Chronique – Eskimo – Dancing Shadows (EP).

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Une guitare qui déchire l’air chargé sans prévenir, une déflagration sèche, rêche. Puis le silence. Comme une cloche antique qui sonnerait l’entrée en méditation, ou un gong sacré qui marquerait le passage du jour à la nuit, de la nuit au rêve, préparant nos corps tendus à une transe ultérieure et progressive. L’électricité. La soie. L’intensité. La joie presque. Puis la voix qui transperce la façade de nos pauvres défenses, lancinante, presque plaintive. La voix qui peu à peu se pose, s’adoucit, s’arrondit. Pas de doute, nous venons de pénétrer dans un univers singulier. De nuances, de paradoxes, de dualité assumée, d’introspection timide et élégante. Les silences sont ici au moins aussi beaux que les accords, les pauses, les variations nous saisissent et ne nous lâchent que difficilement, comme des questions sans réponses, pendant que les ombres dansent. Non, Eskimo n’a pas peur du silence, ni de le briser. Elle n’a pas peur des dissonances ou des chemins de traverse. Contemplative et curieuse, maitrisant la technique avec perfection mais prête aux expériences sans filet, Eskimo est une musicienne voyageuse nous embarque dans son monde avec une facilité déconcertante. Sac à dos léger et l’envie d’être surpris comme seuls bagages.

Après l’introduction déchirante comme un cri glacé (Red Umbrella), Eskimo fait parler son talent de mélodiste et nous retourne le cœur et les sens avec un Lame Girl superbement planant. Tout au long de cet EP, elle jette d’ailleurs du sel sur nos plaies à vif pour mieux nous envelopper de douceur. Au détour d’un titre, un baume apaisant vient ainsi soigner les griffures et les morsures des désaccords précédents. Entre havres d’harmonie et lacs gelés, landes et steppes brulées par le froid et escales rêveuses. Dancing Shadows est une montagne russe musicale miniature, un vestiaire hanté, un mélange de matières abrasives et douces, velours et papier de verre, un pays des merveilles étrange et accueillant à la fois, une descente en soi. Le contraste entre la chaleur et la lumière qui émanent de Marie et l’univers qu’elle déploie tout au long de ces 6 titres est parfois étonnant. Ce disque fait penser aux geysers islandais, aux sources d’eau chaude dont la fumée surplombe l’étendue glacée. Et puis il y a cette voix tranchante et pourtant si proche, émouvante et pudique, caressante et incisive. Une voix habitée, quand Eskimo prend possession de Marie, une voix à laquelle on s’accroche pour ne pas perdre pied, étoile polaire, étoile solaire, étrange équilibre d’aridité et de générosité, de retenue et de lâcher prise. Le EP se termine en apothéose avec Déséquilibre Amant, seul titre en français, chanson de très haute volée où plane l’ombre de Bashung. Superbe et singulier. De quoi espérer d’autres morceaux dans cette langue sur le futur album. Une musique qui prend une dimension encore supérieure dans des lives intenses et intimes.

Petite fille pudique perdue en plein rêve comme une Alice des temps modernes, naïve et sensuelle à la fois, et guerrière amazone en lutte perpétuelle contre les injustices du monde, une battante qui fera tout pour que sa musique voyage comme elle aime tant le faire. Une âme ancienne qui a du déjà faire mille fois le tour de la terre pour faire naitre autant d’émotions, d’images et de beauté l’espace d’une parenthèse (dés)enchantée.


© Matthieu Dufour


 

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