Chronique – Watine – Atalaye.

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Catherine Watine c’est d’abord une voix. Forte et douce à la fois, autoritaire et complice, une voix qui porte en elle des embruns, le souffle du vent dans les pins ou sur les dunes, un grain qui dit les années dorées, les errances, les voyages, les goufres, les chemins de traverse. De celles qui laissent une empreinte belle et durable, de celles qui impressionnent un peu aussi, qui tiennent d’abord à distance avant d’ensorceler. Genre star glamour, façon Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Charlotte Rampling, Catherine Deneuve et cie… Comme chez ces amazones qui paraissent inaccessibles, derrière les charmes de la façade bourgeoise et classique, on devine les fantaisies d’une femme un peu punk. D’une femme qui décide de sauter dans le vide à un âge où d’autres achètent un camping car pour aller vers le sud. Une femme qui court avec les loups, que l’on retrouve le cul par terre, Badaboum et tralalère, sous la pluie des canadairs, au milieu des mammouths ou des rhinocéros. Bref une femme libre et fière, sensible et amoureuse, une femme qui a la sérénité de ceux qui ont bourlingué, l’envie de ceux qui n’ont pas renoncé, le plaisir comme guide. Une femme qui brule d’une flamme fatale. Cette voix délivre pour la première fois en français une langue pleine de trouvailles, de justesse et de poésie. Mais Catherine Watine c’est évidemment bien plus qu’une voix et une langue : une musique précise qui touche et émeut profondément.

Dès les premières notes de la beauté classique des Appalaches je sais que je serai conquis mais jamais franchement serein, à l’écoute d’Atalaye, dernier disque de Catherine Watine, son coming-out français. À l’image de ce promontoire biarrot où l’on venait guetter sans relâche, la boule au ventre et le cœur battant, le retour incertain des pêcheurs ou attendre les ennemis de pied ferme, ce disque sera pour moi un lieu de séjour et de voyage, de pause et de retour, de méditation et de contemplation, de joie et d’inquiétude mêlées. Un lieu de vie intérieure en pleine nature, en plein air.

Dès les premières notes de Conversation d’archets, je sais que je viendrai ici chaque jour observer la mer, la côte et l’horizon, frappé de stupeur par la beauté intemporelle du spectacle chaque jour renouvelé et inquiet de ce calme apparent, craignant que n’apparaisse au loin une armada hostile. Comme Aldo, je viendrai là sur le rivage de Syrtes, chaque jour me demandant si les rumeurs concernant le Farghestan sont vraies. Chaque jour j’en redescendrai, soufflé par l’émotion pure, emporté par toutes ces questions sans réponse.

Dès les premières notes de À l’ombre des saules ou de La raison qui me pousse, je sais que je resterai longtemps sous le charme de ces compositions qui savent marier avec délicatesse un impeccable héritage classique (piano, cordes, …) et de singulières inspirations contemporaines pop et électro pour proposer une fusion d’une classe absolue et d’une grande modernité. Je sais que les multiples détails essaimés ça et là dans ce labyrinthe musical envoutant viendront longtemps faire écho à ces aubes tapies dans l’ombre de la nuit. Celles que l’on attend et redoute en même temps. Celles qui assassinent les rêves, mais aussi celles qui mettent fin aux insomnuits inquiètes.

Dès les premières notes de Ma déchirure (bouleversante chanson), je sais que je balancerai toute ma vie sur un fil fragile, un fil de soi, lancé dans une course poétique pleine de nuances et d’incertitudes, tentant de ne pas tomber sous les flèches de ces éclairs qui viennent petit à petit zébrer un ciel jusque là calme et tranquille. Un ciel qui s’agite peu à peu, une houle qui commence à monter, une mer qui sort de sa torpeur. Comme ces exquises chansons en quelque sorte, en équilibre, entre les hauteurs vertigineuses d’un amour passionné auquel on croit contre vents et marées, des envies auxquelles on n’a jamais renoncé, et les abysses sombres et tourmentés de ces chutes incessantes. Et indispensables.

Dès les premières notes de Sur les dunes, remonte à la surface une mélancolie jamais vraiment lointaine. Mais aussi de façon plus étonnante et malgré moi une nostalgie que je m’efforce pourtant de tenir à distance. Atalaye est de ces œuvres contre lesquelles je ne peux pas lutter : pas les moyens, plus la force, et surtout pas vraiment l’envie. Comme si j’attendais ces morceaux depuis longtemps, comme si je les implorais en silence de venir chercher au fond de moi ces morceaux de polaroids écornés, ces grains de sables oubliés au fond des poches, ces lettres froissées, les vagues paisibles et empreintes d’un matin iodé à Mousterlin, les effluves puissantes d’une promenade dans les pins de la forêt landaise ou d’une plaine beauceronne surchauffée par le soleil d’août. Comme si j’attendais que la magie de quelques accords savants vienne me réveiller. Quelques frémissements mélodieux annonçant un tourbillon de sentiments plus puissant, le roulis de notes enchâssées, quelques cordes frappées avec amour, quelques autres frottées avec tant de finesse qu’elles me laissent à jamais entre deux : deux continents, deux femmes, deux forces contradictoires, deux terres, deux états, conscience et inconscience, cette zone floue entre la nuit et l’aube. Entre chaos et paix.

Chaque morceau de cet album splendide porte les traces d’une guerre, d’une passion, d’une gamelle, des griffures, des éraflures, des entailles mais aussi des rires fous, et tatouées sur nos peaux les arabesques indélébiles des nuits torrides, des matins paisibles, des soirées de douce ivresse, des journées sur la lande ou sur le sentier poussiéreux qui mène au col de cette montagne que l’on ne se lasse pas d’arpenter. Chaque chanson est une étape, une porte vers le passé, l’enfance ou demain, une suspension, une attente. Chaque morceau vient construire ce voyage imaginaire, cette escapade talentueuse et terriblement touchante. Un voyage que l’on n’est pas prêt d’oublier.

Madame Watine, le français vous va si bien. Merci pour ce disque précieux.


Matthieu Dufour



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