Interview – Philippe Raimond (ichliebelove).

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Photo by Pierre Raimond


Quatre ans entre les deux albums, à une époque où tout s’accélère, où l’on sort des EPs de 4 titres tous les 3 mois, c’est raisonnable ?

Non bien sûr. Je m’en rends compte, c’est une éternité aujourd’hui, En fait en 4 ans j’ai composé, enregistré et jeté une belle quantité de morceaux. Bien différents du premier album – je voulais simplifier – mais très éloignés de ce second album. Comme des EP qui ne seraient pas sortis.

Je plaisante à moitié mais on a parfois l’impression que la musique, les livres sont devenus des produits de consommation courante, jetables. Vous êtes je suppose dans votre propre tempo, vous vous imposez quelque chose ?

Je suis dans mon propre tempo dans le sens où réellement, je ne vois pas le temps passer. Ce n’est pas une posture, et c’est souvent un vrai problème. Alors oui, pour lutter contre cette tendance lourde, je m’impose des échéances, des deadlines. Que je ne respecte pas.

Il y a une évolution certaine entre les deux disques, c’était volontaire ou c’est venu en cours de route ? 

Comme je disais, la différence est volontaire : je voulais pouvoir jouer simplement les nouveaux morceaux sur scène. Beaucoup des groupes qui me touchaient alors avaient des instrumentations assez classiques et le fait d’avoir joué en tant que batteur dans plusieurs formations pop et lo-fi entre 2011 et 2013 m’a amené à rechercher plus d’effets avec moins de notes. Je me suis pas mal perdu en chemin entre des morceaux très psychés longs planants et répétitifs et de l’électro pop dansante putassière.

La composition c’est compliqué pour vous ?

Non, ça vient tout seul, mais le résultat n’est pas forcément heureux.

Vous avez une image de « chercheur » musical, « d’expérimenteur » : ça vous convient ?

Oui, j’aime beaucoup ! Je ne me serais pas défini comme tel, mais finalement c’est ça : j’ai cherché là à faire quelque chose de différent de ce que je connaissais, j’ai cassé toutes mes chansons fait table rase des arrangements et des conventions, mais surtout de l’idée que je me faisais de ce que devait être une chanson.

C’est un album solo ou un travail de groupe ?

Cela s’apparenterait plutôt à un album solo. Les deux chansons à guitares Suddenly et This is not a Test ont été travaillées en répétition avec notamment Christophe Rosin et Cédric Fuiat, présents sur tous les titres du premier album et même été jouées en concert en quatuor pop avec une dizaines d’autres morceaux passés à la trappe. Mais le gros du travail a été plutôt solitaire. Puis revu avec Alice Champion (Marteau Mu) qui a su d’une certaine manière me diriger ou m’arrêter lors de la conception de WAX&WANE, et corrigé par l’ingénieur du son Pierre-Emmanuel Mériaud avec qui on a aussi pris des décisions radicales.

Comme évoqué dans la chronique de l’album j’ai adoré (même si parfois je ressentais de la frustration) cette façon que vous avez de ne jamais aller complètement au bout des montées, de nous faire redescendre, comme un grand mix : il y une idée derrière ça ? Une intention ou c’est juste votre goût ?

Je suis content que ça ait été apprécié. C’est un vrai choix : j’adore quand un morceau explose et part en apothéose. Il y a eu un vrai effort ici pour arriver à l’inverse : ça monte et ça retombe. Au moment du mixage, nous avons sévèrement tranché dans les gimmicks afin de ne pas les répéter plus que nécessaire à leur appréhension. Il y a un côté coïtus interruptus très frustrant, mais volontaire.

Il y a aussi cette ambiance de « lendemain de fête », de « fin du monde » que j’ai pu relever dans d’autres chroniques de l’album, votre musique est une bande son de l’époque ?

Bande son de l’époque ce n’est pas évident. Je n’ai pas l’impression d’être si connecté à ce qui m’entoure. Je dirais que c’est plutôt personnel, des images qui me visitent régulièrement, des réminiscences. Mais j’imagine (et je souhaite vivement) qu’on puisse facilement se projeter dans ces ambiances. Ce qui semble être le cas, j’ai lu des chroniques très justes (!!!) et eu des retours en ce sens.

Une fois les compositions terminées, vous passez beaucoup de temps à peaufiner ensuite, arranger, la production ?

