Cher Matthieu Malon, je tiens à vous présenter mes excuses.

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Cher Matthieu,

Vous connaissez peut-être ces rendez-vous manqués avec des artistes à côté de qui vous passez sans vous arrêter pendant une bonne partie de leur carrière, de votre vie. Sans savoir trop pourquoi. Il y a pourtant tous ces signes, des approches, des ponts, des affinités, des traces mais pas de rencontre à proprement parler. Vous vous dites on verra, un jour qui sait, un jour peut-être. Et puis ce jour se lève, et sans plus d’explication vous voilà nez à nez avec cet artiste. C’est comme un premier uppercut. Vous vous demandez comment et pourquoi vous avez raté tout cela, puis comment vous y prendre pour rattraper votre retard, organiser l’exploration méthodique de sa discographie. Vous essayez de rester un peu discret, pas trop envie d’attirer l’attention des autres sur cette absence étrange dans votre panthéon. En même temps, comme le bon compulsif que vous êtes, vous jubilez de tomber sur toutes ces perles à la fois, vous finissez même par bénir les circonstances qui vous ont tenu éloigné de ces disques pendant si longtemps car la récompense est là : l’écoute répétitive, l’immersion, excessive nécessairement. Vous oubliez vite que vous avez un temps ignoré ce talent tellement cette musique vous semble évidente, tellement elle s’adresse à vous. Avec l’enthousiasme des récents convertis, vous assurez alors un prosélytisme forcené auprès de vos proches leur mettant le digipack sous le nez dès le réveil, insistant sur la qualité du texte de ce morceau que vous arrêtez en cours de route pour vous assurer qu’ils ont vraiment bien compris la subtilité de cette phrase particulièrement bien tournée, passant en boucle la première, la sixième et la neuvième chanson. Abattage dont vous ne voyez pas qu’il finit par produire l’effet contraire sur votre entourage qui lève les yeux au ciel à chaque fois que vous entamez une nouvelle séance de démonstration des qualités de ce chanteur façon réunion Tupperware. Alors abattu par tant de dédain, d’ignorance et de manque de discernement vous repartez vos disques sous le bras en marmonnant quelques insultes biens senties. La messe est dite. C’était couru d’avance.

Matthieu, je crois qu’il est enfin temps de vous présenter mes excuses. J’espère que vous les accepterez. En effet, depuis la sortie de votre dernier album « Peut-être un jour » je crois bien avoir dégouté trois ou quatre personnes de mon entourage (cinq tout au plus) de votre brillante musique à tout jamais. Il n’y avait pourtant aucune intention de nuire, je pense donc que vous m’accorderez les circonstances atténuantes. Une deuxième chance en quelque sorte. En même temps, je comprendrais très bien votre courroux : par les temps qui courent, le client est rare et difficile à conquérir. Alors si des petits malins comme moi s’en mêlent vous n’êtes pas sorti de l’auberge. Désolé, mais il faut me comprendre aussi. Jusqu’à ce disque je vivais bien confortablement la polymorphie de mes goûts musicaux piochant selon l’humeur dans la case « bruits de rock sous tension chantés en anglais », ou dans la pile « pop anglaise brumeuse et saturée », ou encore dans le tiroir « chanson de tradition française ». Et voilà que vous débarquez avec cette fusion insolente d’à peu près tout ce qui me parle et me touche dans la musique. En plus vous le faites avec une apparente simplicité, l’air de rien, sans trace de la moindre couture avec ce ton qui est bien le votre. Propre et singulier. Alors avouez qu’il y a de quoi perdre un peu la tête. Et puis cette façon que vous avez de vous tenir droit face à moi, bien campé sur vos deux jambes, tout de noir vêtu, la guitare en bandoulière, les riffs tendus, les yeux plantés dans les miens profitant de vos histoires superbement écrites pour m’asséner ces paroles que je n’ai pas nécessairement envie d’entendre : moi ça me renverse. J’ai l’habitude. La tête à l’envers je suis heureux. Mais les autres. Les autres. À quoi tu penses Matthieu ? Vous débarquez dans un halo de brume poisseuse, les doigts dans la prise comme un griot noisy pour nous conter la vie telle qu’elle est, telle que nous la vivons mais aussi telle que nous ne voulons pas  la voir, la vie sans fard, la mort, la fin de l’amour. Vous voilà tranquillement en train de scander avec intelligence et lucidité (non mais sérieux Matthieu à quoi tu penses ?) les hauts et les bas d’un quotidien qu’il faut bien appeler par son nom, l’air vaguement distant. Et non seulement vous dites la vérité mais en plus vous avez l’audace de mettre de touchantes lueurs d’espoir dans ces paysages aux mille nuances d’un noir électrique somptueux. Parler ce langage d’adulte lucide en jouant de la guitare comme un ado enflammé : sérieusement Matthieu…

