Chronique – La Féline – Adieu l’Enfance.

946485_10152466689377620_752254405475467663_n

Les premières notes de l’album de La Féline sont claires : nous venons de quitter la routine superficielle de nos vies quotidiennes pour pénétrer dans une autre dimension. Plus douce, plus profonde, plus poétique, plus onirique. Plus vraie. Entrer dans « Adieu l’Enfance », dédale, labyrinthe épuré mais riche de détails et de surprises, c’est franchir un torii japonais, l’une de ces portes à la fois physiques et symboliques qui séparent la ville du sanctuaire, le monde profane (celui de la banalité, de la médiocrité, de l’ironie, du cynisme, de la performance) du monde spirituel (celui l’émotion, de l’affect, du lâcher prise, des rêves, de la méditation, de l’authenticité). C’est emprunter son cœur palpitant à la main l’escalier mystérieux du 1Q84 d’Haruki Murakami pour accéder à un monde parallèle, identique au premier abord mais si différemment identique, mélange subtil de réalisme et de fantastique, nouvelle géographie de l’intime, lacis de sentiments contraires et d’émois confus où l’on croise tous ces êtres à vif que l’on n’est pas prêt d’oublier (« gamine aux abois », « dandys de combat », « ange blessé », « roi devenu fou »). Ce franchissement est une invitation bienveillante à ralentir, à tomber les masques, à se délester des oripeaux d’une vie qui parfois rend amer, à laisser de côté momentanément la comédie des apparences, à se mettre à nu pour se recentrer, écouter ses envies, assumer ses désirs, aimer ses doutes et affronter ses peurs. C’est un appel complice à regarder les années écoulées comme autant de signes, d’indices permettant d’approcher une vérité forcément plus nuancée que les clichés gravés dans le marbre qu’on nous propose. Franchir ce portail impressionnant mais protecteur, c’est accepter avec sagesse et gourmandise le temps qui passe, celui qui berce et traverse, celui qui grandit et abime, celui qui réduit et sublime, c’est assumer la cohabitation pacifique d’une lucidité fulgurante et d’une capacité d’imagination sans entraves que seuls les enfants ou les adultes pas tout à fait raisonnables manient avec justesse. Une île. Un ailleurs. Ensorcelant.

Agnès Gayraud est de la race des enchanteresses, des magiciennes, des ensorceleuses, et c’est en totale conscience que nous subissons ses sortilèges et la laissons nous métamorphoser le temps d’un disque en ces êtres polymorphes et curieux capables de voyager dans le temps, de jeter un regard ambivalent, cruel et tendre sur leurs parcours. Elle possède une arme fatale : sa voix, une voix funambule, habitée, qui à tout moment peut se permettre d’improbables envolées en équilibre sur la lame acérée des émotions, le temps d’une respiration infinie. Une voix capable de souffler le froid et le chaud, de se tapir dans l’ombre de nappes synthétiques ou d’une guitare cristalline, de se contenter de feulements rassurants pour caresser, envelopper, avant de sortir ses griffes et de bondir dans un souffle de verre éphémère prêt à se briser en mille éclats de rêves. Une voix à l’unisson d’accords et d’instruments qui prennent leur temps sans jamais se presser, sans se soucier des diktats de la mode ou des apparences. Il y a dans chaque morceau, mêmes les plus entrainants, ce rythme singulier, ce phrasé, cette façon de découper les phrases, d’articuler, de scander les mots, de détacher les syllabes, de créer une tension pour mieux nous attirer, nous retenir, nous envouter. Comme une tentative d’hypnose, mais à l’opposé d’une manipulation perverse, une hypnose cathartique, guérisseuse et libératrice : larguer les poids, les croyances, les faux-semblants, se débarrasser des fantômes, approcher et toucher du doigt notre propre réalité. A rebours d’une société où le temps a été malaxé, compressé, vidé de son sens et où le bruit et l’hystérie sont omniprésents, cette voix n’a jamais peur des pauses, des silences, des respirations : elle sait nous attendre, elle sait se faire attendre. Le temps qu’il faut.

« Adieu l’enfance » est cette île aux trésors, ces chansons envoutantes et authentiques, cocons de soie, draps de soi, tissés, confectionnés avec délicatesse mais sans compromis pour nos humeurs lunaires, erratiques. Humeurs parmi lesquelles on erre dans un état second, passant de mystiques moments de grâce pure (« Rêve de verre », « T’emporter », la beauté nue de « Le Parfait État ») et de bouffées de tendresse joliment mélancoliques (« La Ligne d’Horizon », « Dans le doute ») à des comptines pop sombres et entêtantes (« Adieu l’Enfance », « Zone », « Midnight », Fashionnistes »). Pas de formatage mais une grande cohérence pour un disque libre et rare. « Adieu l’Enfance », est un disque précieux exigeant mais accessible, qui contrairement aux apparences de déjà-vu s’enrichit au fur et à mesure des écoutes, incite à prendre son temps, à revenir à l’essentiel, à oublier le dégoût de soi d’une époque qui ne tourne plus rond. Alors dream-pop éthérée, cold-pop synthétique, peu importe les instruments pourvu qu’on ait la finesse.

Ce disque est un magnifique voyage au ralenti, un voyage au bout de nos nuits. Machine à remonter le temps jusqu’aux aubes de notre enfance : parcourir en sens inverse et invisible la route de notre vie jusqu’à ses sources, tenter de nous y apercevoir là au détour d’un chemin, posé sur un rocher, se dire les choses en face, même les moins douces. Réaliser que la vie a amplifié ces souvenirs épars et se demander quelle est la part de réalité et de fantasme dans ces souvenirs que l’on reconstitue à partir de photos jaunies et d’histoires entendues. Manège de nos nuits adolescentes, mélange de certitudes et de doutes, d’instinct de survie et d’envie de défier son destin au bord de gouffres vertigineux. La grande nuit finale, celle de la vie d’adulte, celle dont on essaye de repousser en vain la ligne d’horizon à coup de baisers magiques. Les nuits nocturnes, des nuits de vie, celles qui subliment, les nuits de danse, de fête, d’incendies, l’ivresse des amours insolentes. Les nuits de rêves, remplies de paysages fantasmatiques et d’obsessions, peuplées de créatures satangéliques. Un voyage qui mélange allègrement les espaces et les temps, qui nous fait douter de la réalité quand on franchit le torii dans l’autre sens pour ressortir de cette autre dimension. Remué. Délesté. Touché.

La dernière et sublime chanson nous accompagne en apesanteur vers la sortie de ce sanctuaire de nos âmes contrastées, sas onirique et rédempteur, elle guide nos pas vers demain, elle annonce la fin de ce rêve éveillé et légèrement narcotique. Le voilà. Le parfait état. Etre soi. Être à soi. D’avoir pris le temps de trainer, d’écouter, d’imaginer, de pleurer, de sourire, de se souvenir, de pardonner, de dire les mots bleus, de dire les mots noirs, de faire des vœux, de voir le soir.

Nous aussi Agnès c’est la nuit qu’on préfère. Alors tournés vers ces rêves, ces lueurs bleues comme des anges blessés, nous attendrons que vous veniez nous chercher.

Pour nous emporter… Nous emporter… Nous emporter… Adieu l’enfance….

© matthieu dufour