai travail, quand je peux, de façon assez irrégulière, le soir le plus souvent, je pars à la recherche d’une émotion, d’un frisson, d’une nouvelle sensation. Et souvent je rentre déçu, frustré. Je me couche en me demandant à quoi tout cela peut bien servir. A pas grand-chose probablement. Mais parfois, au détour d’un bandcamp ou d’un lien, d’un CD promo je tombe sur une LOU, un Centredumonde, un Rémi Parson, un Lufdbf ou un Summer. Dans ces moments-là j’oublie tout le reste. Je pars me coucher avec une ritournelle en tête. Et quelques jours après, quelques semaines, quelques mois, quelques mots viennent raconter cette émotion.

Le moment est venu de citer Jean Thooris, chanteur des excellents Summer : « Il y a évidemment autant de nullités dans l’autoproduction que chez les signatures labélisées, à une différence essentielle : un artiste autoproduit, pour commencer à exister, ne pourra compter que sur la curiosité et l’engouement des Webzines qui, pour la plupart, placent sur une même échelle de valeur la dernière signature Wagram comme la démo 4-pistes reçue ce matin dans la boite aux lettres. »

Effectivement, je n’ai pas de ligne éditoriale, j’essaye d’avoir le moins d’a priori possibles, de trouver encore l’envie d’aller trainer au hasard sur bandcamp. Mais il m’arrive aussi de foncer tête baissée vers la nouvelle hype indé du moment, j’écris vite et j’oublie aussi vite. Je suis faillible. Tout ça pour dire que c’est avec la même sincérité que j’ignore de nombreux morceaux, de nombreux projets. Si le conformisme est une évidence dans les médias, il existe aussi chez les artistes. Chaque semaine afflue son lot de pâles copies d’un folk mille fois entendu ou d’une pop prétendument moderne, chaque jour je reçois des dégueulis que personne ne prendra jamais pour du punk, des chansons sans âme, des EPs sans chanson, de la variété sans intérêt, des productions surchargées façon pâtisserie autrichienne, des mélodies fades d’élèves appliqués, des projets qui sentent trop le marketing, le positionnement.

Je ne souscris donc pas à l’absence de responsabilité des artistes. D’abord, je suis loin d’être persuadé que tous ceux qui envoient ces bouteilles à la mer y ont mis leur cœur et leurs tripes. Ensuite, l’auraient-ils fait que cela ne leur vaudrait pas pour autant un « Bon À Écouter ». Aujourd’hui, tout le monde veut écrire, jouer, chanter. J’ai parfois l’impression que la musique indé c’est la rentrée littéraire tous les jours, plus de nouveaux livres que de lecteurs, plus de chansons que d’auditeurs. Malheureusement bien écrire ne fait pas de vous un romancier, un écrivain. Avoir fait le conservatoire ou bricoler une mélodie sur un clavier ne fait pas de vous un artiste. Il faut aussi avoir une éthique, une esthétique, une intention ou un souffle, une force ou une énergie, il doit y avoir quelque chose d’indispensable, de vital, ce moment où l’on se rend compte que l’on ne peut rien faire d’autre. Et encore, cela ne garantit même pas que l’on va rencontrer un public pour autant.

Résumé trivialement : personne ne lui a demandé de faire un disque, il n’y a donc pas nécessairement quelqu’un pour l’écouter. Et quand il y a quelqu’un et que ça ne marche pas, ce n’est pas pour autant que le journaliste et l’auditeur ont nécessairement mauvais goût.

La démocratisation des moyens de production, certains médias, certains professionnels, internet, les réseaux sociaux et l’accès direct à certains publics, la vogue du développement personnel, le ras le bol de la routine, les blogs, la télé réalité, … ces dernières années chacun a pu croire qu’il avait un destin artistique. C’est évidemment faux. L’illusion du « tous artistes » est au moins aussi perverse et dangereuse que celle du « tout gratuit » ou du « tous pourris ».

En évitant de s’interroger sur la responsabilité des artistes, en continuant à inonder avec conscience et méthode un marché déjà saturé de projets, fussent-ils de qualité, on risque d’éloigner encore un peu plus un hypothétique public.


© Matthieu Dufour


 * Cette histoire de gratuité mériterait un chapitre entier tant elle recouvre des aspects différents pour peu que l’on soit auditeur, artiste, label ou autre forme de nébuleuse. Entre une compile Walden qui affiche clairement une gratuité totale et une compile La Souterraine où l’on donne ce que l’on veut il y a une différence certaine. Même si les artistes ne touchent rien, d’un côté l’argent ne circule pas du tout, de l’autre je suppose qu’il sert à payer de la promo entre autres choses.