En fait je crois que vous en faites trop ou pas assez. Ce n’est pas votre faute, c’est l’époque qui n’est pas prête. Pas disposée. La justesse, la finesse, la vérité, ce sont des trucs pas vraiment en vogue. Aujourd’hui il faut buzzer, pas être juste : s’exposer outrageusement, choquer, provoquer, se lamenter, appeler à la révolution confortablement installé sur son magot, être faussement authentique ou chanter des chansons sur la nature en prenant des poses de hipster neurasthénique. On a l’impression qu’il n’y a de place que pour l’outrance ou la mièvrerie. Pas pour les partisans de l’empire du milieu. On ne peut pas dire non plus que vous fassiez beaucoup de concessions sur le sujet. Pourtant on est bien d’accord : c’est le rôle même de l’artiste que de dire, de peindre, de chanter la vie telle qu’elle est vraiment, pas telle qu’on se la raconte dans nos petites têtes. Et ça, vous le faites drôlement bien. Pas étonnant que vous ayez été récemment vu sur scène aux côtés de Summer ou de La Féline : voilà, dans un registre différent d’autres sacrés manieurs de mots qui font mouche, des conteurs de vérité toujours bonnes à dire, et pour tout vous dire des écrivains de chansons qui me remuent. Bon, je vous raconte ma vie et j’ai plutôt l’impression d’avoir plombé l’ambiance alors que je voulais saluer votre talent et votre élégance, la qualité singulière de votre musique équilibriste et dense, mais aussi accueillante et vibrante, vous dire le bien que vos chansons me font, cette façon de ne pas me prendre pour un con comme le font les autres avec leurs paroles à deux balles en anglais ou leur musique micro-ondée. Sincèrement pour tout cela Matthieu, merci. Le combat continue, s’il faut en écœurer encore deux ou trois pour en convaincre quelques autres je le ferai bien volontiers.

D’ailleurs, je salue votre initiative de ne pas céder du terrain à la morosité rampante. Sortir un EP aussi rapidement, l’appeler « Deuxième chance » et commencer par réclamer du pognon : fallait le faire. Il est probable que quelques pisse-froid ne goutent guère l’ironie (la mode est plutôt au cynisme, c’est plus facile) du geste et d’un « Je veux du fric » pourtant teinté d’auto-dérision, mais laissons-les ruminer dans leur coin. Ce disque est un concentré idéal de votre savoir-faire et une introduction parfaite à votre univers. « L’air de rien » et « Loin » ont cette beauté accrocheuse qui me chavire, ce mélange de mélodies imparables, de tensions électrocutées et de votre phrasé suave et chaud, direct, précis mais empathique pourtant : franchement on dirait des tubes. « Une deuxième chance » formidable dialogue entre ces acteurs improbables et ces envolées bruitistes (savoureuse chute : « j’men veux tellement d’avoir voulu te tuer » – « moi aussi »). « 28.02.2013 » et son gimmick électro entêtant et magnétique. Et pour finir une magnifique version de « La fin de mes nuits » qui emporte tout par son interprétation au cordeau. Frissons électriques. Après, je ne sais plus trop quoi faire. Courir nu votre disque à la main le 14 juillet sur les Champs-Elysées, monter en haut d’une grue pour une grève de la faim, prendre Les Enfoirés en otage, épouser Nabila ou sortir un best-seller pour raconter ma liaison avec une star de la chanson française qui a tendance à se moquer des pauvres… Si les gens ne sont pas convaincus après l’écoute de ce disque, il va sérieusement falloir songer à emmener tout ce beau petit monde chez l’ORL. Ou chez le psy.

Matthieu, je suis un bavard impénitent et je pourrais continuer ainsi quelques pages mais j’ai peur d’avoir déjà suffisamment égaré les lecteurs dans les méandres de cette logorrhée labyrinthique : j’espère qu’ils y liront néanmoins mon admiration, certes tardive, mais sincère et fidèle, pour votre travail. Puissent un certain nombre d’artistes émergents s’en inspirer et s’en réclamer pour rendre à Matthieu ce qui appartient à Malon.

The show must go on (même à Orléans).

Et comme dirait Steven Patrick Morrissey : « There’s A Light That Never Goes Out »…

Amicalement,

Matthieu