Mes disques cultes – Gamine – Voilà les anges.

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« Tout au long de la nuit tu m’as emmené
Sur les rivages incertains de l’ennui
Nous sommes partis en voyage, en voyage

On pourrait aller voir la mer, Venise en hiver
Ou les palmiers sur la Promenade des Anglais
Non, tu vois, je n’ai plus sommeil, non, plus sommeil
On pourrait partir tous les deux en voyage »


Printemps 1988, quelque part dans le Nord.

Ça sent la fin.

Je traine mon spleen cabossé à l’ombre de cette majestueuse cathédrale qui observe religieusement nos excès depuis bientôt trois ans. Il y a toujours un pote, un anniversaire, une rupture ou un stage à fêter. Autant d’occasions de repousser la réponse à cette putain de question : que faire après ? Malgré la présence des trois autres mousquetaires, malgré la beauté, l’intelligence et la grâce naturelle de cette fille dont je me demande toujours ce qu’elle fait avec moi, je suis seul. Salement seul. C’est la fin d’une époque, le cœur en mille morceaux, par ma faute. Pendant que les autres font des plans, des choix, décident, je continue à errer un casque sur les oreilles comme un ado. Mes moments préférés sont ceux où je prends le train. Je rêvasse en regardant les paysages qui défilent, Daho, Prefab ou les Smiths dans les oreilles. Trop tôt, pour assumer, accepter, me projeter, pas envie surtout, je veux continuer à me laisser aller.

Alors il faut partir mais je ne sais pas comment faire. Alors je fuis, je laisse pourrir lâchement, je fais trainer, ça je sais bien faire. Je m’invente d’autres histoires, par sécurité, par confort. Je passe mon temps à « écrire tout un tas de choses pour rien dans ma tête ».  Le printemps est rempli de promesses et déjà de tristesse. Je frôle le coma éthylique à plusieurs reprises. Le dernier soir là-bas est terrible. Terriblement fort, on se serre dans les bras, on chiale comme des gosses, on se jure des trucs dont on est bien incapables de savoir si on les tiendra, on se balance à la tête des choses qu’on regrette déjà. Ces trois ans d’abus m’ont révélé mais aussi vrillé la tête. Tellement plus de questions que de réponses. Ce soir-là, tout aurait aussi pu finir au fond de la rivière, ça aurait eu plus de gueule. Mais ça se terminera la tête dans le lavabo d’une chambre de bonne minable. Ce n’est plus de la mélancolie. C’est du n’importe quoi. La suite me fout les jetons. L’été sera glauque.


« Oh, tous nos rendez-vous manqués
Le temps qui passe et ne revient jamais, non jamais
Oh, tout ça si vite oublié, si vite oublié
Oh, c’est si vite oublié

Tout au long de la nuit tu m’as emmené
Sur les rivages incertains de l’ennui
Nous sommes partis en voyage

On pourrait aller voir la mer, Venise en hiver
Ou Paris. Oh, mais les jours sont si courts
Et, tu vois, je n’ai plus besoin de toi
Je n’ai plus besoin de toi »


Été 1988, quelque part entre Paris, Carnac et Aigua Blava.

Ça sent la fin.

Nous sillonnons la France et le Nord de l’Espagne avec O., quelques cartouches de Peter Stuyvesant et une caisse de Gordon’s dans le coffre de sa LN. Sur le magnétophone, Viva Hate et Pour Nos Vies Martiennes, bande son idéale de ces semaines hésitantes, belles et cruelles. Nous courrons après l’amour avec maladresse et un optimisme que je ne soupçonnais pas. Nous serons récompensés par de belles désillusions et quelques gueules de bois supplémentaires. Heureusement il y a l’amitié indéfectible et la musique, compagne impeccable de ces longues et chaudes soirées à (déjà) refaire le monde. Je n’arrive pas à profiter du moment présent, ni de cette jeune flamande ou de mon infidélité. Pour la rentrée, j’ai trouvé une solution pour prolonger un peu, ne pas me jeter dans le grand bain de la vie d’adulte tout de suite. Repousser pour mieux sauter. Cela nous achèvera évidemment. Je terminerai notre histoire salement. Ce sera mieux pour elle. Ouais c’est ça, ce sera mieux pour elle.

Tu parles…


« May I sit and stare at you for a while?
I’d like the company of your smile »


Rentrée 88, Paris.

Ça sent la fin.

