Bowie et Iggy at home (by Guillaume Mazel).

david-bowie-e-iggy-pop


Bowie et Iggy at home

Pas grand chose, une fausse dinde faite de vrai choux, quelques pâtés du Tarn, des sauces, cette nappe beiges aux écritures grenats, une table pour deux, sans paraitre ni trop romantique pour le quand-dira-t-on, ni trop mâle pour ne pas déstabiliser l’alignement des astres. J’avais, au cas où, baissé la lampe araignée pendue au toit de moulures de plâtres, pour forcer cet effet très eighties des rayons de lumières tranchant le visage, et puis un œil sur le four et l’autre sur le chemin de boue délimité de cyprès, j’attendais l’arrivée de l’invité, prêt a sortir de mes tiroirs le grand show et quelques ovnis pour si le thème du voyage spatial était abordé. Au bout d’une heure, alors que ma dinde avait pris racine dans le plat de fonte, et que la lampe araignée avait tissé des toiles pour chopper des lucioles allumées, la longue voiture aux phares bicolores secoua la boue et déposa des fruits sur les cyprès, a l’orée de la nuit, alors que l’aube était désignée pour cela, à l’orée de la nuit, arriva mon beau David dans sa deux chevaux trafiquée en Rolls, peinte et repeinte au jour le jour. David s’allongea hors de la tôle, élastique et raclant les nuages de la blondeur sauvage de sa huppe. David, duc de par ici et partout ailleurs, vêtu comme le petit lord Fauntleroy, simplement parce que demain le petit monde d’a-pied portera ces restes d’oripeaux, étire chaque jambe comme on étire un saxo jusqu’à ce qu’il soit hautbois. Il élance alors ses doigts esquissés par Egon sur ma joue, la caresse est aussi obscène que plaisante, je lui répond en dictant ma vision somatique d’un voyage dans les étoiles sur fond de musique, il sourit en tendant les muscles de ses joues coupantes, c’était hier me réponds-t-il, c’était hier, mais attends et ce sera demain à nouveau, le jour se lève jour à jour (je vous traduis de l’anglais d’accent Berlin que parlait Lou les nuits de caves et fumées). Je ne mentionne pas la dinde que j’entends expirer dans des plats de faïences fines que je ne sort que pour les lords, la dinde est littéralement éclipsée par le dandy. De la voiture résonnent quelques coups rageurs et indisciplinés, comme au bon vieux temps de super pouvoirs crus, des heavy et punks, grands pères des grungy coléreux et sans normes de fabrique, des coups de bluff, des coups de sangs, des coups de lune, sous le capot du véhicule semble battre un cœur sans usure, dans la malle de Mary Poppins croît le son de tambours, la dinde s’affole, frite, fragile, et sursaute enfin de l’extrême onction qui n’arrivera à temps. Acquiesce le grand blond en rayant son visage comme un Harry Potter craché par un Marquis de Sade, autorise ce pauvre diable et mauvais cuisinier à jeter un œil décoloré au mystère rebelle sous le métal fermé. S’échappe de l’ouverture naissante la fumée d’une génération enfumée jusqu’aux sens, et la forme fibreuse d’un bras clairsemé de trous, balles et aiguilles, filles et curés, animaux et idiots. Emerge des fosses de la machine l’entité du jamais mort et toujours achevé, la bête brute plus humaine que les petits chanteurs a la croix de bois, sors du bain de l’oubli le petit Iggy, comme chien chien a son maitre, comme molosse indompté, époustouflé par l’odeur de l’oiseau rôti, avide de droguer ses narines à l’air du lieux, et souris comme l’on mord, sort des entrailles de l’engin le bouffon et l’artiste, Iggy le jouvenceaux et ses seaux de jouvence accrochés à chaque mèche de la tignasse de la bête. Iggy se terre au sol, à l’ombre des talons épais et kilométriques de son promeneur, et son regard se met à luire des reflets du strass des bottes, il se nourrit de ces étincelles comme un iguane au soleil, de sang chaud, de sang bouillant, il se relève et toise la chevelure laquée du duc. Nous sommes là pour nourrir nos enveloppes, lâche alors David, puis approchant ses lèvres de mon oreille, il me susurre (Lui est venu pour éduquer son esprit à être sous peu légende, je suis maitre d’école, j’enseigne la torsion des langues, l’inconformisme et la hauteur des espaces, j’enseigne tout ce dont je saigne, incroyable, hein ? J’ai toujours calculé comment gagner de l’argent et pousser plus loin, j’étais saxophoniste pour manager-vendeur de meubles, aujourd’hui je meuble mes ventes.) Il ricane sans se rendre compte que petit à petit il a haussé la voix dans ce fausset caractéristique, et que le petit Iggy, en costume de Mowgli, ricane plus fort, hyène farouche et patiente, insouciant des ventes et enchères, à lui les chairs. Les deux humanoïdes semblent représenter le baiser de Klimt sur ce fond orangé d’un soleil qui se meurt (que le temps passe vite sur Mars). La dinde s’est réincarnée en fourmis, puis en table, puis en micro, et ces deux affamés s’y sont jetés dessus arrosant d’Olympias et de scènes New-yorkaise comme de sauces piquantes, tant élégants comme fascinants, tant sauvages comme surprenants, offrant sur la jolie nappe une vision d’enfers et d’Eden narrée entre grands auteurs et petits poètes oubliés. Les mets défilent entre malsains et succulents, la chair pour Iggy, la peau pour David, les alcools sortent de leurs bouches et se versent dans des verres qui se saoulent, les aliments sans gravité cherchent refuge dans les catacombes, l’orgie est belle, sage, euphorique, sans nom. Les desserts sont des mélodies acides, les desserts sont lambeaux de vie, des empreintes sur les écorces d’orange. Plus tard, en pleine nuit, le vin défait et la dinde vaincue, le véhicule interstellaire partira chercher de jeunes chinoises à murmurer, plus loin encore les majors Tom passeront l’aspirateur sur les tissus des sièges, quitter ces cendres de cendres. Sur la nappe, les mies de pain pleureront de n’être entrées dans telle gorge, et les assiettes rompues pour qu’elles ne révèlent les secrets contés par les attablés, l’ouragan et le grand ciel s’en iront dans cette Rolls Royce sans phare, comme héros, comme idiots (attention, mieux vaut être idiot qu’homme souvent). Moi, je plierai la table en posant un vinyle d’un enfant quelconque du visiteur du soir, sans plus de faim que celle du bout de cette route. Et demain, jour à jour sera demain, et lui, et son page, seront surlendemain de noces. La dinde cherchera à dormir avec moi ce soir, que voulez vous, il faut soigner les vides, cendres a cendres, et me chantera doucement qu’elle rêve d’être dauphin.


Guillaume Mazel