Chronique – Pagan Poetry.

10397194_666040613482356_5434828605926015822_o

Photo Yan Duffas et Amir Gargaratchi

 

Take your time… me dit-elle.

Je n’avais de toute façon pas l’intention de me presser en cette fin de semaine chaude et caressante. Aussi, quand la voix stellaire de Nathalie Réaux a fait irruption dans mon espace vital, j’ai su que c’était mort. Comment résister à cette incantation cristalline.

Prends ton temps, soufflait-elle à mon oreille conquise.

J’étais foutu.

Take your time…

Je me souviens de la première écoute de Wuthering Heights, quand Kate m’expliquait qu’elle revenait à la maison et me demandait de lui ouvrir la fenêtre. Je n’avais pas hésité, pas une seule seconde malgré des conditions atmosphériques déplorables. J’ai toujours été incapable de résister à ces voix qui ouvrent en vous des portes closes depuis si longtemps.

Take your time…

Il y a cette voix qui invite à ce lointain mais immobile voyage, elle libère des énergies qui se remettent à circuler sans entraves à l’intérieur d’un corps soudain plus léger. Des ballades éthérées aux confins d’univers dont on ignorait la présence.

Take your time…

Pagan Poetry avait déjà gagné par chaos lexical et émotionnel avant même que je n’écoute le moindre son, la moindre chanson. La promesse contenue dans ce nom d’un autre temps était ce que j’avais envie d’entendre depuis si longtemps. Deux mots. Un crédo. La revendication d’une époque. Une nécessité évidente et implacable : l’urgence de remettre de la poésie dans notre vie, notre quotidien, nos émotions, de renoncer à des croyances monolithiques qui paralysent et enferment, éloignent et excluent. Renaître. Se reconnecter avec les éléments, le vivant.

Take your time…

Quelque chose comme la langue d’avant la langage, un espéranto originel, charnel et délicat, fragile mais invincible et amoureux.

Pagan Poetry by Hervé Dulongcourty

Pagan Poetry by Hervé Dulongcourty

Take your time…

Pagan Poetry ou la découverte de l’un des plus grands mensonges de tous les temps : il n’y a pas quatre éléments mais cinq.

La terre, ronde et chaude, la terre qui nourrit, protège, accueille, notre base secrète, notre lien avec le monde des esprits, refuge immortel, solide et fidèle. Inébranlable.

L’air qui nous élève, sans qui ce voyage immaculé serait improbable, l’air qui nous réchauffe quand l’hiver arrive, celui qui apaise nos brûlures quand nous nous rapprochons trop du soleil. L’air qui nous porte. L’air de rien.

L’eau qui réjouit, l’eau qui chante, musique mythologique et universelle, le fil qui nous relie aux siècles qui s’écoulent, au temps qui passe, l’eau qui polit les âmes les plus revêches, les pierres les plus tranchantes, l’eau qui engendre.

Le feu qui nous habite, puissant, indomptable, le feu qui purifie, les flammes que l’on déclare, les flammes de notre vie, les flammes fatales, le feu, son imagination, sa soif de vie et d’espace. Le feu sacré qui court dans nos veines.

Et la voix, présence mystique, mystérieuse et fragile, solide et capricieuse, la voix, singulière et magicienne, la voix qui inspire, la voix donnée, la voix montrée, la voix royale. D’eau et de feu mêlés, la voix relie la terre et l’air dans un même écho.

La voix, ce cinquième élément. Pierre angulaire d’une nouvelle cosmologie, l’élément sans lequel les autres ne sont rien que des substances sans âme, des matières sans esprit.

Celle de Nathalie Réaux en est la preuve vibrante.

Sa voix est la pierre philosophale qui change l’air en cristal.

Take your time…

La terre dort encore. L’air est dans l’air, doux et taquin. L’eau se la coule douce, paisible. Le feu couve sous la glace. Il y est bien au chaud. Pas pressé d’en sortir. Pour ma part c’est trop tard, j’ai déjà fondu sur place. De plaisir.

Take your time…

Cocteau disait : « Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi ». Je crois que Pagan Poetry a une idée sur la question.

Take your time…

On va faire comme ça, Nathalie, on va faire comme ça…

© Matthieu Dufour

Nathalie Réaux by Frédéric Petit

Nathalie Réaux by Frédéric Petit