Pour le premier album, j’ai passé un temps considérable à peaufiner enrichir, ciseler les compositions. C’est un processus important qui me prend beaucoup de temps et décide de l’avenir d’un morceau. Cela peut aussi finir par diluer la bonne idée de départ et conduire à l’abandon du morceau. Pour ce second album les idées de production ont carrément transformé les compositions. Qui ont tout de même été longuement léchées ensuite…

Vous êtes dans une région où il se passe musicalement pas mal de choses, Matthieu Malon entre autres…

Je connais très bien Matthieu, nous nous sommes rencontrés dans le cadre de nos groupes pop/noisy il y a… 20 ans déjà. Il jouait alors avec son regretté projet Joe Shmo ! Lors de mes premiers mois à Paris, j’ai passé pas mal de temps chez Matthieu et l’ai vu travailler sur le premier Laudanum, System:on. À l’époque, cela m’avait fasciné, mais je ne me doutais pas que je produirai un jour un album électronique. On s’apprécie beaucoup, nous travaillons avec le même ingé son, et c’est tout naturellement que je lui ai demandé de venir m’aider sur un morceau sur lequel je m’étais perdu, Natural. Il a su l’orienter hors du chemin « tube de rock à guitares » dans lequel je l’avais embourbé.

Un mot sur We Are Unique Records ?

We Are Unique, qui m’avait accompagné dès le premier album d’ichliebelove m’a laissé une liberté totale sur ce second opus assez iconoclaste. Et ils m’ont permis d’assouvir mon obsession du vinyle, je suis ravi. J’ai fait appel à Valérie « Half Asleep » Leclercq qui a écrit et interprété les paroles de This is not a test et lui apporte sa couleur si particulière. We Are Unique est la démonstration qu’il est encore possible de réaliser des choses avec très peu de moyens mais beaucoup d’amour. En ce moment, le label prépare la sortie du première album de Dear Pola, tendez les oreilles… (dont j’avais chroniqué le 1er EP : Dear Pola – Kaamos)

Quel regard vous portez sur la fameuse « crise de l’industrie musicale » ? Les disques ne se vendent plus paraît-il mais il n’y a jamais eu autant de projets (et pas mal de qualité) : comment on fait pour exister au milieu de tout ça ? La promo vous gérez ça comment ? C’est naturel ?

Il y a certainement une crise de la vente de disques. Mais pas par manque de projets très intéressants ni par manque d’auditeurs, bien au contraire. J’ai rencontré des gens qui écoutent de la musique, beaucoup, mais qui n’ont jamais acheté de disque ou de musique dématérialisée, comme ils ne seraient pas prêts à payer pour une série télé visible sur le net.

La promo de l’album a été assurée par La Centrifugeuse qui a fait tout ce qui était en ses moyens, mais effectivement, ça n’est pas évident d’exister milieu de projets très actifs ou relayés par des médias très influents ou référents. Pour toucher le plus grand monde il faut rentrer dans un circuit qui n’est pas évident pour moi. De manière générale c’est vraiment dommage car de nombreux artistes n’ont pas l’opportunité de toucher des auditeurs qui les auraient adoré, simplement parce que ces derniers n’ont même pas eu connaissance de leur existence.

Quels sont vos goûts musicaux ?

J’ai des gouts assez éclectiques même si je préfère les morceaux qui me font voyager. La musique psychédélique (sans solo de guitare) au sens large, du krautrock aux chanteurs barrés en passant par les trublions bruyants. J’écoute assez peu de musique électronique moderne et garde aussi une belle nostalgie pour la scène indie/rock des années 90. je suis assez ouvert, mais si il n’y a pas une fêlure ou un grain de folie, je finis par passer mon chemin.

Quels sont vos dernières découvertes, vos derniers coups de cœur ?

En ce moment, j’écoute en boucle le dernier Mansfield Tya Corpo Inferno. Bleu Lagon me fascine. À leur manière très personnelle, elles aussi parlent de fin du monde et de lendemain de fête.

Vous revendiquez ou assumez des influences musicales particulières ?

Je ne revendique rien. Pour le premier album c’était plutôt plus évident, un melting pot de toutes les musiques défoncées que j’aimais. Pour celui ci, son processus de création a fait que même si c’est moi qui suis derrière, j’ai essayé de ne pas suivre mes instincts et de faire autrement. Par contre, j’assume avoir entendu des heures de techno-dance infâme dans la salle de sport de mon quartier.

Et en dehors de la musique qu’est-ce que vous aimez dans d’autres domaines artistiques ?

Je vois peu de films en ce moment, mais j’ai des images plein la tête. Je suis beaucoup dans la pop culture déviante, les trucs un peu freak, l’art brut, je lis pas mal de livres bizarres de manifestes politiques ou philosophiques alternatifs. Ma bibliothèque sent les 70’s. Je collectionne aussi pas mal de SF bancale, là je viens de recevoir un exemplaire de la mythique collection « Chute Libre » qui me manquait.

La suite c’est quoi ?

Nous allons faire des concerts. Et ta première question m’a piqué au vif. Depuis la finalisation de l’album, j’ai pas mal enregistré : je pense qu’il est temps d’envisager un EP 4 titres.

Merci !

Chronique Wax&Wane