Chronique – La Féline – Triomphe.

ob_75c14c_lafeline-triomphe

Adieu L’Enfance, le précédent album de La Féline ne laissait planer aucun doute sur le talent d’Agnès Gayraud, alchimiste pop à l’écriture racée, artiste authentique de la famille des ensorceleuses capables de transfigurer le plomb banal de quelques accords en or mélodique et de faire frémir les peaux les plus tannées. Elle aurait probablement pu enchainer sans trop forcer sur un Bonjour L’Adolescence survitaminé, puis un Adieu L’Adolescence mélancolique, alignant tube sur succès et pépite sur perle. Mais l’artiste et philosophe semble faite d’un tout autre bois que celui de la routine et des habitudes. À l’image de son double inversé Senga, aventurière fière des forêts profondes et luxuriantes, Agnès n’a peur ni des loups des bois ni des requins de l’industrie musicale. Encore moins de l’inconnu. Peut-être que plus jeune, assise sur son rocher, elle a entendu Kipling lui murmurer à l’oreille  : “Dès que tu vois que tu sais faire une chose, attaque-toi à quelque chose que tu ne sais pas encore faire.”

Quoiqu’il en soit, en quête d’un graal pop qui paraît de moins en moins inaccessible vu le niveau de Triomphe, La Féline est destinée à longer de nombreuses côtes étrangères, à parcourir de lointaines steppes baignées de soleil, ou encore des déserts balayés par un vent glacial, à la recherche de nouvelles sensations à partager, de vibrations inconnues, d’ondes enivrantes. ‘’Nul n’a le pouvoir de changer son destin. Mais on peut choisir entre l’attendre ou aller au-devant de lui’’ écrit Hayao Miyazaki dans Princesse Mononoké. La Féline a clairement choisi son camp. Elle y va. Alors la petite fille a quitté son rocher pour s’aventurer dans cette nature à la fois inquiétante et apaisante, cette douce sauvagerie que les enfants chérissent tant.

L’album étant sorti depuis déjà plusieurs semaines vous trouverez surement de nombreuses chroniques détaillant par le menu les chansons et l’incroyable palette de sons, d’émotions, de registres visités, de ce disque plein de variété, de nuances, de mondes parallèles, de continents épargnés par l’avilissement et la vacuité de l’homme moderne. Encore plus que le précédent, ce disque ouvre en moi des portes, fait remonter à la surface des cités étrusques englouties, des temples khmers noyés dans la jungle, des forêts vierges moites ou la dualité d’un Japon tant aimé. Avec la dextérité d’une brillante novelliste, La Féline peint chaque chanson comme un tableau riche de détails, de lignes de fuites, de perspectives dissimulées, des scènes remplies de jeux d’ombre et de lumière. En quelques minutes elle parvient à créer des royaumes entiers, des univers, des failles spatio-temporelles dans lesquelles nous nous laissons glisser avec un plaisir non dissimulé. Elle arrive à croiser de façon assez renversante la précision d’un Hemingway travaillant avec une gomme pour ne rien laisser trainer d’inutile (toujours cette écriture à l’os) et la poésie fragile, titubante et pleine d’ornements d’un Fitzgerald (de multiples détails, des motifs discrets, viennent enrichir chaque morceau), ou encore l’exotisme kitsch mais sincère d’un Kipling. La Féline c’est Whitman ou Thoreau touchés par la grâce indicible des héros de Miyazaki, Ozu revisité par un mangaka punk ou percuté par Terrence Malick. Kipling d’ailleurs disait “Il y a quatre choses plus grandes que les autres : les femmes, les chevaux, le pouvoir et la guerre.” On retrouve ces puissances supérieures dans le disque, qui est je crois bien, un grand disque.

Je ne reviens pas sur Senga et Trophées (chroniqués ici : Chronique – Senga – La Féline). Cet album est rempli de sentiers non balisés, de trouvailles et de pochettes surprises mixtes, les titres se succèdent avec fluidité sans jamais se répéter, on se promène avec Agnès aux pays des merveilles, le saxo diabolique et en roue libre du Royaume, Séparés (si nous étions jamais), summum de variété intelligente et très haut de gamme, Gianni son pendant italien et euphorisant, l’intro de La Femme Du Kiosque Sur L’Eau qui rappelle ce Rêve de verre frissonnant. Liste non exhaustive.

Aborder une chanson de La Féline c’est se retrouver dans la peau de Conrad, Au cœur des ténèbres : « Considérer une côte tandis qu’elle défile au long du navire, c’est comme se pencher sur une énigme. Elle est là devant vous, souriante ou hostile, tentante, splendide ou médiocre, insipide ou sauvage, et muette toujours, non sans un air de murmurer : Approche et devine. » Car la poésie d’Agnès Gayraud, même si elle laisse libre cours à notre imagination, puise ses racines et sa force dans une culture variée, mais précise et assumée.

Plus chaud, plus ouvert, plus incarné, plus organique, plus accueillant que son prédécesseur, Triomphe laisse transpirer un véritable plaisir charnel à jouer, à chercher, à improviser, à construire et à chanter. Une joie d’être et de partager. Si l’invitation à la transe était présente en arrière-plan dans Adieu L’Enfance, presque voilée, dissimulée dans les ruelles de ces cités bousculées, elle vit ici chez elle en pleine nature et n’a pas besoin de se cacher. Elle peut danser nue sous la pluie sans que personne n’y trouve à redire. Agnès chante comme jamais, joue de sa voix comme un chat avec une pelote de laine, la taquinant, l’entrainant de recoins sombres à des zones découvertes, la lançant en l’air avec sa patte pour voir comment elle va se débrouiller avec l’altitude. On retrouve ce talent tout japonais à isoler les ingrédients, les agencer de façon à ce que chacun révèle sa quintessence, tout en les liant comme par magie en évitant les horribles bouillies que l’on nous sert parfois. Cet album est la confirmation, si besoin était, d’une vraie singularité sur une scène qui ne manque pourtant pas de diversité, la confirmation d’un style, d’un ton, d’un univers aux multiples galaxies, loin, bien loin de l’ordinaire. Une classe folle car humble et généreuse. Une précieuse épiphanie. Celle d’une beauté à portée de main. Un trip inspirant. Une douce et communicative euphorie.

Si triomphe il y a, c’est donc celui d’une certaine (haute) idée de la chanson : accessible et inventive, lettrée et universelle, mystique et vibrante, fantasmatique et touchante, intelligente et imaginative. Sans concession, et pourtant si profondément humaine.


© Matthieu Dufour