Chronique – Léopoldine HH – Blumen Im Topf.

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« Dada n’était pas seulement l’absurde, pas seulement une blague, dada était l’expression d’une très forte douleur des adolescents, née pendant la guerre de 1914. Ce que nous voulions c’était faire table rase des valeurs en cours, mais, au profit, justement des valeurs humaines les plus hautes. » Tristan Tzara


Et si Léopoldine HH était tout simplement la plus grande chanteuse du moment ? Qui aujourd’hui réunit avec autant de singularité et de grâce, une technique sans faille, une maitrise telle qu’elle permet un lâcher prise véritable, une personnalité aussi luxuriante et complexe que séduisante, une créativité totale, la volonté (et la capacité) de concevoir un album long, dense et cohérent, le tout avec une liberté que seuls les enfants ou les personnes ayant déjà vécu mille vies peuvent se permettre. Le plus sidérant dans cette histoire, et après une première écoute qui laisse pantois, est de se dire qu’elle n’a même pas écrit ses textes. Alors qu’elle les incarne avec une insolente évidence. Que ce soit en français, en anglais ou en allemand.

Disque monde, disque total, disque littéraire, disque pensé, construit et assumé, disque libre et fou, disque jouissif et cosmopolite, disque ludique et savant, disque beat, disque punk, disque soul (au sens où elle crache parfois son âme sur la place publique à travers les maux des autres) Blumen Im Topf est, et de loin, l’album le plus excitant qu’il nous a été donné d’écouter depuis des lustres. Même dans ses excès, même dans ses abus. Là où tant d’autres se contentent de mettre leurs pas dans des traces trop grandes pour eux, là où tant d’autres se contentent d’exporter au-delà des quatre murs de leur chambre leurs petites misères et leurs amours banales, là où tant d’autres se contentent de ressasser, de radoter, de singer, là où tant d’autres se contentent de coller à l’air du temps, là où tant d’autres se contentent d’un premier jet, alignant paresseusement trois titres laborieux sur un EP inconsistant, là où tant d’autres ne cherchent qu’une reconnaissance nécessairement vaine et éphémère, Léopoldine HH ose l’exubérance, l’expérimentation, et la légèreté profonde, Léopoldine HH ose le mélange des genres et la distanciation, une autodérision intelligente qui fait cruellement défaut à tant de production dites « contemporaines ».

Avec son culot, son talent de comédienne et sa façon d’habiter des textes, sa culture et une maitrise du chaos insensée, Léopoldine HH livre ici un disque intégral, qui à l’instar de ces romans gargantuesques sud-américains proposent une vision du monde en creux assez libertaire. Alors qu’elle est allée cherché des textes aux univers d’apparence incompatibles, elle réussit le tour de force d’une cohérence et d’une évidence imparables.

Léopoldine est comme ces sales gosses doués et insolents à qui tout réussit et qui peuvent tout se permettre. Même parfois d’aller trop loin. Ces mômes à qui l’on serait facilement tentés de coller une baffe mais qui vous retournent d’un clin d’œil ou d’une répartie imparable. C’est injuste. C’est ainsi. Qu’elle nous embarque à la recherche d’un bar kurtweillien (Le garçon blessé) ou qu’elle chante Topor ou Cadiot, qu’elle semble se laisser aller l’espace de quelques notes de piano à une rengaine classique pour mieux nous tromper (Dans tes bras), Léopoldine HH compose tout au long de cet album de garde que l’on appréciera encore probablement mieux dans quelques années, un étonnant collage de références littéraires digérées et jamais indigestes dont il faut peu à peu se détacher pour réaliser qu’il s’agit d’une sorte autoportrait. Ça s’appelle le talent.

Geste dada, acte de résistance à la morosité, sous l’apparente légèreté du ton se cachent des trésors de valeurs et de pensées précieuses. Un disque de vie, de la vie, une épopée lettrée qui passe du rire aux larmes, de l’amour à l’ivresse, de l’amer à l’homme, un disque cultivé (non ce n’est pas un gros mot), une expérience totale et singulière. Et pour en revenir au début, le disque d’une très grande chanteuse. Qui à la façon d’un Picasso maitrisant son sujet se laisse aller à la fusion des influences, qui comme une Heidi sous amphètes dynamite le genre « chanson » ou ce qu’il en reste. Qui surtout passe haut la main l’épreuve de l’album avec un disque labyrinthe qui continuera à révéler ses détails, les secrets de ses alcôves et ses trésors cachés dans les ombres et les recoins de son cabaret intime pendant encore de longues années.

Je ne sais pas vraiment pourquoi mais j’imagine parfois Léopoldine HH sous les traits d’Ulrich, L’homme sans qualité de Musil. Un Ulrich contemporain mais décalé, qui regarderait les tares de son époque avec ironie, distance, intelligence. Je repense à ces mots de Thomas Mann : « Ce livre étincelant, qui maintient de la façon la plus exquise le difficile équilibre entre l’essai et la comédie épique, n’est plus, Dieu soit loué, un “roman” au sens habituel du terme : il ne l’est plus parce que, comme l’a dit Goethe, « tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d’autre, d’incomparable ». Son ironie, son intelligence, sa spiritualité relèvent du domaine le plus religieux, le plus enfantin, celui de la poésie. » Une poésie alchimiste et surréaliste qui transforme le quotidien en grand terrain de jeu, en laboratoire culturel où toutes les expériences sont autorisées. Même celles qui vous explosent à la figure. J’imagine alors Léopoldine HH sortir le visage noirci par l’explosion, les cheveux en pétard, un grand sourire aux lèvres et une nouvelle chanson dans la musette.

Je crois qu’il est temps que j’arrête d’écouter ce disque en boucle.

Mais c’est impossible tellement il est jouissif.


© Matthieu Dufour


 

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