Nouveau décor, nouveaux acteurs, mes sentiments, toujours les mêmes. J’ai rangé les K7 de Morrissey et Daho, j’ai jeté mon dévolu sur ce groupe Bordelais que j’ai connu je ne sais trop comment, les Inrocks probablement, ou les conseils de O. Coup de foudre immédiat pour ce son euphorisant et plein d’un panache cristallin, cette ambiance élégante et mélancolique. Épousant avec perfection cette période entre deux eaux, mes troubles, mes questionnements, mes doutes, Voilà Les Anges vient de rentrer dans ma vie. Coïncidence, I. a fait ses études à Bordeaux. Si l’attrait est immédiat, la prudence est de mise. Elle a eu des amants, beaucoup, trop, des plus beaux, des plus grands, des plus forts, des plus riches, des plus célèbres. Je ne me sens pas de taille. Alors comme d’habitude, j’attends, je laisse les évènements décider pour moi. En attendant, j’écris de mauvais poèmes et des débuts de romans qui ne verront jamais le jour. Mais la plupart du temps je traine. J’écoute Gamine et je me dis que moi aussi « je voudrais être roi », « que rien ici ne me retient plus », que je voudrais « le dire tout haut quand mon cœur est si triste » ou même « remonter le temps et voir les sorcières du Moyen-Âge quoi vont en enfer ».


« Couleurs passées sur fond de mer, tu me disais des mots amers, nous étions tous les deux, les oiseaux bleus, nous semblions moroses de ne pas dire grand-chose, sur le front de mer, le vent salé a changé en pierre mon cœur brisé, tu m’as laissé sur la grève, et je me souviens de mes rêves, au matin désolé… »


Hiver 88, Paris (-Plage).

Ça sent la fin.

Ça caille. Une soirée de fin d’année qui dégénère, trop d’alcool une fois encore, retour dans un Paris vidé par le froid, six étages sans ascenseur, la chaleur retrouvée, les ébats enflammés. Dans cette autre chambre de bonne résonne une voix pleine de souffrance et de dandysme, plaintive et mélancolique, sur les murs en surimpression, des textes parfaits qui semblent avoir été écrits pour nous, pour moi, dans l’air des guitares smithiennes matinées d’un peu de rock garage et d’un je-ne-sais-quoi de french flair pop. Contrairement à I., Voilà les anges ne sortira plus jamais de ma vie. Elle, il me faudra bien un jour l’abandonner « sur le chemin de non-retour ».

Tout semble pourtant parfait, les week-end en amoureux, les promesses de lendemains bayadères, mais dans nos chambres flotte déjà l’odeur des regrets. Je suis là mais je ne suis pas là. Paumé dans mes trouilles de lendemains tracés, dans mes envies secrètes et contradictoires, dans mes abandons éthyliques. « Ce sentiment toujours le même, on sait toujours là où ça mène ». Pas là où tu le voudrais hélas. Ni en Auvergne, ni devant l’autel. Je repense à toutes ces filles qui « au matin n’ont jamais pleuré dans mes mains ». Dans le noir, j’essaye de ne pas verser de larmes pour ne pas attirer ton attention, continuer à respirer caché. Tu ne te doutes de rien. Une ritournelle dans ma tête : « les jours sont si courts, et tu vois, je n’ai plus besoin de toi, je n’ai plus besoin de toi… ».

Alors je poursuis car je ne sais pas faire autrement, ça peut durer encore longtemps, jouer le jeu, la comédie, mon rôle, « te dire des mots sans importance, te demander à quoi tu penses ». Quand je pars seul errer sur les quais, je ne quitte plus mon walkman Sony et mon cœur bat au rythme de ces chansons devenues hymnes, de cette bande originale de mes errances. Je suis paumé, largué, Gamine est un guide, un repère, Voilà les anges le Lonely Planet de mon insondable mélancolie. Musicalement, le disque épouse parfaitement mes humeurs changeantes et intenses du moment. Comme souvent à l’époque je prends tout d’un bloc, soucieux d’économiser les piles du lecteur j’avale tout à la suite même le ‘’punk rockab’’ de Koelkast. Les morceaux s’enchainent et les riffs tourbillonnent, s’envolent, s’enroulent tout autour de mon (mal) être fébrile et serrent chaque jour un peu plus mon cœur bien trop fragile pour tous ces trucs de grands. Alors je fais comme si de rien était. « Mais les gens sont si bizarres, si bizarres… »


2019, Paris ailleurs.

La fin a été vilaine, à la hauteur des espoirs démesurés que vous aviez tous placés en moi. Il faut dire que je ne vous ai pas beaucoup aidé. Peu importe, certaines émotions musicales, aussi brèves soient-elles, sont tellement supérieures à certains moments de vie, aussi longs soient-ils.

Voilà les anges possède la grâce et la classe folle des disques qui n’ont pas vraiment eu de suite, bien plus qu’une collection de tubes personnels, un ami fidèle, une machine à remonter le temps, un repaire, un choc à la beauté intemporelle.

Un disque culte en quelque sorte.


© Matthieu Dufour



 

 

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